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80% au bac... Et après ? (Première partie)

Dialogue entre un sociologue et un de ses lecteurs

par Stéphane Beaud, Younès Amrani
10 août 2004

Stéphane Beaud, sociologue, est l’auteur du livre 80% au bac... et après ?, consacré aux "enfants de la démocratisation scolaire", autrement dit aux nouveaux bacheliers issus des classes populaires et de l’immigration. Younès Amrani [1] est l’un de ces "enfants de la démocratisation scolaire", qui a lu le livre de Stéphane Beaud et s’est reconnu dans les descriptions et les analyses qui y sont développées. Il est alors entré en contact par e-mail avec l’auteur. Le texte qui suit présente des extraits significatifs de la correspondance qui s’en est suivie.

Le sociologue, lorsqu’il rend compte de ses résultats de recherche tirés d’une enquête de terrain dans des articles de revue ou dans des livres, est toujours exposé à des remarques teintées de scepticisme et récurrentes. Celles-ci ont trait à la représentativité de l’enquête, aux possibilités de généralisation de ses résultats, aux divers biais d’enquête liés aux conditions de l’enquête ethnographique, etc.

Même si cette dernière a conquis depuis peu davantage de crédit scientifique, sinon ses lettres de noblesse, dans la communauté des sociologues français [2] , elle suscite toujours des formes de résistance de la part des tenants d’une sociologie reposant avant tout sur une forte assise statistique.

On peut se demander pourquoi le pouvoir de généralisation que l’on accorde sans "barguigner" aux ethnologues travaillant en terrain exotique, est si fort contesté dans le cas des ethnographes travaillant sur des terrains "métropolitains" sans s’inscrire directement dans la tradition anthropologique [3].

Cet article n’a pas pour objectif ni pour ambition de répondre en détail à cette grande question mais se propose, plus modestement, d’ouvrir la voie à la réflexion en livrant au lecteur une sorte de "matériau brut", composé pour l’essentiel des extraits d’une correspondance avec un lecteur, au départ anonyme, qui réagit à chaud à la lecture de mon livre 80% au bac. Et après ?....

A ce stade d’un travail en cours, qui en est encore à l’état d’ébauche, il s’agit d’illustrer l’intérêt qu’il peut y avoir d’examiner la manière dont peut s’opérer la réception d’un livre chez un individu singulier et de comprendre les raisons proprement sociales pour lesquelles ce lecteur (Younes Amrani), aujourd’hui âgé de 28 ans, emploi-jeune dans un CDI de lycée - s’est pleinement reconnu dans ce récit de jeunes de cité embarqués dans l’aventure des 80% au bac. Son témoignage ne prouve pas à lui seul la "vérité" des résultats du livre mais fait apercevoir des similitudes très fortes entre les trajectoires scolaires et sociales de "mes" enquêtés et celle d’un autre jeune de la même génération, ayant grandi dans une cité HLM, distante de 500km de Montbéliard.

1. Une lettre de lecteur anonyme : "mille mercis"

Notre correspondance email a commencé un jour de décembre 2002, le mercredi 11 décembre 2002 pour être précis, où je reçois le message suivant, intitulé "mille mercis", signé du prénom et du nom de l’auteur qui mentionne aussi sa situation professionnelle.

"Cher monsieur,

Je me permets de vous écrire pour vous remercier. J’ai terminé votre enquête "80% au bac". C’est un livre qui m’a à la fois ému (j’ai souvent eu les larmes aux yeux) et mis en colère (contre moi même). C’est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne. D’ailleurs je dois dire que la lecture etait parfois pénible car c’est dur de se voir dans un miroir. En tout cas, j’ai appris beaucoup sur ma vie et cela va sûrement m’être utile pour mon avenir. Maintenant j’essaie de faire de la "pub" de votre livre autour de moi, auprès de mes amis d’enfance du quartier que j’ai quittés, mais c’est dur (trop de préjugés, passivité face aux problèmes...). J’essaie de leur faire comprendre que l’échec relatif dans lequel nous sommes n’est pas dépendant que de nous et que c’est pas non plus que de "leurs fautes", etc.

