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Annexe : la lettre de Jacques Heuclin, dans son intégralité


3 août 2004

Cette lettre a été adressée en novembre 2001 à Pierre Tévanian, ainsi qu’au journal Libération, sous le titre "Lettre ouverte à M. Tévanian" . Les 22 points commentés dans cette rubrique sont signalés, entre parenthèses.

Monsieur,

Dans un pamphlet absolument démagogique et intolérable, vous vous livrez à une caricature et à des procès d’intention politique qui ne peuvent laisser le citoyen, mais aussi le Maire d’une ville de 35 000 habitants, indifférent.

Que pour étayer vos belles théories de ces jeunes " beurs " tout beaux et tous gentils (1) d’un côté et de ces " flics " (2) assassins et protégés de l’autre, vous soyez obligé de vous appesantir lourdement sur des faits ayant plus de 10 ans pour certains d’entre eux, démontre déjà la perversité de la réflexion et la provocation de l’écriture (3).

Sur l’un des cas cités, j’étais à l’époque et je suis encore aujourd’hui interrogatif sur les graves négligences et certains excès commis sur ce jeune " beur " mort d’une crise d’asthme (4). Mais je ne peux accepter que pour tous les autres faits cités, on insiste lourdement sur 4 ou 5 cas de jeunes " beurs ", morts dans des conditions d’agression de leurs faits ou de tentatives d’homicides (5), en oubliant dans le même temps que depuis 1991, c’est plusieurs dizaines de policiers, dont les femmes, les parents ou les enfants ont accompagné dans une tombe, leur sens du devoir (6), suite aux risques souvent inacceptables qu’ils ont dû prendre face à certains jeunes (et pas tous des " beurs ") qui au volant de voitures volées ont tué certains de ces policiers (ou jeunes policières, comme ce fut le cas d’un des exemples que vous citez mais pour lequel vous oubliez ces faits s’étant déroulés une demi-heure avant celui que vous citez) (7).

Parlons clair, Monsieur. Maire depuis 25 ans d’une ville de 35 000 habitants de la région parisienne, je constate aujourd’hui, et le phénomène date de cette dernière décennie, que la police mais aussi grand nombre de nos concitoyens sont confrontés à la violence, aux incivilités et parfois même à la folie agressive de certains de ces jeunes (8).

Beau-Père de deux simples policiers jeunes, exerçant avec conviction leur métier, je peux vous dire, qu’à 26 ou 27 ans, lorsque l’on remplit cette fonction, on ne la remplit pas pour se faire tuer, ni agresser, ni caillasser, ni insulter, ni cracher dessus, comme ces deux jeunes gens qui sont mes gendres, le subissent régulièrement dans l’exercice de leurs fonctions, comme bon nombre de leurs collègues (9).

Vous tentez de lancer un débat de caractère général, opposant certains " beurs " morts dans des conditions où ils s’étaient eux-mêmes placés en situation d’agression (10) et, d’une manière générale, la police qui serait tueuse et assassine.

La réalité est hélas plus simple. Il y a dans ce pays et dans certaines de nos cités, des jeunes totalement associables et je vous le dis comme je le vis dans ma commune, pour une dizaine d’entre eux, totalement irrécupérables et qui sont, par le mépris des autres, par l’agressivité permanente qu’ils leur manifestent, par leur manière de vivre faite de vols, d’agressions, de menaces et d’intimidation, à terme des morts ou des assassins en puissance (11).

Et votre pamphlet, Monsieur, mettant en cause, pêle-mêle, Jospin, Notat, Hollande, Hue ou d’autres est d’un ridicule, qui pour un professeur de philosophie, m’écoeure profondément tant il démontre un côté politiquement partisan et m’inquiète sur ce que cette malhonnêteté intellectuelle pourrait produire auprès des jeunes que l’on vous confie.

La compassion de ces hommes politiques que vous évoquez, vis-à-vis des familles, vous n’êtes pas qualifié pour vous exprimer dessus. À quel titre, de quel droit et en fonction de quels critères le faîtes vous ? Sur une simple absence physique à des obsèques ? (12) Mais alors Monsieur, que pensez-vous, qu’écrivez-vous sur ces familles de ces jeunes que vous soutenez, lorsque pendant des années, elles ont regardé (si ce n’est profité) les actes délictueux à répétition de ces gamins qui à 14, 15 ans, 16 ans, n’étudiant plus, volaient des véhicules, dealaient, semaient la contagion aux portes de nos établissements scolaires, au vu et au su de ces malheureux parents que vous plaignez tant aujourd’hui. Le vrai laxisme il est là (13), il a de fait encouragé ces jeunes à cette escalade de l’incivilité, de la violence et du meurtre pour certains d’entre eux, amenant à ce qu’un jour, en situation de panique et de défense, un policier use de son arme, pour sauver sa vie ou celle de ses collègues (14).

