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Avant qu’il ne soit trop tard !

Appel des anthropologues contre l’institutionnalisation du racisme en Italie

par Association Nationale Universitaire des Anthropologues Culturels
10 mars 2009

Nous publions, dans sa traduction française, l’appel lancé par l’ANUAC (Association Nationale
Universitaire des Anthropologues Culturels), contre la nouvelle réforme des lois sur l’immigration actuellement débattue en Italie.

Les événements qui se sont succédés dernièrement sont d’une telle gravité qu’ils nous obligent de rendre publique notre indignation. Nous assistons à une barbarisation croissante de la production législative, toujours plus orientée vers une pratique de violence à la fois physique et symbolique contre les étrangers, les « différents », les socialement faibles, les libertés individuelles.

Le projet de loi 773, s’il vient à être approuvé de manière définitive, abolira l’interdiction de signaler les étrangers « irréguliers » qui recourent aux soins médicaux ; par conséquent il privera du droit à la santé – un droit universel et inaliénable – des centaines de milliers de citoyens qui vivent avec nous, qui travaillent avec nous et, souvent, pour nous.

Et ce n’est pas tout : le projet de loi introduit aussi le délit de clandestinité, le permis de séjour à points, des normes restrictives sur le regroupement familial et les mariages mixtes, la détention jusqu’à quatre ans pour les personnes qui ne respectent pas l’ordre d’expulsion.

Et encore, le projet de loi refuse l’inscription à l’état civil à ceux qui n’habitent pas dans un appartement « approprié » et institue le fichage auprès du Ministère de l’Intérieur des sans domicile fixe et de tous ceux qui demeurent ailleurs que dans un appartement.

Les personnes en situation irrégulière seront privées aussi de droits humains élémentaires, comme reconnaître son enfant ou envoyer de l’argent chez eux à l’étranger.

Toutes ces mesures vont renforcer la discrimination et le racisme et rendront encore plus exploitables et dociles les travailleurs immigrés.

Enfin, la découverte soudaine que les viols représentent une « urgence » – alors qu’il s’agit en réalité d’un phénomène endémique, transversal aux nationalités et aux environnements sociaux – mise au service d’une campagne aux tonalités brutalement réactionnaires contre les étrangers et les minorités, a servi pour justifier un décret d’urgence qui exploite les corps violés des femmes pour accomplir un pas supplémentaire vers la barbarie institutionnelle et législative, entre autre en légalisant les rondes privées et en prolongeant jusqu’à six mois la rétention des étrangers dans les camps.

L’involution de la vie politique de notre pays nous impose un sursaut de civisme, il nous demande un témoignage politique certes, mais formulé aussi à partir du travail scientifique et didactique. Il est nécessaire que des lieux de la formation anthropologique se manifeste une claire prise de position publique contre la croissante occupation armée des corps : des corps offensés par le chantage entre soins et liberté, des corps fichés car ils ne sont pas enfermés dans la coque sociale dénommée maison, des corps féminins violés et ignoblement exploités pour des desseins réactionnaires – jusqu’au corps de nous tous que l’état va s’approprier avec une loi sur les « traitements de fin de vie » réduisant en fumier le droit individuel concernant soi-même et sa propre mort.

Nous savons quelle logique sous-tend la politique qui place sur le corps des citoyens les plus faibles, dans les faits ou en puissance, la confrontation dialectique avec les libertés et les droits individuels. Nous reconnaissons en elle les mêmes syllabes avec lesquelles le siècle dernier a produit le discours le plus inhumain que raison humaine ait jamais connu. La barbarie, comme nous a rappelé Ernesto de Martino [1], vit près de nous et nous devons la montrer du doigt à la conscience publique quand elle se présente, comme à l’heure actuelle, sous sa forme naissante.

L’anthropologie, engagée dans la promesse d’élargir les horizons de ce que nous devons considérer humain, doit dénoncer le repli autoritaire, raciste, irrationnel et liberticide qui mine les bases de la coexistence civile dans notre pays, et qui risque de vider de l’intérieur les garanties constitutionnelles érigées il y a soixante ans contre le retour d’un fascisme tel qu’il s’était révélé avec les lois raciales. Peut-être qu’à cette époque, déjà, beaucoup avaient pensé qu’on n’irait pas aussi loin ; aujourd’hui, nous avons le devoir de ne pas répéter cette erreur.

P.-S.

Traduction française : Annamaria Rivera

Signataires :

Le Président et le Conseil de Direction de l’ANUAC (Association Nationale
Universitaire des Anthropologues Culturels) : Marco Aime, Roberta Altin, Pietro Angelini, Bruno Barba, Ivan Bargna, Alice
Bellagamba, Anna Casella, Pietro Clemente, Dino Cutolo, Gabriella Da Re,
Luisa Faldini, Adriano Favole, Clara Gallini, Maria Elena Giusti, Alberto Guaraldo,
Eugenio Imbriani, Franco Lai, Chiara Letizia, Alessandro Lupo, Roberto
Malighetti, Francesco Marano, Carlo Maxia, Maria Luisa Meoni, Maria Minicuci,
Ferdinando Mirizzi, Gabriella Mondardini, Fabio Mugnaini, Cristina Papa,
Berardino Palumbo, Carla Pasquinelli, Cecilia Pennacini, Leonardo Piasere,
Sandra Puccini, Francesco Remotti, Annamaria Rivera, Alessandro Simonicca,
Barbara Sorgoni, Massimo Squillacciotti, Giuliano Tescari, Stefania Tiberini,
Filippo Zerilli.

Notes

[1] Ernesto de Martino : grand anthropologue italien, spécialisé notamment dans l’étude du fait religieux. Note du Collectif Les mots sont importants.