Enfin, bref, au fil de la lecture je me suis beaucoup interrogé en me disant que les jeunes que vous avez étudiés etaient bêtes de ne pas avoir su profiter de votre aide. Mais en fait je crois que j’aurais agi de la même manière qu’eux. En tout cas ces jeunes ont vraiment eu de la chance de rencontrer quelqu’un comme vous. je pense que beaucoup de profs, de flics et même de citoyens devraient lire votre livre pour ENFIN nous comprendre. Voilà, je voulais simplement vous témoigner de ma gratitude envers vous... Mille fois merci... Avez vous des travaux en projet et faites vous des rencontres par rapport à votre livre ? Merci de me répondre...

Younes Amrani, emploi-jeunes en CDI

P.S : j’ai fait lire votre livre à ma copine, elle n’a jamais compris pourquoi je m’étais arrêter en 2ème année d’histoire alors que j’avais un bon niveau. Maintenant, elle sait.

Cette lettre m’a profondément touché et aussi, bien sûr, fait plaisir. Par retour de courriel, j’envoie un court message à Younes pour le remercier de sa lettre, en lui précisant que celle-ci "me conforte dans l’idée que la sociologie peut servir à quelque chose...". Je lui fais part de mes projets en cours (un livre en cours avec Michel Pialoux sur la genèse sociale d’une émeute urbaine) et lui envoie un article du Monde diplomatique ("émeute urbaine, violence sociale") qui définit le projet de notre livre. A partir de ce premier échange, nous allons ensemble entamer une correspondance email quasi-quotidienne - moins régulière pour ma part les jours où j’enseigne à Nantes - que nous poursuivons encore aujourd’hui. On reviendra en conclusion sur les conditions sociales d’un tel échange épistolaire...

Nous avons opéré ici une sélection parmi cette correspondance déjà assez conséquente selon un principe directeur qui a consisté à privilégier les thèmes qui font le plus directement écho au livre et qui en constituent le prolongement le plus direct, tout particulièrement ceux qui permettent de comprendre, "de l’intérieur", les obstacles tant matériels et psychologiques à la réussite scolaire et universitaire des "enfants de cité" appartenant à ce qu’on pourrait appeler la génération de la crise (cette "génération sacrifiée" dont parle Louis Chauvel, née après 1970).

Ce qui m’a assez vite frappé dans ses "textes", c’est qu’il livrait des informations, des données que je n’avais jamais pu obtenir lors de mon long travail de terrain auprès des jeunes de Gercourt, étudiés dans le livre. Alors que les entretiens de face-à-face donnaient souvent lieu à un blocage de la parole quand j’abordais des questions de la "vie privée", l’interaction à distance, par mail, a pour vertu d’abaisser le niveau d’autocensure.

Je livre ici les extraits les plus significatifs de cette correspondance pour faire comprendre comment s’enchevêtrent de manière très étroite les différents facteurs de la réussite scolaire. Si le témoignage de Younes paraît si riche, constituant à bien des égards un document assez "rare", c’est parce qu’il s’efforce, par un effort de réflexivité improbable, de comprendre quels ont été les ressorts économiques, sociaux et symboliques de sa trajectoire scolaire interrompue, inaboutie : échec relatif qui reste, pour lui, l’objet d’une douleur profondément enfouie.

2. Suite de la correspondance : retour sur une trajectoire scolaire

Le 11 décembre 2002 : Suite des messages de Younes

1. J’avais oublié de vous préciser que je suis en pleine découverte de P.Bourdieu depuis que j’ai lu 80%. C’est dur mais c’est vraiment très enrichissant. Je vous parlerai une autre fois de l’idée que j’avais de Bourdieu avant (à cause de mon prof d’ IES en seconde).
Bon, je vous laisse bosser....

