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2010, l’année du droit à migrer ?

par Claire Rodier, Emmanuel Blanchard, Olivier Clochard
14 février 2010

En annonçant que la centaine de boat people débarqués à Bonifacio le 22 janvier bénéficierait d’un examen individuel de situation, les autorités françaises ont laissé entendre que certains pourraient se voir reconnaître le droit d’asile. Au même moment, le ministre de l’immigration proposait pourtant "le déploiement immédiat de renforts opérationnels européens sous l’égide de l’agence européenne de surveillance des frontières (Frontex)", pour éviter "que la Corse ne devienne une destination des candidats à l’immigration comme l’île italienne de Lampedusa".

Autrement dit, d’empêcher qu’à l’avenir, d’autres personnes fuyant les persécutions ne trouvent protection en France. Une contradiction à l’image de la politique menée par l’Union européenne : en principe, elle respecte le droit d’asile, prévu par le droit international et la Charte des droits fondamentaux qu’elle a adoptée en 2000. En pratique, elle fait tout pour repousser loin de ses frontières ceux qui pourraient en bénéficier. Le Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR) faisait il y a peu le même constat. En déplorant le durcissement de la politique d’immigration de l’Europe, à un moment où des facteurs nouveaux grossissent les rangs de ceux qui ont besoin de quitter leur pays, il a souligné combien il est aujourd’hui difficile de distinguer "un réfugié climatique d’un migrant économique, un exode forcé d’une migration choisie". Une préoccupation à laquelle semble répondre le dernier rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), qui plaide pour qu’on "lève les barrières" migratoires. Ses experts y affirment au demeurant qu’ "il n’existe aucune preuve d’impacts négatifs de l’immigration sur l’économie, le marché du travail ou le budget, alors que les bénéfices ne sont plus à démontrer dans des domaines comme la diversité sociale et la capacité d’innovation".

Il est plus que temps de lever les barrières, en effet. N’a-t-on pas entendu, à l’occasion de la commémoration de la chute du mur de Berlin, qu’il faut "abattre [ceux] qui, à travers le monde, divisent encore des villes, des territoires, des peuples" (Nicolas Sarkozy) ? A ce vertueux "plus jamais ça", un paradoxal écho est pourtant renvoyé par les quelque 40 000 kilomètres de frontières fermées – dont près de 18 000 "murées" –, presque toutes édifiées depuis 1989, qui, partout, entravent la circulation des êtres humains. La plupart des lignes de démarcation entre Etats s’apparentent aujourd’hui à ces frontières-murs, qu’elles soient matérielles ou virtuelles. Voyager est un privilège de riches, tandis que pour ceux qui ne peuvent prétendre aux sésames que sont les passeports et les visas, les frontières sont des no man’s land où ils risquent leur vie.

Les murs les plus connus de l’UE protègent les enclaves espagnoles en territoire marocain – les villes de Ceuta et Melilla – mais le double rideau de fer qui enserre l’Eurostar à l’approche du Channel est un autre emblème de la forteresse. Surtout, le processus s’est tout à la fois dématérialisé, militarisé et externalisé : depuis 1998, le Sive (Système intégré de vigilance extérieur) a fait du détroit de Gibraltar un des "hygiaphones dentés de l’Europe", selon l’expression de l’écrivain Salim Jay. Avec l’agence Frontex, le cordon sanitaire s’est déployé le long des côtes d’Afrique de l’Ouest, dans le canal de Sicile, entre Malte et Lampedusa, sur le canal d’Otrante, dans la mer Egée et aux frontières terrestres orientales de l’UE, augmentant le nombre de morts aux frontières : les ONG estiment – à partir des seules données recueillies dans la presse – à près de 15 000 le nombre de victimes de la "guerre aux migrants" menée depuis vingt ans par l’Europe.

Mais l’essentiel du bouclage est la remise en cause du droit à quitter son propre pays, pourtant reconnu par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Les "accords de gestion concertée des flux migratoires" conclus avec des pays d’émigration s’y emploient : l’aide au développement y est monnayée contre la participation de ces pays au contrôle de leurs nationaux, candidats au départ (via, dans certains pays comme le Maroc et l’Algérie, la criminalisation de l’émigration). Grâce à cette externalisation des contrôles, les frontières de l’UE sont aujourd’hui délocalisées au sud (Libye, Mauritanie, Sénégal) et à l’est (Turquie, Ukraine).
Le verrouillage des frontières de l’Europe, en accroissant la dangerosité des routes et le coût du voyage, favorise l’activité des trafiquants et des passeurs que les politiques prétendent combattre. Il encourage aussi le développement des camps d’étrangers, autre dispositif-clé de la mondialisation anti-migratoire. Le réseau Migreurop en recense 250 dans les 27 Etats membres de l’UE, pour une capacité dépassant 32 000 places. Les rapports s’accumulent pour dénoncer les conditions qui y sont faites aux exilés – parmi lesquels de nombreux mineurs – qui y sont enfermés, sans que l’UE remette en cause leur existence ni même leur fonctionnement. Au contraire : avec la directive "retour" adoptée fin 2008 pour rationaliser les expulsions, les camps se multiplient en Europe et autour.

Comme les nouveaux murs de la honte, les camps d’étrangers sont le symptôme d’un mal qui n’a pas disparu avec la chute du mur de Berlin : faire prévaloir la (mauvaise) raison d’Etat sur le respect des droits des personnes. Depuis des dizaines d’années, une surenchère sécuritaire caractérise les politiques migratoires imposées par les pays riches au reste du monde, accentuant les inégalités et les tensions, sans que leur efficacité économique soit démontrée. A l’instar du PNUD, ou des chercheurs rassemblés sous l’égide de l’Unesco pour imaginer, loin des fantasmes et chiffres à l’appui, ce que pourrait être un scénario "Migrations sans frontières", de plus en plus de voix réclament que le dogme de la fermeture des frontières soit révisé. A l’occasion du vingtième anniversaire de la Convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants et de leur famille, 2010 pourrait-elle être l’année du droit à migrer ?

P.-S.

Emmanuel Blanchard, Olivier Clochard et Claire Rodier sont membres du réseau euro-africain Migreurop et ont coordonné l’Atlas des migrants en Europe. Géographie critique des politiques migratoires, Paris, Armand Colin, 2009.
Cet article est paru dans la version internet du Monde, le 28 janvier 2010.