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‏Moins que cela est-il possible ?

Réflexions d’une Palestinienne sur la décroissance et le refus du consumérisme

par Adania Shibli
29 août 2011

J’ai été contacté il y a un moment par une revue allemande pour la rédaction d’un texte qui s’interrogerait autour du mot d’ordre « Moins signifie plus » et de la problématique suivante : les limites du développement, le capitalisme consumériste et comment l’appréhender, voire lui faire face, dans le contexte du monde arabe.

‏J’ai donc essayé de produire au moins une seule réponse à la question, mais en vain, au point que j’ai ressenti l’angoisse de la page blanche après avoir consommé toutes mes réserves intellectuelles et littéraires, et me voici vide – à l’image de la Terre (ou du globe terrestre) qui a été épuisée de toutes ses ressources et qui souffre ainsi d’une grave pénurie. En résumé je suis un exemple sans équivoque du dilemme des limites de la croissance.

‏Malgré cela, je n’ai pas baissé les bras, j’ai continué à presser, creuser, pour faire sortir au moins une petite graine de matière sur laquelle je pourrais me reposer pour produire un texte sur le sujet, et je suis arrivée à ma grand-mère.

Ma grand-mère est décédée il y a 18 ans, après avoir été contemporaine de l’Empire Ottoman, époque à laquelle un officier turc est tombé amoureux d’elle, puis de la période du mandat britannique durant laquelle son mari, mon grand-père, a été nommé responsable de la plantation de milliers d’hectares de cyprès, puis de l’autorité de l’Etat d’Israël durant laquelle elle est devenue veuve et a été témoin de la fin de la guerre froide et de la chute du mur de Berlin, avant de décéder pendant la première guerre du Golfe.

‏J’ai pensé à ce qu’aurait répondu ma grand-mère si je lui avais posé le dilemme des limites de la croissance et la question « Moins signifie plus », étant donné qu’elle a accompagné ce qui me parait constituer des périodes historiques variées, tant du point de vue politique et économique que du point de vue des modes de vie.

‏Ma grand-mère était connue pour une expression qu’elle répétait à nos oreilles lorsque nous étions enfants. À chaque fois que nous exprimions notre mécontentement sur quelque chose, elle disait avec mépris :

« À votre âge je buvais l’eau accumulée dans le trou d’un rocher ! ».

Ma grand-mère aurait écouté ma question et aurait posé sur moi un regard de mépris et répulsion. Voilà ce qui était pour elle tout commentaire en général.

‏En réalité, il n’y a pas que ma grand-mère décédée il y a presque vingt ans qui répondrait de cette manière à ma question, mais des milliers de personnes dans le monde arabe, qui ne vivent pas d’une manière qui diffère radicalement de ce qu’a vécu ma grand-mère, et qui n’ont pas l’occasion de consommer beaucoup plus que ce qu’elle a consommé, y compris de matériaux de base. Et parmi eux, moi, qui vivant en Palestine doit me suffir de l’eau qui arrive l’été une ou deux fois par semaine. Au final, s’il ne leur est pas possible de réaliser jusqu’à présent ce que signifie le plus dans leurs vies, ma question signifie pour eux :

« Est-ce possible, moins que ce moins ? »

‏Je ne suis pas du tout une une économiste, mais il suffit de passer dans un des nombreux quartiers résidentiels oubliés dans le monde arabe, et si on ne peut pas ou ne veut pas, il suffit d’une petite recherche pour découvrir comment vit la majorité des citoyens là-bas. De nombreuses recherches et statistiques montrent que le revenu moyen des trois quarts des habitants du monde arabe jongle entre 1 dollar et 5 dollars par jour, et que le taux de chômage est proche de 25%, cela bien sûr sans compter ceux qui travaillent dans ce qu’on appelle le chômage déguisé : lorsque le travailleur occupe un poste en-dessous de ses compétences et dont personne n’a besoin, comme celui de porter la valise d’un voyageur sortant d’un aéroport, ou celui d’essuyer les chaussures de l’un d’entre eux – et les derniers évènements en Tunisie et en Algérie ne sont que les conséquences naturelles de ces réalités.

‏Si la question « Moins signifie plus » devait signifier ou occuper quelqu’un dans le monde arabe, ce serait une classe parmi la minorité qui connaît le sens du « plus », et qui en conséquence pourrait juger l’idée du « moins ». Mais la question est : cette classe peut-elle penser de cette manière ?

‏Cette classe est généralement un mélange entre une élite économique composée de femmes et d’hommes d’affaires détenteurs de capitaux, et une élite politique au pouvoir. L’alliance entre ces deux classes et ce dont elles jouissent en termes de force et de pouvoir – qui constitue beaucoup plus que ce dont jouit la plupart des gens, tant au niveau politique qu’économique – se traduit non seulement par moins de matières naturelles mais aussi par la jouissance du moins par la classe majoritaire dans le monde arabe : moins de libertés et moins de condition humaine, qui ne lui donne pas la possibilité de penser au-delà de comment obtenir, jour après jour, le pain quotidien.