A bientôt

Younes

2. Je fouille dans mes souvenirs et je vous les envoie par mail. Par rapport aux lectures de Bourdieu, je suis justement en train de lire "questions de sociologie". Sinon je cherche des textes sur internet. Je me suis inscrit sur la liste "champs" avec le site de l’homme moderne, mais je trouve que par moment les participants s’écoutent parler ou alors ils sont trop dans le conceptuel, je ne porte pas de jugement mais voila,...de toute façon j’y apprends pas mal de choses. Dernièrement j’ai voulu prêter votre livre à un ami qui était au lycée avec moi (maintenant il est ingénieur et a pris "un peu" la grosse tête) et il me dit qu’il ne veut pas lire ce genre de livre parce que "ça donne une mentalité de perdant"(ce sont ses mots)... Je n’ai pas insisté...
Tout ça pour vous dire que ce livre ne laisse pas indifférent.

Je termine le boulot à 18h et malheureusement je n’ai pas Internet chez moi

Younes

12 décembre 2002

Bonjour,

Comme prévu, je vous envoie un premier jet sur "ma rencontre" avec Bourdieu en seconde. Désolé d’avance si je ne suis pas clair ou précis mais c’est difficile de sortir tout cela à l’écrit (c’est pas mon mode d’expression favori).

Je suis rentré en classe de seconde durant l’année scolaire 1990/91. Mon option était 3ème langue vivante car je voulais faire de l’arabe. Je me suis donc retrouvé dans une classe avec des personnes qui voulaient faire A2, moi je n’avais rien de précis en tête ; dans ma classe il y avait pas mal de filles de mon quartier et 2 ou 3 garçons. J’abrège... Donc on se retrouve en IES, moi ça me gonflait un peu, en plus comme on était une classe avec option 3ème langue (pas voué à aller en B) le prof s’en foutait un peu, à cela il faut ajouter qu’on avait IES le samedi matin de 8 à 10h !

Au départ, c’est un peu lourd et le prof commence à nous parler de stats par rapport à l’école, style le nombre d’enfants d’ouvriers, etc. Là j’ai commencé à m’intéresser mais négativement...A la base je pense, avec le recul, que le prof avait de bonnes intentions mais, en fait, moi je l’ai pris comme une attaque.. Je me disais qu’est ce qu’il nous veut ce Bourdieu ! Il veut nous démoraliser ou quoi, j’aimais en plus pas du tout la manière avec laquelle le prof amenait ça parce que ça nous rabaissait devant les autres (style on est pas à notre place ici, etc.)...

Je fais une pause, c’est pas évident de mettre tout ça par écrit.. parce que, là, dans ma tête, ça va, ça vient... parce qu’il faudrait parler de notre prof de physique qui, elle, au contraire nous valorisait (quand je dis "nous" c’est les jeunes du quartier) et je crois qu’elle a fait une grosse faute parce que je crois que c’était pas comme ça qu’elle aurait dû nous prendre parce qu’on nous on s’est vite "enflammé" mais le retour de bâton a été terrible !... Bref , je me suis dis il faut que j’en sache plus sur ce Bourdieu qui veut nous "descendre".

Excusez-moi mais juste une petite remarque, on peut se joindre par téléphone si vous voulez mais si vous préférez que je continue par écrit dites-moi le....

J’attends votre réponse.

A bientôt j’espère

Younes

Réponse de Stéphane

Merci pour ce début, c’est très très intéressant.. Je pars dans 5 mn à Montpellier pour un colloque (école et citoyenneté).. Si vous le pouvez, continuez par écrit.. et laissez-moi votre téléphone et je vous appelle dimanche ou lundi (au boulot, si c’est possible)
A bientôt

