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« 8 mai 1945 : jour de fête, jour de deuil »

Passé / Présent, Mémoire / Histoire

par Sadri Khiari
3 mai 2008

À l’occasion de la quatrième Marche du 8 mai, coorganisée cette fois-ci par les Indigènes de la République et une quinzaine d’autres associations, nous publions un nouvel extrait du livre de Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes et jeunes de banlieues, consacré au rapports entre passé, présent, mémoire et histoire du point de vue des personnes indigénisées, c’est-à-dire issues de l’immigration coloniale et postcoloniale, et traitées comme des sous-citoyen-ne-s. À tous les discours, de droite mais aussi de gauche, qui reprochent aux militant-e-s indigènes leur « manie de la repentance » ou leur « enfermement mémoriel », Sadri Khiari adresse cette cinglante réponse.

« Le monde finira peut-être par étouffer de ses vomissements, ou par crever d’une overdose mémorielle. Comme s’il oubliait l’impossibilité de vivre sans oubli » [1], écrit Daniel Bensaïd. Va pour les vomissements ! L’inquiétude semble hélas plus que fondée à voir les horreurs que la « modernité » apporte au monde. Mais comment exiger de ceux qui ont tout oublié, à qui l’on impose de tout oublier pour mieux les opprimer, de renoncer à se souvenir ? Car, comme le remarquait Abdelmalek Sayad,

« c’est dans les moments de crise, dans les moments de plus grande rupture – et il n’est pas de rupture plus grande, plus douloureuse, plus dramatique, que celle qui se traduit par l’émigration hors de la terre natale et l’immigration en quelque autre terre étrangère –, que l’on a le plus besoin de l’histoire de ses racines ; comme l’histoire de la “généalogie” ou, mieux, de l’ancestralité. » [2]

Il s’agit, pour nous indigènes, non de magnifier mais de retrouver notre histoire pour nous reconnaître nous-mêmes. Juger le passé lointain avec les catégories juridiques et intellectuelles du présent n’a guère de sens, mais comment occulter les plaies profondes qui entaillent nos corps et nos esprits ; comment ne pas voir que ce passé détermine encore nos histoires collectives et singulières ? Comment occulter que les siècles d’esclavage pèsent encore sur le destin du monde ?

Le temps n’est pas encore à la « création d’une “mémoire commune” unificatrice », comme le souhaite Alain Gresh [3], même s’il a peut être raison d’y voir la condition d’une future « réinvention d’une identité française ». Il n’est certainement pas au sommeil laiteux de la « réconciliation des cœurs » ou à l’accouplement des « mémoires meurtries », comme peut l’entendre ici et là. Critiquant, dans Le Figaro, l’Appel des Indigènes de la République, Benjamin Stora affirme, quant à lui, qu’il s’agit désormais d’ « entrer dans la souffrance de l’autre ».

« Entrer dans la souffrance de l’autre » !

Pfff… !!!

Nous n’irons pas déposer une gerbe sur la tombe des pauvres bougres que la République a envoyé se faire tuer en Indochine quand bien même, en échange, des fleurs républicaines seraient offertes en hommage aux Vietnamiens morts au combat. Toutes les histoires ne se valent pas. À la France d’admettre enfin que Diên Bien Phû est sa propre victoire puisqu’elle est une victoire contre le colonialisme. Le véritable universalisme est là.

Reconstruire nos identités

 

Face à l’histoire coloniale que reproduit constamment la république, une histoire excluante et stigmatisante, il s’agit d’opposer aujourd’hui une autre lecture de l’histoire qui reconnaisse l’histoire des vaincus et nous réinsère dans l’histoire du monde. « L’écriture de l’histoire légitime est un pouvoir qu’il s’agit maintenant de s’approprier » [4], écrit justement Abdelalli Hajjat qui anime le collectif lyonnais « Ici et là-bas ». Contre la « mémoire assimilée, brisée et ambivalente » [5], nos identités sont à reconstruire non à déterrer ou à « purifier ». La « réinvention » de l’Islam à laquelle certains s’attachent, quitte à en idéaliser l’histoire, procède de cette même volonté.

L’histoire à reconquérir est aussi l’histoire des parents immigrés. « La colonisation, c’est le père vaincu et le moi humilié », écrivait avec justesse Jacques Berque. Dans son bilan de la période des Marches, Saïd Bouamama a montré, quant à lui, comment « les médias et le monde politique, en s’emparant du vocable “beur”, l’orientent vers une signification de rupture d’avec la génération des parents. » [6]. « L’histoire de l’immigration est frappée d’indignité », note à son tour Abdellali Hajjat [7] :

« Nos parents n’existent pas historiquement. On a ainsi l’impression d’un phénomène spontané, ces indigènes devenus immigrés apparaissent quasiment de nulle part, pour travailler, et uniquement pour travailler (…) Nous avons, tous, ces souvenirs de réunions de famille au bled où l’on ne connaît pas la moitié des membres tellement ils sont nombreux. On connaît rarement nos liens de parenté avec un tel ou une telle. Qui d’entre les héritiers connaît l’histoire du pays d’origine de leurs parents ? Pourquoi ceux-ci se sont exilés (car il s’agit bien d’exil) ? Comment sont-ils venus en France ? Quel accueil ont-ils reçu ? Comment ont-ils vécu les guerres d’indépendance ? Il n’est pas rare qu’un enfant ne sache pas que sa mère ou son père ait participé activement à la lutte d’indépendance. (…) Chaque génération semble avoir vécu une expérience propre, mais sans qu’une transmission intergénérationnelle n’ait réellement eu lieu. » [8]

