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« Ayatollah de l’intérieur, unissez-vous ! »

Pour un féminisme intersectionnel

par Gaby the Fish
25 juillet 2011

Le 25 Juin 2011 a lieu à Paris la Marche des fiertés dites Lesbienne Gay Bi et Trans, mais dans laquelle la visibilité des Bi et des Trans est quasi nulle. Je n’insisterai pas cette fois sur cet aspect. J’approuve ici pleinement, avec tout ce que j’ai comme tripe, l’initiative du groupe les Panthères Roses, groupe de Trans, Pédés, Gouines radicales, même si je ne peux sécher un autre jour de travail pour le militantisme. Cette initiative consiste en un rassemblement à la Marche de demain afin de dire non aux récupérations nationalistes, xenophobes et racistes, des luttes homos et trans. Le texte de l’appel s’intitule "C’est l’homophobie qui nous menace, pas les Arabes !".

Homonationalisme : une tradition occidentale

Comme je l’avais déjà évoqué dans un précédent article, et le développent très brillamment des dits Queers of Color (= gays, lesbiennes et trans de couleur) telles que Jasbir Puar, Jin Haritaworn, Cathy Cohen, Jasmyne Cannick, ainsi que des homosexuels et des lesbiennes radicales en France comme HM2F et les LOC’s, les luttes gays et lesbiennes mettent en avant des rhétoriques nationalistes dans les pays du Nord.

Ce phénomène n’est pas circonscrit à la France. C’est bien la raison pour laquelle les critiques envers ces rhétoriques sont internationales, comme le montrent les différents horizons d’où proviennent les personnes que j’ai citées. Le fameux phénomène est appelé homonationalisme. Il s’agit de considérer que les pays occidentaux seraient plus "avancés" que les pays du Sud sur les questions sexuelles, et que par conséquent, ils sont, pour le dire vite, plus civilisés, moins barbares.

L’homophobie est donc exotisée comme étant un truc de Noirs, d’Arabes, d’Indiens, de Musulmans, bref, d’étrangers. Ceux qui ne sont pas vraiment dans la nation. Ceux qui ont une "origine", raison pour laquelle on leur demande toujours d’où ils" viennent". Raison pour laquelle on insiste aussi avec un "non mais, à la base je veux dire", lorsqu’ils expliquent qu’ils sont nés dans la nation dont on leur refuse une pleine appartenance. Ceux qui appartiennent en somme à des cultures autres, ces dernières étant vues comme incompatibles avec un progressisme sexuel supposé intrinsèquement occidental. Ce mythe oublie par exemple que c’est la colonisation avec son zèle catholique qui a amené la répression de ce qui ne s’appelait pas "homosexualité" dans les pays colonisés, mais qui concernait bien des pratiques entre personnes de même sexe.

Un autre des paradoxes les plus frappants, est que ce mythe d’un occident "moderne" sur le plan sexuel a fait son chemin dans les esprits, alors même que pour prendre l’exemple de la France, les propos homophobes de représentants politiques sont légions, et les agressions homophobes toujours bien réelles.

Comment oublier que le mois dernier, une abrutie UMPienne dont je n’ai pas envie de chercher le nom demandait "pourquoi ne pas demander le mariage avec les animaux", si certaines personnes demandent le mariage homosexuel ? Ou encore les propos de Christian Vanneste déclarant que l’homosexualité est "une aberration anthropologique" ? L’homophobie en France est d’Etat avant d’être banlieusarde.

De plus, faire de l’occident un paradis homosexuel pour tous les ressortissants gays et lesbiennes des pays du Sud c’est oublier que des pays comme la France ne sont pas nécessairement accueillants envers ceux qui sont étrangers, surtout lorsque cela se voit. Pourquoi donc faire passer l’occident pour un refuge sexuel pour les gays et lesbiennes du Sud, alors que même si légalement l’homosexualité n’est plus un crime, l’homophobie est toujours très présente au Nord et que le racisme y est décomplexé ? Même si la France par exemple n’était plus homophobe, son refus de questionner le racisme d’Etat n’offrirait pas une meilleure situation aux gays et lesbiennes étrangers visibles en tant que tels.

L’homonationalisme n’est pas non plus un phénomène "nouveau". Selon Jasbir Puar dans sa présentation lors du colloque des 27 et 28 janvier 2011 à Amsterdam, intitulé "Nationalisme Sexuel" et traitant précisemment ce sujet, il s’agit d’un phénomène qui existe depuis environ une quarantaine d’années. Ce qui correspond au début de la politisation des questions gays et lesbiennes dans les années 1970. Elle laisse donc entendre que les luttes homosexuelles ont toujours été façonnées à travers un prisme blanc, quand bien même certains groupes ou individualités de couleur se sont élevés contre et ont mené des actions alternatives.