stephane beaud

Lundi 16 décembre 2002 : mail de Younes

Bonjour,

Je profite de cette fin de journée pour poursuivre le récit de mon "chaotique" parcours scolaire et de ma découverte de P.Bourdieu.
Donc, en classe de seconde suite à mes cours d’IES, je me suis renseigné pour savoir à quoi pouvait bien servir toutes ces stats qui parlaient d’inégalité scolaire. Pour nous c’était étrange car étant issus de milieu populaire, on ne le "vivait" pas (ou plutôt on n’avait pas conscience des difficultés qui nous attendaient). J’ai questionné alors le prof d’IES pour en savoir plus sur ces fameuses stats et sur Bourdieu. En gros, il répondait que la politique du moment etait justement d’inverser la tendance (c’etait une réponse vague...) comme j’expliquais précédemment notre prof de physique, elle nous disait qu’on avait "une chance" de réussir" mais en fait son raisonnement était très pervers parce qu’elle m’a poussé dans une voie tres délicate... on devait assumer un statut, des méthodes de travail, de projections d’orientations sans aucun outil.

Pour résumer : en IES, on nous confrontait à une réalité que l’on voulait pas accepter. A l’époque je me disais que Bourdieu disait n’importe quoi, qu’il voulait laisser les inégalités se reproduire. En plus, j’avais vraiment "la rage" parce que le prof d’IES nous sortait tout ces éléments d’une manière brute sans qu’on puisse les analyser ou les étudier. Pour moi la seul réponse c’etait alors de démentir "ça".

Je suis vraiment désolé mais c’est vraiment dur d’écrire (je trouve que c’est moins naturel et beaucoup de choses "échappent" à l’écrit).

Voilà, en tout cas si vous voulez m’appeler ou m’écrire, je bosse jusqu’a 18h sinon vous pouvez me joindre après sur mon portable.

Merci

Younes

Mercredi 18 décembre

Bonjour,

Je prends mon courage à deux mains et j’essaie de poursuivre la suite (en espérant que ça ne vous prend pas trop de votre temps de travail ). En fait, la difficulté ne provient pas de l’écriture en elle-même, mais c’est le fait d’exprimer des choses, des événements que j’avais "refoulés" ou plutôt dont je ne voulais plus parler, c’est d’ailleurs pour ça que par moments la lecture de votre livre fut parfois très douloureuse. Maintenant je peux parler sans complexe et avec beaucoup d’envie car j’ai repris goût à "l’ambition scolaire" (expression pas très claire, mais faute de mieux...)

Enfin, bref, je vous parlais donc de mon désir d’aller contre ces "déterminismes" qui consistaient à nous reléguer scolairement ; mais sans aucune idée des conséquences futures. Donc, avec le "soutien" de ma prof de physique j’ai envisagé un passage en S. Maintenant, je suis sûr que c’était une erreur pour plusieurs raisons : d’abord je ne savais pas du tout à quoi m’attendre en S, ma classe de seconde était option 3ème langue donc pas préparé à être orienté en S (on avait un très mauvais prof de maths qui nous laissait ’pomper’), dans ma famille personne ne s’occupait de mon orientation (tous mes frères et sœurs étaient passés par des BEP ou CAP), enfin bref je fonçais tête baissée contre un mur tout ça par "orgueil social".

Et là notre prof d’IES n’a vraiment pas assuré car lui qui nous parlait d’inégalités face à l’école, à la culture n’a absolument rien fait pour nous lors des orientations, beaucoup d’entre nous ont été alors expédiés en G. Moi je me suis retrouvé en S.
Bon je m’arrête, comme vous l’aurez compris j’essaie du mieux que je peux d’avoir un regard lucide en ne reniant rien, d’avoir "une posture réflexive"(c’est comme ça que l’on dit, non ?...).

En tout cas merci pour l’intérêt que vous portez

PS : que pensez vous de "tout" ce que je vous raconte, est-ce utile ?(vous avez déjà du rencontré ça des tas de fois ;....)