Abdellali Hajjat appelle à restaurer la communication, à remplir les vides de la mémoire, à « construire ce qui est nié, à éclairer les zones d’ombres (et il y en a) de l’histoire de l’immigration, et la restituer » :

« Pour que nous soyons fiers de nos parents. Ils n’ont pas été ces ouvriers qui baissent constamment la tête. Ils n’ont pas été des misérables. Ils se sont battus, pour leur pays d’origine, pour leur vie, mais surtout, pour leurs enfants. Beaucoup nous disent que c’est ce qu’il leur reste. Les héritiers de l’immigration post-coloniale doivent être fiers d’eux, et être dignes de leur héritage. »

Un impératif incompréhensible pour la gauche qui « hait la famille ». Elle reste perplexe devant cette formule inscrite sur l’affiche des Indigènes de la république annonçant la Marche du 8 mai 2005 :

« Nos pères, nos mères, ont été humiliés… ».

Les indigènes commémorent d’abord pour rendre hommage à leurs morts. A tous ceux, de Madagascar, du Sénégal, de Tunisie et d’ailleurs, massacrés par les troupes coloniales. Commémorer, c’est se remémorer ; c’est redonner vie à ces morts ; c’est réhabiliter leur combat ; c’est rendre aux morts leur dignité ; c’est leur rendre justice. Commémorer, c’est effacer symboliquement leurs douleurs ; c’est transformer les victimes en héros. Les indigènes refusent d’oublier parce qu’oublier serait rendre inutiles ces morts. Oublier serait assassiner une seconde fois les manifestants du 17 octobre.

Nous ne cultivons pas le culte des ancêtres et des morts mais nous leur sommes attachés. Du point de vue de la raison matérialiste et abstraite, rien ne le justifie ? Ce serait absurde ? Du point de vue de la raison sociale, morale, historique, affective, tout le rend nécessaire au contraire. Le lien qui nous rattache à ces morts, c’est-à-dire à leur histoire, fait partie du lien qui nous rattache à la vie, aux autres du temps présent, et à ceux qui viendront.

Valeurs obsolètes voire réactionnaires et teintées de religiosité ? Peut-être du point de vue de la civilisation capitaliste matérialiste et de ces gauches qui en procèdent jusqu’à la caricature, croyant mener jusqu’au bout le « désenchantement du monde ». Mais les indigènes ne pensent pas que les morts sont morts et « qu’ils crèvent ! ». Loin d’être un rite creux et a-politique, l’hommage rendu aux morts est un rite (mais doit-on se débarrasser des rites pour être libres ?), un rite politique et spirituel – oui, spirituel ! Le Mystère ! Les indigènes sont émus quand ils pensent à leurs morts et les morts sont émus quand les indigènes pensent à eux ; tant pis pour ceux qui jugent que c’est ridicule !

Rendre hommage à ces morts, c’est perpétuer leur souvenir, c’est les continuer ; c’est transformer ces morts en acteurs des luttes actuelles qui sont le prolongement de leurs propres combats. Nul esprit de revanche. Ni « paix des braves » ni « réconciliation ». Transformer le monde. Pour s’y sentir bien, tout simplement.

La Marche du 8 mai 2005 n’a donc pas été conçue comme une simple commémoration des carnages de Sétif et Guelma. Il ne s’agissait certainement pas d’exiger une quelconque repentance de la république mais de pointer le paradoxe républicain. « 8 mai 1945. Jour de fête, jour de deuil », pouvait-on lire sur la banderole des Indigènes. Jour de fête, pour la France, libérée enfin de l’occupation nazie ; jour de deuil pour les colonisés algériens, anéantis par milliers pour avoir manifesté contre l’occupation française. Jour de deuil pour l’ensemble des colonisés. L’infâme régime de Vichy balayé, les soldats de la République retrouvent leur hargne colonialiste à Madagascar et ailleurs.

En sollicitant d’autres mouvements de lutte de l’immigration ou des mouvements engagés contre le néo-colonialisme dans leurs propres pays, les Indigènes de la république ont tenté de mettre en lien ces événements du passé et les événements du présent. Contre le mémoriel trempé dans le formol, il s’agit d’historiciser et de contextualiser le racisme spécifique dont sont victimes les personnes issues de l’immigration, pour ouvrir la voie à un futur où l’on puisse affirmer : l’indigénat n’existe plus.

P.-S.

La Marche 2008 contre la république raciste et coloniale aura lieu le 8 mai prochain à Paris, métro Barbès.

Notes

[1] Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, éditions Lignes, Paris, 2005, p.10

[2] A.Sayad, Histoire et recherche identitaire, éditions Bouchene, 2002, p.11

[3] A. Sayad, Histoire et recherche identitaire, éditions Bouchene, 2002, p.11

[5] Idem

[6] S.Bouamama, op.cit., p.23

[7] Abedellali Hajjat, Immigration postcoloniale et mémoire, L’Harmattan, 2005, Paris, p. 90

[8] Abedellali Hajjat, « Les enjeux de la mémoire de l’immigration en France », op.cit