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Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme (Deuxième partie)

Les arguments des féministes anti-voile et pro-loi

par Christine Delphy
14 mars 2014

Un rassemblement commémorera, samedi 15 mars 2014 à 15H00, Fontaine des Innocents à Paris (Châtelet), le sinistre anniversaire des dix ans de la loi sur sur les « signes religieux ostensibles », interdisant le port du foulard dit islamique à l’école, sous peine d’exclusion définitive. À cette occasion, nous avons republié le bilan que le collectif Une école pour tou-te-s avait réalisé en septembre 2005, concernant les effets les plus immédiats et concrets de cette loi : comment s’est-elle appliquée dans les écoles ? Quelles ont été les conséquences pour les élèves - les voilées, les dévoilées et les autres... ? Mais le bilan doit aussi, pour être complet, prendre en compte les suites innombrables qu’a eue cette loi sur le terrain idéologique, politique et social pendant la décennie qui a suivi, que ce soit avec la loi anti-niqab de 2010, avec les interdictions de sortie scolaire aux mamans voilées, avec l’affaire Ilham Moussaïd et plus largement avec la production et la diffusion massive d’une voilophobie et d’une islamophobie « respectable », sans parler des effets de division et de diversion et d’un dramatique dévoiement du féminisme. C’est sur ce dernier point que porte le texte qui suit, initialement paru en 2006 dans la revue Nouvelles Questions Féministes...

Première partie : Retour sur la loi anti-voile du 15 mars 2004

Les arguments des féministes pro-loi ont été ceux des politiciens. Ceux-ci avaient été formulés dès 1989 par Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler. Dix ans plus tard, ils sont repris et détaillés par un rebond dans le journal Libération, signé de Gaye Petek et Alain Seksig [1], qui allaient être nommés membres de la commission Stasi. Le premier texte considérait d’emblée que la liberté d’expression religieuse garantie par la loi était un laxisme inadmissible :

« tolérer le foulard islamique […], c’est ouvrir la porte à ceux qui ont décidé, une fois pour toutes et sans discussion, de lui [la femme musulmane] faire plier l’échine […]. En autorisant de facto le foulard islamique, symbole de la soumission féminine, vous donnez un blanc-seing aux pères et aux frères, c’est-à-dire au patriarcat le plus dur de toute la planète » [2].

Dans le second, on trouve tous les thèmes qui serviront d’arguments en faveur de la loi aussi bien dans la commission Stasi que chez les féministes pro-loi. Comme le dit Lorcerie [3], le contenu de ce qui allait être présenté comme consensuel par le chef de l’Etat était déjà rédigé cinq ans avant.

En suivant la commission Stasi

C’est ce programme qui fut débattu à la commission Stasi, comportant les points principaux suivants : le foulard est un signe politico-religieux ; le foulard est discriminatoire. Il fait voir celle qui le porte et désigne celle qui ne le porte pas ; les lycéennes qui insistent pour le porter s’auto-excluent ; les signes religieux doivent être discrets, et la foi, intime ; l’interdiction de tous les signes religieux ostensibles, même la kippa, est préconisée ; il ne s’agit pas de stigmatiser l’islam et les populations musulmanes, mais de lutter contre l’intégrisme. France-Algérie, même combat [4] ; il faut une loi reposant les exigences de la laïcité à l’école : non à la laïcité du Conseil d’Etat, qui permet aux parents d’élèves voilées de s’en prévaloir.

Ces arguments ne sont cependant pas tous utilisés, du moins publiquement, par toutes les féministes pro-loi. Certains font plus consensus et sont utilisés par toutes, tandis que d’autres ne le sont que dans des tribunes individuelles ou des textes publiés sur Internet.