A bientot

Younes

18 décembre 2002 (réponse de S. Beaud)

Non, tout cela est passionnant... Il faut vous astreindre à l’écrire : pour vous, pour d’autres jeunes comme vous, pour que des gens comme moi qui ont accès aux médias puissent faire entendre votre voix.. celle qu’on n’entend jamais à force d’entendre rabâchées toujours les mêmes "conneries" sur "l’intégration"...

Donc je vous lis toujours avec un très grand intérêt et toujours renouvelé...

On se verra en janvier à Paris et on en parlera longuement....

Conseils d’écriture (on verra ensuite ce qu’on fera de tout cela) :

a) commencez par votre entrée au lycée : votre scolarité avant, celle de vos frères et sœurs, les attentes de vos parents, le rôle de l’école dans la famille

b) puis tentez de repérer les faits marquants au lycée ; les profs bien sûr mais j’imagine les copains aussi, le groupe classe comme on dit... et aussi vos aspirations à l’époque, comment elles sont nées et comment elles ont été entretenues

c) et puis tout ce qui se passait dans le quartier : le hors-école, le sport, les sorties, la gestion du temps, les relations avec les filles, la rencontre des "bourgeois" au lycée, etc.
ça vous donnera une structure pour écrire....

Il faut effectivement reprendre cette" ambition scolaire", c’est légitime et très digne... Si on n’est pas Zizou ou Djamel, C’est par la culture qu’on s’en sort... c’est une arme redoutable qui, pour le dire vite, fait peur aux "dominants" c’est pour ça qu’ils n’ont de cesse de faire entrer les enfants de prolos dans les LEP...

Voilà...

A bientôt et au grand plaisir de vous lire...

stephane beaud

PS un article dans Libé d’aujourd’hui qui relate un accident mortel à la Ricamarie (42) et qui en dit beaucoup sur la lutte que doivent mener des parents immigrés pour se voir respectés...

18 décembre 2002 réponse de Younes le jour même

Je suis libre pour le reste de la journée, je vais donc reprendre.

Merci pour vos conseils d’écriture, je vais commencé par faire une sorte d’introduction de chaque point que vous avez précisé.

Avant de débuter, merci pour l’article sur la jeune Farah.

a- je suis donc le premier de ma famille à être allé au lycée, ce qui a entraîné beaucoup de fierté auprès de mes parents (surtout ma mère). Mon père est venu en France en 1946 (!!) et a travaillé à la mine pendant 10 ans puis épuisé par ce travail (il est resté près de 2 ans à l’hôpital) il a travaillé dans une usine de vélos jusqu’en 1983. Je précise cela parce que c’est important, à partir de cette date là (j’en ai quelques souvenirs), l’ambiance familiale s’est dégradée. J’ai 2 grands frères qui ont fait un CAP de menuiserie et l’autre un BEP plasturgie (qu’il n’a jamais eu), mes sœurs plus grandes que moi aussi, idem : une, CAP couture, et l’autre BEP secrétariat. Donc dans ma famille l’école rimait avec échec. Moi, j’ai toujours eu un rapport avec l’école assez positif, en plus j’aimais beaucoup lire pendant toute la primaire et le début du collège.

Je viens d’un des plus grands quartiers de F. qui s’appelle Maillant, c’est un quartier qui appartient à la ville mais qui est tres loin du centre-ville (environ 25 minutes en bus, c’est beaucoup pour une ville moyenne). Tout ca pour dire que, dans ma famille, la préoccupation principale ce n’etait pas l’école, vers les années 84-85 mes frères ont commencé à faire des conneries et mon plus grand frère s’est fait jeter de la maison, mes sœurs voulaient "se libérer", bref c’était souvent des cris, des pleurs à la maison. En bref il n’y avait personne pour "s’occuper" de mes études.

Mon parcours au collège s’est bien passé jusqu’à la troisième que j’ai redoublée, j’avais échappé à l’entrée en LEP en 5éme grâce à ma prof d’histoire (une communiste) c’est elle qui m’a conseillé de redoubler en 3ème. J’ai fait un bon redoublement et je suis passé en seconde.

