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Annexe : le texte d’Alain Finkielkraut

"Le foulard et l’espace sacré de l’école" (texte publié dans L’Arche, n°544-545)


26 novembre 2003

Je suis favorable à l’interdiction du foulard à l’école. Ce qui m’a paru très grave en 1989, c’est la disparition des principes au profit de la négociation généralisée. C’est la touche jospinienne dans l’histoire du socialisme. Plus de principes, on négocie sur tout.

La négociation, ce n’est pas l’éthique de la discussion. C’est le retour du rapport de forces. On négocie jusqu’à quand ? Jusqu’au moment où le plus obstiné impose sa loi .

Il est très important de réaffirmer un certain nombre de principes, d’autant plus qu’on ne peut pas constamment s’aveugler sur la contradiction qui existe entre l’égalité des individus et l’équivalence des cultures. Il y a un moment où l’équivalence des cultures entre en conflit avec l’égalité des individus

Et puis, il faut ouvrir les yeux. J’ai rencontré l’autre jour une jeune professeur d’un collège de Nanterre qui m’a dit que les jeunes filles musulmanes aiment le lycée parce que c’est le seul endroit où elles peuvent enlever leur foulard. Elles ne se l’enlèvent pas, elles se l’arrachent. Elles sont obligées de le remettre pour aller au gymnase, parce que celui-ci n’est pas dans l’établissement et qu’elles sont surveillées par des imams qui patrouillent à la sortie des cours pour vérifier qu’elles portent bien leur foulard.

Quant à celles qui le font pour être mises à l’abri du sexisme, du machisme, on ne peut pas dire qu’elles sont libres . Elles se disent : si on s’habille normalement, on nous traite de putes ; on porte le foulard pour n’être ni insultées ni violées. Il faudrait quand même pouvoir leur offrir un autre choix en France

J’ajoute que le foulard est aussi une manière de dire aux professeurs : il y a quelque chose pour nous qui compte davantage que la culture que vous nous enseignez. Il y a, dans le foulard, un mélange de soumission des femmes et d’arrogance qui est une insulte à l’enseignement . Mais l’école est aussi un espace sacré. Devant la culture on s’incline, on baisse la tête, et cela je crois qu’on peut le demander à tous.

Or ce sacré de l’école, le social ne le supporte pas. Le social n’accepte rien en dehors de sa loi. Puisque, dit-on, chacun s’habille comme il le veut dans la société, chacun doit pouvoir le faire dans l’école - à part les professeurs, bien entendu, eux seuls étant astreints à une obligation de neutralité.

Je ne pense pas qu’il en soit ainsi. L’école a ses règles, l’école a ses lois, et l’Islam pose un problème spécifique dans la mesure où on a le sentiment que certains de ses représentants le perçoivent, de plus en plus, comme une communauté qui doit d’abord affirmer ses revendications et qui ne reconnaîtra sa francité que le jour où celles-ci seront satisfaites. Cette attitude qui consiste à dire "Nous vous aimerons à partir du moment où vous serez comme nous le voulons" doit cesser. C’était tout l’enjeu de la guerre en Irak. "Nous n’allons plus siffler l’équipe de France, parce que la politique de Chirac est conforme à nos volontés", ont dit certains. Il y a eu des moments où la politique française a été douloureusement ressentie par les Juifs, mais ceux-ci ne se livraient pas à cette sorte de chantage. Ils ne prenaient pas cette posture d’extériorité.

L’intégration passe par la clarté, la fixation d’un cadre. Tant qu’il n’y a pas de cadre, certains musulmans pourront continuer à se sentir extérieurs à la France.

Je comprends le problème qu’une telle interdiction peut constituer pour les Juifs. Mais à défendre le voile islamique pour sauver la kippa, on accélère la transformation de la nation française en société multiculturelle. Les Juifs ont tout à perdre à cette métamorphose. Ils sont partie prenante de la République. Pour se convaincre qu’ils ne sont dans une société multiculturelle qu’un petit lobby sans importance, il suffit de lire le dernier livre de Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël ?

