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Au bénéfice du capitalisme... ou des hommes ?

Le travail ménager, son partage inégal et comment le combattre (Deuxième partie)

par Christine Delphy
20 août 2014

Parce que le travail ménager, et plus largement le travail domestique, est encore très loin d’être partagé entre hommes et femmes dans les couples hétérosexuels, parce qu’en vérité les progrès sont en la matière infinitésimaux, il nous a paru utile de populariser à nouveau des réflexions qui, dix ans après leur première publication, demeurent hélas d’actualité. Merci donc à l’auteure, et à la rédaction de Nouvelles Questions féministes, d’avoir permis cette republication.

Première partie

A la théorie du “ profit pour le capitalisme ”, j’oppose depuis longtemps celle du “ profit pour la classe des hommes ”. Ou, en d’autres termes, le travail ménager n’est pas une somme disparate de relations individuelles mais l’effet d’un mode de production, le mode de production patriarcal ou domestique.

Qu’est-ce que le mode de production patriarcal ? C’est justement l’extorsion, par le chef de famille, du travail gratuit des membres de sa famille. C’est ce travail gratuit réalisé dans le cadre social – et non géographique – de la maison que j’appelle le travail domestique. Ce mode s’applique à n’importe quelle production. La production peut consister en biens et services vendus par le chef de famille, comme c’est le cas des agriculteurs qui vendent le produit du travail agricole de leur femme, des garagistes et autres artisans, des médecins et autres professions libérales, qui vendent le produit du travail de comptabilité, de secrétariat ou d’accueil de leur femme. Cette production peut aussi consister en travail pour la consommation immédiate du ménage : le travail ménager. L’ensemble du travail domestique est gratuit, qu’il soit vendu – le travail para-professionnel des épouses de “ travailleurs indépendants (sic) ” – ou consommé dans la famille – le travail ménager stricto sensu. Ce mode de production était il y a cinquante ans encore légalement codifié : la force de travail des femmes appartenait juridiquement à leur mari. Ce n’est plus le cas. Mais cette appropriation légale était aussi soutenue par les faibles possibilités d’emploi payé pour les femmes, car l’impossibilité pour une femme de subvenir à ses besoins peut être légale – interdiction du mari – ou de fait – absence d’emplois ouverts aux femmes.

Il s’agit dans cet article presque exclusivement du travail ménager. Mais il est impossible de comprendre sa logique si on ne garde pas en tête qu’il n’est qu’une partie, ou encore une modalité, du travail gratuit extorqué dans le mode de production patriarcal. De son appartenance à un mode plus général il découle qu’on ne doit pas définir le travail ménager comme une simple liste de tâches, car le mode de production domestique inclut n’importe quel travail, et n’importe quelle production effectués gratuitement, quand ils pourraient être rémunérés ailleurs. Certes l’essentiel en quantité d’heures de la production patriarcale est consommé aujourd’hui dans les pays industriels par le travail ménager stricto sensu – par une liste de tâches, les “ tâches ménagères ”, sur laquelle il existe un accord général, ou qui, du moins, sont répertoriées dans les enquêtes budget-temps. Mais le travail para-professionnel , c’est-à-dire le travail fourni gratuitement par les épouses (et autres parents du chef de famille), aboutissant à des productions qui trouvent le chemin du marché via le mari, et qui sont payées au mari, n’a pas pour autant disparu. On peut estimer que plus de 10% des femmes, les femmes d’hommes exerçant des professions indépendantes et libérales, font, en plus du travail ménager effectué par toutes les épouses et concubines, du travail professionnel pour leur mari, sans être rémunérées par celui-ci. Elles font d’ailleurs en moyenne une heure de moins de travail proprement "ménager" par jour. Elles n’ont, comme les autres femmes au foyer, ni couverture sociale ni retraite propre. Elles sont, du point de vue de la Sécurité sociale, des femmes-au-foyer, des “ inactives ” (même si elles ont parfois un statut dans la profession), “ prises ” sur le numéro (de Sécurité sociale) du chef de famille, dont elles sont des dépendantes au même titre que les enfants.