Enfin, quant à la presse, que vous dîtes partisane contre ces jeunes et en faveur des policiers (15), je vous invite à parcourir la presse seine-et-marnaise pour une affaire que vous évoquez. Je n’y ai pas vu, loin s’en faut, un soutien à l’égard du policier acquitté par la justice, suite à un acte de légitime défense, puisque reconnu comme tel par un jury populaire (16). Mais plutôt une manière imbécile de mettre en avant les jeunes de la commune d’origine d’où ce drame était parti et où depuis des mois, pour ne pas dire des années, les policiers sont régulièrement caillassés lorsqu’ils interviennent, les pompiers agressés et les établissements publics incendiés.

Voyez-vous, Monsieur, le laxisme dont vous parlez, c’est certainement celui que l’on trouve chez certains qui se veulent intellectuels, professeurs de philosophie ou autres, et qui devraient de temps en temps, laisser de côté la plume d’écrivain qu’ils se veulent être et passer quelques nuits aux côtés de ces policiers ou de ces pompiers pour vivre de visu, les agressions de toute nature, dont ils font systématiquement l’objet (17).

Quand une patrouille de police ne peut engager son véhicule dans les rues d’une cité, sans être immédiatement victime de projectiles de toute sorte, quand à Strasbourg sur une intervention, 4 policiers se trouvent confrontés à une bande d’une cinquantaine de " sauvageons " , qu’ils se mettent en situation de meurtre à l’égard de ces policiers, il est admirable que ces policiers ne fassent pas l’usage de leurs armes, alors qu’ils sont en légitime défense. Car là encore, Monsieur, si tel était le cas, je pense que nous aurions encore droit à un pamphlet de votre part sur ces quatre " salopards " (18) de policiers qui auraient fait usage de leurs armes à feu sur une cinquantaine de jeunes, les caillassant, les insultant, les agressant et leur jetant des bidons d’essence enflammés.

Et lorsque un policier tire en légitime défense sur un véhicule qui tente de l’écraser (19), c’est malhonnête de faire croire qu’il tire sur un " beur " (20). Il tire avant tout sur un conducteur dont il n’aperçoit que la silhouette au volant d’un véhicule avec lequel il tente de l’assassiner. Ce n’est qu’après et en dehors du contexte de la dangerosité de l’action qu’on constate les " qualités " du conducteur. Il est arrivé qu’il soit " beur " comme vous l’écrivez, mais il est d’autres cas ces 10 dernières années où il s’agissait aussi de truands patentés non " beurs " et pas forcément jeunes.

Il n’y a pas de délit de faciès comme vous le sous-entendez, mais tout simplement réaction instantanée en quelques dixièmes de secondes, face à une situation dramatique.

Je suis au regret de vous dire, parce que je suis inquiet aujourd’hui pour mes deux gendres (21) avec lesquels je vis et dont je connais la réalité de ce qu’ils subissent sur le terrain, que je préfère, lorsque cela doit se produire, un policier debout vivant et pas décoré, que le même policier honoré post-mortem devant femme, enfants, famille et collègues, parce qu’il n’aura pas osé, pu ou su se défendre.

Ce qui nous différencie, vous et moi, Monsieur, c’est que philosophe vous êtes et philosophe je pense vous resterez. Pour ma part, vingt-cinq ans de responsabilité municipale dans une commune de banlieue parisienne, m’amènent à une réalité de la vie quotidienne, qui n’a rien de philosophique, mais qui est journellement confrontée à des réalités intolérables.

Ah j’oubliais Monsieur, les jeunes des banlieues, puisque vous semblez vous en faire un spécialiste, il y en a tout de même des dizaines de meilleurs qui sont respectueux et respectés, qui sont pleinement intégrés dans leurs banlieues, qui y étudient, y travaillent ou y vivent autrement que ces quelques drames malheureux qui font la une de l’actualité. Mais cette immense majorité de jeunes là, n’intéresse pas les philosophes... (22)

Recevez, Monsieur, mes salutations.

Jacques Heuclin

Maire de Pontault-Combault,

Député de Seine et Marne [1]

Notes

[1] Député en octobre 2001, au moment où il a écrit cette lettre, Jacques Heuclin a été battu par un candidat UMP aux élections législatives de juin 2002.