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Anti-fasciste, tes conseils paternalistes : tu te le gardes !

Retour sur la manifestation du 23 juin

par Nellie Dupont
11 juillet 2013

Au cours de la manifestation contre le fascisme du dimanche 23 juin et quelques jours après les agressions de la part de la police et d’individus racistes à l’égard de plusieurs jeunes femmes voilées à Argenteuil, – où certaines de ces femmes s’étaient exprimées la veille au cours d’un rassemblement et ont raconté ces agressions – et à Melun et près d’Orléans, nous étions quelques copines militantes féministes à vouloir participer à une longue et nécessaire manifestation pour exprimer notre colère. Nous voulions aussi laisser des traces de notre passage et dire à l’aide de pochoirs et bombes de peinture rose et noire : « Femmes voilées agressées, plus jamais ! » et « Féministes en colère ! ».

Nous choisissions des endroits stratégiques : bandes blanches de passages piétons, carrefours, promenades le long de la Seine, arrêts de bus. Une manière modeste de marquer la rue et l’espace public pour ne pas laisser la place au silence sur ce qui nous semble aussi insupportable : pas seulement la montée de l’extrême droite depuis les « manif pour tous », la mort d’un militant antifasciste, mais aussi les agressions, l’ostracisation et les discriminations envers les femmes voilées depuis des années.

Mais les quelques réactions qu’ont suscitées ces bombages sont en elles mêmes révélatrices de ce qui se joue dans les rangs militants d’extrême gauche.

En effet, une petite dizaine de femmes sont venues près de nous pour dire :

« Ah c’est comme ça qu’on fait des pochoirs, ben maintenant, je saurai. »

« Vous voulez que je vous aide à les tenir ? Parce qu’il y a un peu de vent. »

Ou sans rien dire, certaines, ont mis les doigts au coin des pochoirs pour les tenir effectivement et nous permettre de bomber plus vite.

D’autres ont demandé si on avait du matos pour qu’elles participent.

D’autres ont dit : « Oh c’est bien ! C’est vrai que c’est grave !  »

« J’aime bien ce que vous faites ».

D’autres nous ont demandé qui nous étions.

D’autres ont pris en photo les pochoirs.

Mais un homme, militant syndicaliste arborant des badges et un drapeau est venu, s’est penché au dessus de mon épaule pour me dire :

« Dis, quand tu fais ça : il faut mettre un casque. »

J’ai dit : « C’est quoi ça ? »

Il m’a dit : «  C’est juste un conseil ! »

Je me suis relevée. Il s’est redressé (aussi), s’est raidi et, en me prenant de haut, a ajouté :

«  Non, mais ma grande, c’est vrai quoi, quand on combat le fascisme : il faut être sérieuse !  »

« Ma grande  ». Il y avait tout là dedans : la différence d’âge, l’autorité de l’homme syndicaliste qui parle à la militante « amateure » qui avait l’âge d’être sa fille. Mon sang n’a fait qu’un tour :

« Eh ben mon p’tit, tes conseils : tu te les gardes !  »

J’ai décoléré. Et puis j’ai recommencé. Mais plus loin, à nouveau, alors que je bombais, je sens une main se poser sur mon épaule. Or, moi, j’aime pas les contacts physiques inattendus, non négociés et non consentis de ma part :

«  Eh camarade ! Quand tu bombes, recule toi un peu. »

Je me suis relevée. Cette fois, c’était un jeune anarchiste en rangers et parka vert armée qui tenait son drapeau noir et rouge.

« C’est quoi, ça ?  »

« Juste un conseil, tu sais : pour bien bomber... »

«  Non, on est pas camarades, c’est juste du paternalisme, et c’est déjà arrivé et moi je suis une féministe en colère !  »

En fait, ce n’est pas anecdotique, c’est symptomatique. On n’était pas vraiment dans le même cortège. On n’était pas là dans le même esprit, ni avec le même rapport à la violence et aux violences. Parce qu’à l’avant, ça disait pas grand chose de Leïla, Rabia et des autres, à qui certain.e.s refusent le droit de vivre et sortir dans la rue comme et quand elles le veulent et le leur font comprendre de manière violente.

Qu’en tête de cortège, ça cassait des vitres de banques, des abris bus, des panneaux publicitaires. Ça brûlait des fumigènes, ça lançait des pétards. Et d’ailleurs, l’une d’entre nous, médecin, est venue assister et rassurer un jeune militant qui avait pris un éclat de pétard près de l’oeil et craignait d’être éborgné.

Qu’auraient été les réactions de ceux qui cassaient les vitres, si j’avais été leur taper sur l’épaule pour leur dire :

« Eh camarade anti-fasciste quand tu fais ça : sois sérieux et mets du scotch parce qu’il faut faire attention au bris de glace ! Tu pourrais te couper les doigts, les burnes aussi. Mais, c’est juste un conseil ! »