Je voudrais pour finir évoquer une pétition initiée par un certain nombre d’intellectuels dont Étienne Balibar, Saïd Bouamana, Françoise Gaspard, Catherine Lévy intitulée "Oui, à la laïcité, non aux lois d’exception". Ce texte est fascinant et très typique du progressisme contemporain. Autrefois, le progressisme avait la tâche relativement facile. Il soutenait les dominés contre les dominants, la révolte des damnés de la terre contre l’impérialisme et le capitalisme. Malheureusement, les choses sont aujourd’hui plus compliquées. Voici des damnés de la terre qui ont abandonné ce langage et parlent en termes religieux. Leur solidarité s’exprime envers les musulmans du monde entier plutôt qu’envers les prolétaires de tous les pays. Alors, pour sortir de l’impasse, on pratique la dénégation par sur-interprétation. L’offensive de l’islamisme est dissoute dans une problématique socio-économique qui permet au progressisme de retomber sur ses pieds.

En fait, le foulard islamique est perçu par nos progressistes comme un équivalent du keffieh. Le oui au foulard est un oui au keffieh des femmes à l’école. Il est clair que s’il était question aujourd’hui d’interdire la kippa à l’école, si le débat opposait une communauté juive radicalisée à l’État, les mêmes signeraient pour une application stricte de la laïcité car ils ne peuvent pas percevoir les Juifs, solidaires d’Israël, comme des dominés. En revanche, les femmes voilées appartenant au bon camp, on retraduit leur ferveur religieuse dans un langage acceptable et on réclame la présence du foulard.

Mais les pétitionnaires vont encore plus loin. Ils affirment que "cette focalisation sur le foulard s’inscrit dans un mouvement d’ensemble qu’il est urgent d’enrayer : la colonisation de tous les espaces de la vie sociale par des logiques punitives. Après la fraude dans le métro, le stationnement dans les halls d’immeuble et l’outrage au drapeau et à l’hymne national, c’est l’outrage à enseignant qui est devenu passible de prison".

C’est terrorisant. Ceux qui militent pour le voile-keffieh à l’école militent aussi pour la non-répression de l’outrage à enseignant et de l’occupation par des bandes de jeunes, comme on dit, des halls d’immeuble et des cages d’escalier. Qu’est-ce que cela veut dire ? Marx nous a légué une distinction forte entre prolétariat et lumpenproletariat, et il mettait l’accent positif sur le prolétariat contre le lumpen. La radicalité post-marxiste est bien pire que le marxisme. Elle conserve la distinction mais privilégie le lumpen. Car qui vit dans les appartements dont les cages d’escaliers sont prises d’assaut ? Des prolétaires, précisément, qui ne demandent que deux choses : ne pas être molestés ou injuriés quand ils rentrent chez eux, et pouvoir dormir la nuit. Eh bien, ces pauvres-là sont des "vieux cons". Ceux qu’il faut soutenir, ce sont les jeunes qui monopolisent et confisquent le monde commun au profit de leurs petits trafics et des hurlements de leurs radios. Lumpenproletariat plutôt que prolétariat.

Un piège identitaire est tendu aux Juifs. Dans le cadre d’une société multiculturelle, l’identité pourra s’épanouir. Mais qu’est-ce que serait un judaïsme purement identitaire ? Le judaïsme, c’est autre chose et nous devons le savoir. Le judaïsme ne peut pas se contenter d’une société ainsi partagée entre la mondialisation techno-économique, d’un côté, et, de l’autre, l’expression des identités collectives. Personnellement, j’ai un tel attachement, presque d’ordre religieux, à la culture que je considère qu’il est tout à fait légitime que l’école laïque, comme toute institution, ait ses règles, ses rythmes, et je trouve normal que les Juifs les respectent. Je ne crois pas que le judaïsme y perdrait son âme.

Alain Finkielkraut