Mes parents n’ont fait que survoler mon parcours (seul le bulletin de 3ème trimestre comptait) mais je ne leur en veux pas, à l’époque ils n’avait qu’une chose en tête : rentrer au Maroc (ils l’ont d’ailleurs fait, j’y reviendrai plus tard).

b- Me voilà donc au lycée, je vous le présente rapidement. Le lycée Albert Camus n’est pas à F. mais dans une petite commune périphérique car comme notre quartier était aux frontières de la ville, c’est là bas qu’on allait. C’est un bon lycée pas trop grand qui recrutait beaucoup d’élèves de "petites commune riches". J’avais des copains du quartier qui y était déjà et on avait un écho favorable du lycée qui possédait une salle vidéo, de la musique pendant la récré, un foyer dynamique.

Dans ma classe il y avait des filles qui étaient déjà au collège avec moi (4 ou 5) et 2 copains du quartier. Je n’avais de choix d’orientations bien clair, vaguement A2 parce que j’aimais bien lire, dans ma classe il y avait beaucoup de "Françaises".

En gros, dans la classe, on avait pas trop de relations avec les autres (peut être les filles entre elles) mais moi je me souviens pas avoir noué d’amitiés réelles avec elles ; quant aux "français", ils se méfiaient tellement de nous que... Y avait rien. j’ai une petite anecdote pour vous montrer mon rapport au lycée. On partait au lycée en bus (c’était un spécial il se rendait directement au lycée),et bien j’etais fier de le prendre quand j’étais au quartier... Par contre quand on arrivait au lycée c’était la honte : notre bus était plein à craquer, on se battait pour monter dedans...alors que le ramassage scolaires des "autres" se passait calmement, ils étaient tous assis dans le bus qui les ramenaient à leurs villas,...

c- En dehors de l’école, je traînais toujours avec les mêmes copains et j’étais le seul à être au lycée. On était un groupe de 5 presque toujours ensemble (dans le quartier on se connaissait tous mais il y avait toujours plein de petit groupes comme ça). Par rapport au sport, on jouait au foot tout les dimanches après-midi mais c’est tout

Pour les sorties, c’était la ville le samedi après-midi, point. Le soir (surtout le samedi), c’était des discussions interminables dans l’allée jusqu’à 1à 2 heures du mat. Par rapport au filles, gros problème, les filles du quartier, il fallait même pas y penser, je discutais avec les filles du lycée mais des trucs d’école. En plus avec mes copains, on parlait jamais réellement de filles, on se contentait de trucs style, "Sharon Stone est bonne", etc... Je pense maintenant qu’on parlait pas de ça parce qu’on avait pas beaucoup de "capital social de filles", on savait pas parler avec les filles tout simplement. Souvent les autres me disaient de prendre comme copine une bourgeoise du lycée... Comme si c’était aussi simple !...

Voilà pour cette introduction, ça fait vraiment du bien (même si c’est dur à raconter parfois). Je vous écris tout cela parce que j’ai vraiment confiance en vous (par rapport à votre livre, vos articles).

que pensez vous de ce début, c’est plus clair non ?

Merci

Younes

(Fin de la première partie)

P.-S.

Ce texte est paru dans Ville-Ecole-Intégration Enjeux, n° 132, mars 2003. Nous le reproduisons avec l’accord de ses auteurs.

Notes

[1] Il s’agit d’un pseudonyme

[2] Voir Florence Weber, Postface à la deuxième édition, in Stéphane Beaud, Florence Weber, Guide de l’enquête de terrain, La Découverte, Paris, 2003

[3] Lors des nombreux débats que Michel Pialoux et moi-même avons eus dans la France entière, notamment grâce aux Amis du Monde diplomatique, après la parution du livre Retour sur la condition ouvrière, nous avons eu la confirmation, indirecte, que les processus analysés dans le livre se retrouvaient sous des formes étonnamment semblables dans d’autres régions de France