Le foulard-symbole de l’oppression des femmes

Le foulard comme symbole de soumission des femmes est l’argument premier mis en avant par les féministes et les politiciens classiques. Certes le foulard est historiquement, dans tout le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient, un marqueur de la domination des hommes sur les femmes, mentionné dans les trois « religions du livre » qui se sont développées dans ces régions. Mais pendant le débat français qui a précédé la loi, il a acquis un statut particulier ; il est devenu le seul signe d’oppression des femmes. Même le dénudement des femmes attaché à la pseudo-« libération sexuelle » occidentale et masculine et à la marchandisation du corps des femmes, n’est pas vu comme aussi signifiant dans les critiques des féministes pro-loi. Michèle Dayras, présidente de SOS-Sexisme et partisane de l’interdiction, écrit dans « Ni à poil, ni en voile ! » que

« les femmes sont tenues de répondre à mille critères vestimentaires dont le but final est la séduction : montrer la plus grande surface de chair ou tout cacher. A croire qu’elles n’ont d’existence que dans leur statut d’être sexué ! » [5].

Ici un parallèle est fait entre l’injonction à découvrir son corps et celle à le dissimuler : également destinées aux hommes, également obligatoires… également oppressives ? Non. La mention des deux extrêmes est destinée à se situer entre ces pôles, nullement à laisser entendre qu’ils sont équivalents. Si le string est souvent mentionné comme une exagération de la préoccupation de séduire en se dénudant, semblable à la préoccupation de séduire en se revêtant avec un foulard, aucune symétrie n’est posée entre les deux : personne ne suggère jamais que le string devrait être interdit. Le foulard est perçu comme un symbole incomparablement pire que tout autre.

Aucune comparaison n’est faite non plus avec les marqueurs spécifiques de la féminité occidentale : talons hauts, rouge à lèvres, maquillage en général, que le mouvement des années 70 dénonçait pourtant dans les mêmes termes que le foulard est dénoncé aujourd’hui, comme des aliénations imposées. Aucune discussion n’est admise sur la signification qui est donnée au foulard par celles qui le portent en France.

Pourtant, les critiques faites par les féministes à l’hyper-sexualisation de la vie occidentale pourraient éclairer la démarche des femmes qui portent le foulard. Mais personne ne fait l’hypothèse que leur démarche pourrait procéder des mêmes critiques : il est pris pour acquis que leurs motivations n’ont, a priori, rien à voir avec les nôtres, sont par définition étrangères.

De toutes façons, la possibilité même de la discussion avec des femmes portant le foulard est exclue expressément car, quelque soit le sens qu’une femme portant le foulard donne à son acte, ce sens ne doit pas être pris en compte : le foulard est censé avoir une signification « universelle », que seules les féministes occidentales peuvent déceler.

Ce sera la position du Collectif national des droits des femmes. Comme la commission Stasi, qui refuse par principe d’auditionner des jeunes filles « voilées », le CNDF refusera de les laisser entrer à ses réunions et tentera de les empêcher de participer aux manifestations de rue du 8 mars 2004 et 2005, de novembre 2004 contre les violences et de janvier 2005 pour la commémoration de la loi Veil [6]. Ainsi pour ces féministes, le foulard n’est pas seulement le symbole de la soumission des femmes : il devient le signe que les femmes qui le portent, et toutes celles et ceux qui refusent leur exclusion, sont indignes de lutter pour les droits des femmes.

« Du voile au viol »

Une fois trouvée cette signification « universelle » du foulard, les glissements et amalgames interprétatifs se sont révélés remarquables. Ainsi, dans le discours pro-loi, le foulard est relié très fortement aux violences sexistes qui ont lieu dans les « ghettos » : il en est la conséquence – les femmes se protègent du viol par le foulard – mais il en est aussi la cause – le foulard désigne aux violeurs leurs proies, c’est-à-dire les femmes sans foulard. Liliane Kandel écrit :

« C’est aussi parce que les unes s’y soumettent (ou y adhèrent) [au port du foulard], que celles qui le refusent sont systématiquement harcelées, traitées de « putes » — ou violées. » [7]

Elle ne rejette pas le foulard seulement en tant que symbole de soumission : elle voit les femmes qui le portent comme les complices volontaires des violeurs, puisqu’elle prétend que sans elles, les violeurs ne sauraient pas exactement qui violer ; pense-t-elle qu’il suffirait de supprimer les foulards pour supprimer le viol ? Personne parmi les pro-loi n’a jugé utile de se démarquer de cette allégation aussi absurde que haineuse.