Ce qui contribue le plus à renforcer cet ordre, c’est qu’il est absent du débat public tel que l’organisent les différents médias arabes, qui demeurent consacrés au service de cette alliance politico-économique pour ceux qui jouissent du plus parce qu’ils le possèdent. ‏Il est difficile de trouver dans le monde arabe un journal, une radio ou une chaîne de télévision qui n’essaie pas de promouvoir tout ou partie de cette caste politique et économique. Ils essaient au contraire, sans relâche, de convaincre le citoyen qu’il n’y a aucun moyen de vivre autrement qu’avec elles – et il se trouve toujours un partenaire local parmi les membres de cette élite.

Même l’islam, dans les médias des dictatures arabo-islamiques, a été enveloppé et marchandisé, à travers des produits de nature islamique, du vêtement approprié de la femme jusqu’à l’épargne dans les banques islamiques, et nous est présenté comme le moyen d’obtenir au paradis ou dans une vie future ce qu’on ne peut obtenir maintenant, à savoir les produits et les marchandises qui sont présentées dans ces mêmes médias. Pour quelque problème que ce soit, la pauvreté ou la misère causées par l’oppression économique et politique, l’islam qui est actuellement mis sur le marché propose une solution dans les cieux et non sur terre – ou, pour celui qui cherche une solution terrestre, dans le passé et sa gloire plutôt que dans le présent et ses crises.

‏Et ces groupes de pouvoir, qu’ils soient politiques ou économiques, religieux ou laïques, savent non seulement qu’ils ne peuvent continuer les uns sans les autres, mais aussi qu’ils ne peuvent continuer sans être liés de manière directe au système capitaliste mondial et à son mouvement, surtout depuis ces vingt dernières années – et il n’y a pas de meilleur exemple que celui de l’alliance de l’Occident avec l’Arabie Saoudite et l’Egypte, qui sont parmi les plus anciennes dictatures arabes.

‏Parmi les exemples sinistres de l’influence réelle de ce type d’alliance en ce qui concerne la privation du moins que moins pour la majorité, il y a les longues files d’attente d’Irakiens qui attendent pour obtenir quelques litres d’essence à cause de la pénurie d’essence, dans un pays qui possède la deuxième plus grande réserve de pétrole dans le monde. Mais la question ne se limite pas uniquement à un pays comme l’irak qui subit l’occupation, et avant cela l’embargo international, ou à un pays comme l’Arabie Saoudite dans lequel une classe dirigeante composée d’une seule famille jouit de toutes les richesses du pays – tandis que des milliers de Saoudiens et de non Saoudiens, comme les travailleurs étrangers des maisons saoudiennes et du Golfe, sont contraints à vivre dans le moins, parfois sous le même toit que cette élite politique et économique. La question qui se pose est : cette majorité dans le monde arabe va-t-elle se suffir du moins pour des raisons de principe ou d’environnement ?

‏En réalité, il n’est actuellement pas possible pour cette majorité de choisir une vie alternative à celle-là, comme c’est le cas par exemple des groupes et mouvements sociaux qui ont renoncé pour des raisons diverses – morales, environnementales ou politiques – à leur plus et se sont tournés vers le moins. D’un côté, il y a par exemple le citoyen américain qui vit dans le New Hampshire ou le Massachusetts et qui utilise le moins possible de marchandises, d’eau et d’électricité, disponibles en quantité dans sa vie quotidienne, en les remplaçant par d’autres méthodes qui gaspillent moins de ressources naturelles. De l’autre côté il y a le citoyen palestinien qui habite le camp Jabalia à Gaza et qui lui aussi utilise le moins possible de marchandises, d’eau et d’électricité dans sa vie quotidienne, mais en raison de la rareté de ces matériaux, résultant de l’embargo imposé à Gaza. La question qui s’impose ici est : comment appréhender ces deux comportements qui se ressemblent mais sont motivés par des raisons diamétralement opposées. Le premier renvoie à la capacité de choisir de ne pas consommer, tandis que le deuxième consiste en une punition et n’ouvre pour ceux qui la subissent qu’une seule issue : la liberté de consommer, car c’est sur cela que se fonde leur dignité humaine [1]

Il est à mon sens difficile de simplement poser la question du choix du peu à la place du beaucoup dans un contexte ou il n’y a que le peu. Mais cela ne veut pas dire pas que celui qui est plongé dans le plus n’a pas à y réfléchir, non seulement d’un point de vue humain, moral, environnemental – préférer le moins au plus pour éviter qu’il y ait encore moins à l’avenir – mais aussi parce que, dans notre monde, le plus de quelques-uns se fonde sur le moins pour la majorité : ceux à qui on ne peut faire porter la responsabilité d’une possible pénurie dans laquelle ils n’ont pas eu le rôle principal, ni imposer le moins comme une menace ou une punition.

Et je crois que tout cela est ce qu’en résumé signifiait la colère de ma grand-mère.

P.-S.

Texte traduit de l’arabe par Zahra Ali

Notes

[1] Et c’est ce dont lui a fait la promotion réelle le Quatuor politique dirigée par Tony Blair en Cisjordanie.