D’autre part, dans la théorie du mode de production domestique, toute “ tâche ménagère ” n’est pas nécessairement du travail domestique : ainsi le travail ménager des hommes ou des femmes célibataires, ou d’ailleurs des hommes mariés quand elles et ils lavent leur linge ou font leur cuisine, le travail fait pour soi, n’est pas du travail gratuit. En effet, dans la mesure justement où il est fait pour soi, il trouve une compensation immédiate. Par exemple, se raser n’est pas du travail gratuit – exploité – puisque la personne qui effectue ce travail est récompensée par le fait de se trouver rasée. Le travail qu’on fait pour soi n’est pas payé, mais il est rémunéré en nature.

Dans le cadre conceptuel du mode de production domestique, parler de “ partage des tâches ” en ce qui concerne le travail ménager est donc inexact : en effet, seul le travail gratuit, c’est-à-dire le travail fait gratuitement pour quelqu’un d’autre est à proprement parler du travail domestique. Le travail gratuit est l’exploitation économique la plus radicale. On ne peut souhaiter répartir équitablement une exploitation. La seule chose que l’on puisse souhaiter, c’est faire en sorte que personne ne travaille gratuitement pour quelqu’un d’autre. Donc, si on entend “ travail domestique ” dans le cadre conceptuel du mode de production domestique, ce n’est pas son partage que l’on doit viser, mais son abolition (Delphy et al., 2002).

Que recouvre alors l’expression “ partage des tâches ménagères ” ? D’abord il ne s’applique pas à la production domestique telle que je la définis, mais au sous-ensemble “ travail ménager ”, vu comme une liste de “ choses à faire ”. Ces “ choses à faire ” sont délimitées par une situation implicite : celle d’un ménage composé de deux adultes de sexe différent – un homme et une femme – et éventuellement des enfants de ce couple. Il s’agit donc de ce qu’on appelle la famille nucléaire – réduite au couple – et hétérosexuelle. Par “ partage ”, on entend que le travail à effectuer pour maintenir ce ménage dans le mode de vie que le couple a choisi est également réparti entre les deux adultes. On peut se demander pourquoi le partage est considéré comme un but difficile à atteindre. Les deux adultes du ménage pourraient être vus comme deux célibataires qui cohabitent, mais que cela n’empêche en rien de garder leurs habitudes de célibataires, c’est-à-dire à faire chacune pour soi le travail afférent à son propre entretien ; la question du partage ne se poserait qu’à propos des tâches nécessaires à l’entretien des enfants. On peut se demander aussi si c’est la cohabitation en elle-même qui induit l’impossibilité que chaque adulte continue de s’occuper de son entretien, auquel cas ce problème se poserait avec la même acuité s’agissant de personnes célibataires partageant un appartement, ou si c’est le mariage lui-même. Les quelques indications que l’on possède semblent montrer que la cohabitation, y compris entre personnes de sexe différent, n’induit pas par elle-même une confusion des entretiens, ou en tous les cas pas au degré où la cohabitation de personnes mariées ou concubines l’induit (Roux et al., 1999 : 105).

En d’autres termes, le souhait de partage s’applique à une situation où la séparation initiale des deux personnes et de leur entretien a été abolie : où il faut rétablir un équilibre qui a été préalablement brisé. Ce geste initial du couple hétérosexuel cohabitant n’est jamais pris en compte ; or il est préliminaire à la question du partage, et devrait être étudié. On peut faire quelques hypothèses à ce sujet.

Troisième partie

P.-S.

Nous reproduisons ce texte avec l’amicale autorisation de la revue Nouvelles questions féministes, où il est initialement paru en 2003 (volume 22, n° 3, Editions Antipodes), sous le titre "Par où attaquer le ’partage inégal’ du ’travail ménager’ ?".

Ouvrages cités

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Michel Bozon et Thérèse Locoh (Eds.), Rapports de genre et questions de population, I. Genre et population No 84 (pp. 89-106). Paris : INED.

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