En somme le foulard devient aussi le symbole de la violence sexiste. Pas de la violence sexiste en général : mais d’une violence sexiste propre aux « quartiers et banlieues » et aux populations qui y vivent. Le foulard est présenté comme le signe de l’existence en France d’une culture « autre », caractérisée par un sexisme également autre que le sexisme « ordinaire » (français), dont certaines, au premier rang desquelles Elisabeth Badinter [8], mettent l’existence en doute. Kandel la suit de près dans son article précité du Monde : prétendre, comme les féministes l’ont toujours fait, que « le sexisme est partout » est taxé par elle « d’attitude ridicule et aveugle ».

Et quelle est cette culture dont le machisme constitue l’axe et le viol la caractéristique ? C’est la culture « musulmane », dans laquelle l’oppression des femmes est un principe constitutif, à tel point que certaines féministes arrivent à imaginer une identité essentielle entre le foulard et un acte criminel. Dans les mots d’Elise Thiébaut, journaliste à Clara Magazine, organe de Femmes Solidaires, anciennement Union des Femmes Françaises (communiste) :

« On peut se pencher sur le ‘pourquoi’ de ce ‘néo-islamisme chez les jeunes’. Cependant, face aux montées extrémistes, l’explication n’est pas notre seul devoir. Il faut aussi trouver le moyen de les contrer. On peut se demander sans fin ‘pourquoi le viol’, ‘pourquoi l’oppression’, ‘pourquoi moi ?’. C’est important, mais ce n’est pas suffisant. […] Parler du voile, c’est parler du viol. » [9]

Du viol musulman à la « menace islamique »

Comme pour la commission Stasi, cette « culture » qui est maintenant, ou qui a toujours été, celle des ghettos où sont parqués les descendant⋅e⋅s d’immigré⋅e⋅s est reliée directement à la « menace islamique mondiale ».

- Dans sa version soft, le complot islamique est national et vise à demander pour les musulmans une loi dérogatoire. À une réunion de la Coordination féministe et laïque le 5 février 2004, Yvette Roudy, ancienne ministre du Droit des femmes (socialiste), déclare :

« [l’affaire du voile] participe bien d’une stratégie d’intimidation menée par un courant intégriste musulman, bien décidé, à placer les préceptes de leur religion au dessus des lois de la République […]. L’entrée du voile à l’école est un défi lancé par les intégristes à la République. » [10]

Un pas de plus et c’est le contrôle de toute la population ‘possiblement’ musulmane qui est visée par les islamistes. Un durcissement de la thèse du complot s’opère quand ce n’est pas seulement aux musulmans et musulmanes, mais à l’ensemble du pays que les islamistes, nationaux ou non, sont censés vouloir imposer la loi islamique. Le même soir, Corinne Lepage, ancienne ministre de l’environnement (conservatrice), annonce :

« Il est incontestable qu’un bras de fer est engagé entre ceux qui voudraient que la France modifie ses traditions républicaines et ses lois pour laisser la possibilité de l’application de la charia et ceux qui veulent voir emporter le principe d’intégration républicaine et militent […] pour une application sans failles et dans tous les domaines du principe de laïcité et celui d’égalité des droits entre hommes et femmes. » [11]

- Dans la version hard, le foulard n’est – selon l’expression consacrée pendant le débat – que « la pointe de l’iceberg » de la guerre déclarée à l’ensemble du monde occidental par les forces conjointes d’Al Qaida et de l’UOIF : Kandel (op.cit.) plaint les personnes atteintes de cécité pour qui « la menace intégriste, telle le nuage de Tchernobyl, s’arrête aux frontières de l’Hexagone ».

Ainsi, des arguments exprimés à la commission Stasi en faveur d’une loi, les féministes pro-loi ont retenu à peu près tout ; sauf l’antisémitisme dont les jeunes « Beurs » ont été accusés, notamment par Rémy Schwartz, rapporteur de la commission Stasi (cf. Gresh, 2004 : 314). Mais cette accusation fait tellement partie intégrante de la théorie huntingtonienne de la « guerre des civilisations » qu’elle est sous-jacente à toute approbation de cette théorie. Ainsi, comme dans la commission Stasi et pour l’ensemble des médias, les arguments « droits des femmes » repris par les féministes pro-loi ne prennent sens que replacés dans le cadre du discours omniprésent, de façon explicite ou implicite, de la « menace islamique » [12]

Le foulard « international » : comparaisons biaisées, instrumentalisations des campagnes féministes

Comme la commission Stasi, les médias, les maisons d’édition, et finalement la France entière, les féministes pro-loi ont beaucoup fait appel à la comparaison internationale. Cette comparaison a été très sélective. Pour que la prohibition du foulard soit considérée comme une cause nationale urgente, et que son coût humain, l’exclusion des jeunes filles des lycées, apparaisse comme finalement dérisoire par rapport au danger couru, il a fallu créer un climat médiatique dans lequel il devenait plausible de tirer des parallèles entre des situations nationales radicalement différentes, aussi bien par la nature que par la dimension des enjeux.

Des contextes bien précis ont été mentionnés à l’appui de cet effort : les pays où un voile intégral, le tchador, a été imposé, en particulier l’Iran, où une police politique épie les femmes pour vérifier qu’elles sont bien enroulées dans ce surmanteau ; et l’Algérie, où les islamistes, avant même la guerre civile, tentaient d’imposer, parfois par des jets de vitriol, le port du voile aux femmes des quartiers qu’ils contrôlaient.

Ces exemples ont été utilisés comme résumant la situation dans tous les pays arabes et/ou musulmans, permettant encore un glissement : partout où le voile est porté, il est imposé, et imposé par une violence atroce. C’est cette généralisation abusive qui a permis à André Glucksmann d’écrire :

« Le voile est une opération terroriste. En France, les lycéennes zélées savent que leur voile est tâché de sang » [13].

L’invocation constante de l’Iran, de l’Algérie, le succès de Chadohrtt Djavann, en librairie, à la télévision et à la commission Stasi, ont propagé une vision misérabiliste des femmes en pays à majorité musulmane ; nécessairement et partout opprimées, et en raison de l’islam.

Il existe dans les mouvements féministes contemporains, en France et dans le monde occidental, des précédents à cette vision [14]. Avec un regard rétrospectif, on se rend compte que les campagnes de solidarité internationales, surtout celles qui ont circulé sur Internet, ont concerné majoritairement sinon exclusivement la défense des femmes dans des pays à majorité musulmane : la campagne contre le sort fait aux femmes par les Talibans, qui les avaient privées du droit de sortir non enveloppées de burqas, puis de travailler, et finalement d’aller dans les hôpitaux ; la campagne de solidarité avec plusieurs femmes menacées de lapidation au Niger ; la solidarité avec les féministes algériennes qui dénoncent le code de la famille depuis vingt ans.

Toutes ces campagnes étaient légitimes. Ce qui est troublant, c’est que leur accumulation et leur sélectivité ont pu donner l’impression que l’oppression des femmes dans les pays non-occidentaux est liée à l’islam et uniquement à l’islam. Ce n’est pas tant ce qui a été dit, que ce qui n’a pas été dit, ou assez dit, qui a biaisé le tableau en défaveur des pays musulmans.

Par exemple, en dépit de la documentation importante existant sur le sujet, l’excision, qui se pratique dans des régions d’Afrique chrétiennes, animistes, et musulmanes, mais est inconnue de la majorité des pays musulmans (Maghreb, Moyen-Orient, Arabie, Yémen, Indonésie, Malaisie), est encore couramment attribuée à l’islam. L’assassinat de leur femme par le feu perpétré par le mari ou ses parents en Asie du Sud est plus souvent associé aux 100 millions de musulmans du Pakistan qu’au milliard d’hindous de l’Inde. Et alors que l’on ne peut blâmer ces campagnes qui « partaient d’un bon sentiment », on doit néanmoins remarquer qu’elles ont été instrumentalisées par les grandes puissances, et que nous avons mis bien du temps avant de protester contre cette instrumentalisation. Quand Bush et Blair ont fait de la libération des femmes afghanes leur troisième raison de bombarder l’Afghanistan en octobre 2001, surfant sur la vague de la campagne internationale contre le sort des Afghanes qui avait duré trois ans, peu de féministes ont dénoncé le dévoiement de leur campagne. Encore plus frappant est le silence des féministes suivant la « libération » de Kaboul, puis du reste de l’Afghanistan : leur intérêt pour la situation des femmes afghanes s’est tout à coup évanoui. L’immense majorité des féministes a tout simplement cessé d’en parler. Pourtant, les Moujahiddins qui remplaçaient les Talibans n’étaient pas plus féministes que ceux-ci, et la situation des Afghanes est peut-être pire aujourd’hui qu’elle ne l’était en 2001 [15].

On s’aperçoit aussi que ces campagnes internationales concernent exclusivement les « pays du Sud ». Or, les femmes de Belgique et de Norvège auraient certainement besoin de notre soutien, comme nous avons besoin du leur. Ceci renvoie à un problème majeur dans l’appréhension du monde, qui n’est pas le fait des seules féministes, mais qui constitue un piège dans lequel nous tombons avec une régularité remarquable : le sort des femmes en Occident nous paraît incontestablement meilleur que partout ailleurs dans le monde [16].

Dans l’affaire française du foulard, la comparaison internationale a servi à sortir le foulard du contexte politique dans lequel il s’inscrit et ainsi à ne pas prendre en considération la spécificité des rapports sociaux qui structurent la société française — des rapports de caste dont la couverture idéologique est héritée de la colonisation.

Dans cette logique, le débat a laissé supposer que là où apparaît le foulard, apparaîtront un peu plus tard, de façon nécessaire et inévitable, l’enfermement des femmes, les mariages forcés, la lapidation, l’excision, l’amputation de la main des voleurs, etc. Le foulard des jeunes Françaises a donc été dénoncé non pour ce qu’il est ici et maintenant, mais pour ce qu’il pourrait annoncer. Il a été placé dans la situation de représenter non ce qu’il est pour les intéressées, mais l’ensemble de traits détestables que l’Occident choisit de mettre en exergue dans sa diabolisation des pays musulmans et de l’islam.

Et cette interprétation a été imposée aux jeunes filles qui le portent : elles sont tout à coup devenues comptables de cet ensemble orientaliste au sens d’Edward Saïd. Elles ont été perçues comme le signal de l’arrivée d’une société « islamique » telle que la théorie du « choc des civilisations » la présente : misogyne, anti-démocratique, répressive, belliqueuse et cruelle.

Une violence extra-ordinaire

Aussi bien les glissements interprétatifs que les comparaisons internationales biaisées véhiculées par les féministes pro-loi ont contribué à produire plusieurs effets idéologiques sur le plan national.

Tout d’abord la violence sexiste perpétrée dans les « quartiers et banlieues », par les Arabes et les Noirs qui y vivent, est systématiquement dissociée de la violence sexiste « ordinaire ». La première est mise en exergue comme extraordinaire : tellement plus grave qu’elle est considérée à part, et jamais comme un cas ou une instance de la violence ordinaire.

Cette violence extraordinaire est ensuite dénationalisée – le « patriarcat le plus dur de la planète » ne peut venir que d’ailleurs que de l’hexagone ; elle est africaine, elle est musulmane. Du même coup, ses auteurs, les Arabes et les Noirs, sont présentés comme extérieurs à la société française Enfin et réciproquement l’étrangeté de la violence « musulmane » (ou « africaine ») des Arabes et des Noirs est une preuve que l’islam est étranger, est un morceau rapporté qui ne peut faire partie de la société et de la culture françaises.

À ce processus d’altérisation, s’ajoute le noircissement du portrait moral d’hommes qui sont déjà souvent désignés par leur couleur de peau : « noirs » pour les Noirs, « bronzés » ou « basanés » pour les Arabes (et « bougnoules » pour tous). [17]

Troisième partie : Antiracisme et antisexisme : contraires ou compatibles ?

Quatrième partie : La prise en compte du racisme : condition nécessaire de la continuation de la lutte anti-patriarcale

P.-S.

Ce texte, repris dans le recueil Classer / Dominer, est paru pour la première fois dans la revue Nouvelles questions féministes, Volume 25, n°1, en 2006.

Notes

[1] Le 12 novembre 1999

[2] « Profs, ne capitulons pas ! », appel de cinq intellectuels, Le Nouvel Observateur, n°1304, 2 au 8 novembre 1989.

[3] 2005a : 20. Les références complètes des textes cités figurent dans la bibliographie en bas de page, note 17

[4] Fin 1991, le premier tour des élections législatives en Algérie laissant prévoir une victoire du Front Islamique du Salut (FIS) l’armée annule le second tour. Dans les partis politiques, syndicats et associations de femmes, le clivage s’accentue entre ceux qui, face à la menace islamiste, approuvent le coup d’Etat militaire, qu’on appellera bientôt les « éradicateurs », et les « conciliateurs » ou « dialoguistes », qui le refusent. Le pouvoir algérien arrête massivement les islamistes ; les autres prennent le maquis. La guerre civile qui s’ensuit est terrible et confuse : c’est la « sale guerre », où la populations est prise en otage par toutes les forces armées. Dans le camp des « éradicateurs » dont certains se trouvent réfugiés en France, on retrouve les plus fervents défenseurs d’une interdiction du foulard en France, qui arguent que si « on permet le foulard aujourd’hui en France, demain les islamistes arriveront au pouvoir par les urnes comme en Algérie, et une guerre civile s’ensuivra. ». En dépit de son invraisemblance, ce scénario a été utilisé par les partisans de la loi pour conférer une dimension dramatique à l’affaire du foulard en France.

[5] « Ni à poil, ni en voile ! », 03. 02.2003., publié par la liste EF-L le 3 novembre 2004.

[6] Le CNDF est une grande coalition qui regroupe des associations féministes avec la majorité des partis et syndicats de gauche (150 partenaires nominaux). L’histoire de la prise de position du CNDF en faveur de la loi est très intéressante mais exigerait trop de place.

[7] « Un foulard qui provoque d’étranges cécités », Le Monde, 8 juillet 2003.

[8] « L’arrivée du troisième millénaire coïncide avec un extraordinaire renversement des rapports de force. Non seulement le système patriarcal sera mort et enterré dans la plus grande partie de l’Occident industrialisé, mais on assistera à la naissance d’un nouveau déséquilibre, cette fois au bénéfice exclusif des femmes ». Elisabeth Badinter, 1987, « Une prospective pour l’an 2000 », in Yolande Cohen (dir.), Femmes et contre-pouvoirs, Paris : Boréal

[9] « Tous voiles dehors », 11 novembre 2003, http://sisyphe.org/article.php3?id_article=761.

[10] Yvette Roudy, 11 janvier 2004, http://sisyphe.org:article.ph3?id_article=885

[11] Respublica : www.gaucherepublicaine.org.

[12] « La signification de la ‘menace islamique’ n’est jamais vraiment circonscrite. Qui désigne-t-on ? Des groupes comme Al-Qaida, qui mènent des actions aveugles et meurtrières contre les civils ? Des mouvements islamistes qui s’inscrivent dans une perspective légale ? Tous les musulmans ? [….] la question se pose de savoir si ces groupes [terroristes comme Al-Qaida] représentent l’ensemble du champ politique de l’islamisme et s’ils constituent, pour l’Occident, une menace ‘stratégique’ du même type que celles qu’ont pu représenter le nazisme ou le communisme. » (Gresh, 2004 : 114).

[13] L’express, 17 novembre 1994. Titre du n° : « Foulard. Le complot. Comment les islamistes nous infiltrent ».

[14] Il existe aussi des parentés frappantes entre cette vision et celle de certaines féministes françaises à propos des femmes algériennes au 19è siècle (Clancy-Smith dans ce n°).

[15] Christine Delphy (2002). « Une guerre pour les femmes Afghanes ? », Nouvelles Questions féministes, Vol. 21, n°1.

[16] Nader, dans ce n° ; Volpp, 2001 : 1198

[17] Bibliographie. Textes cites dans cet article

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