Le problème est que la mémoire des luttes s’effectue toujours à partir des groupes dominants en leur sein. Maxime Cervulle critique par exemple dans son ouvrage Homo exoticus. Race, classe et critique queer, la mémoire des luttes de Stonewall, connues comme de grandes révoltes contre les violences homophobes, mais qui oblitèrent le rôle des lesbiennes de couleur, notamment des lesbiennes noires, mais aussi le rôle des trans qui comme souvent, sont rangés abusivement dans la catégorie "homosexuel".

En clair, dans les luttes qui disons-le, sont souvent plus "gay" que "lesbienne" ou "LGBT", l’ethnocentrisme bourgeois (le fait que ce soit toujours des blancs plus ou moins aisés qui mènent ces luttes sans considération des questions raciales et de classe) et l’androcentrisme (le fait que ce soit des mecs, sans considération des questions de genre) ne datent pas d’hier. Et, ces luttes sont menées avec la prétention d’être des modèles universels de lutte pour les droits des homos. Ce que contestent aussi toutes les personnes que j’ai précédemment citées.

Manifestation récente de l’homonationalisme en France

L’affiche choisie pour représenter la Marche des Fiertés parisienne, ainsi que le mot d’ordre "en 2011 je marche, en 2012 je vote" a été perçu, à juste titre, comme un énième signe de ce phénomène nationaliste, qu’il prenne des formes explicites ou implicites, ou encore qu’il soit perpétré consciemment ou non. Je ne m’attacherai pas ici à commenter l’image, ni à en retranscrire les débats. Mais on ne peut passer à côté des couleurs de l’affiche, de la présence du coq (gaulois peut-être ?) ainsi que de l’appel au vote, dans un contexte déjà puant avec les débats sur "l’identité nationale", "la laïcité", "l’islam", et alors que beaucoup de trans et d’homos sont sans papiers pour tout un tas de raisons (nationalité autre que française, stérilisation forcée refusée par des trans, ce qui empêche le changement de leur état civil au regard de la jurisprudence etc).

Comment un machin qui se prétend LGBT peut passer à côté de toutes ces questions ? L’intérêt n’est pas de s’attaquer aux intentions, mais aux effets nationalistes. Mais, si jamais intention nationaliste il n’y avait pas, les réactions qu’ont suscité la dénonciation de racisme ont montré (ou confirmé ?) à quel point cette inconscience supposée se transforme en (n’a toujours été qu’une ?) pleine conscience politique.

En effet, dans son texte intitulé "Les Ayatollah de l’intérieur" (vous notez le "ayatollah", est-ce un hasard ?), la Présidente du centre dit LGBT explique que si on peut trouver que cette affiche est peut-être une preuve d’androcentrisme des luttes homos, il ne faudrait tout de même pas exagérer et dire qu’il y a du racisme là-dedans voyons ! Ainsi, si on pouvait penser que cette affiche était une manifestation inconsciente du nationalisme, une erreur politique, de telles réponses montrent bien que la possible inconscience de départ, lorsqu’elle est questionnée, devient un choix politique qui dit en clair "ceci n’est pas raciste, nous maintenons notre position".

Ce fut un grand moment politique : le fait que les uns souhaitaient le retrait de l’affiche pour sa "laideur", les autres pour son seul sexisme, et certains pour son côté cliché à cause des plumes roses (??), nous montre bien que le militantisme de ce pays n’est pas décidé à se laisser traverser par les problématiques raciales. Ni à comprendre véritablement le fond de cette affaire qu’est l’homophobie, dans son lien avec le genre, quand la gêne de certains se situe au niveau d’être perçus comme des fiottes, tarlouses, folles, bref, des mecs efféminés. Non mais, au secours !

Toute cette mascarade qui n’a pas étonnées les personnes les plus averties est abordée dans de très bons textes comme celui des LOC’s, mais aussi de Lalla, militante Trans antiraciste et de Thierry, militant Sex worker antiraciste.

Pour ma part, je trouve exquis le titre "Ayatollah de l’intérieur". C’est un merveilleux cadeau qui nous a été offert. Considérons cette expression dans sa dimension métaphorique : les Ayatollah à savoir les militants pédés, trans, gouines, bi antiracistes, pourrissant l’intérieur, pensé ici comme la communauté militante homo, bi et trans. Mais il me semble que ce titre révèle tellement plus que ça : encore et toujours l’idée qu’il y en a qui pourrissent un Intérieur, un "chez nous", une "authenticité" que des "autres", des "ayatollah", des "islamistes" viendraient déranger.

Merci donc de nous avoir pondu une si belle oeuvre, avec un titre en lui-même si évocateur. Merci de rappeler par ailleurs le "féminisme" auquel vous appartenez : un "féminisme" français majoritaire qui ne voit le monde qu’à travers une idée totalisante des rapports de sexe. Un "féminisme" aux réflexes dominants, méprisant les autres féministes parce que minoritaires. Un "féminisme" qui voit le sexisme mais jamais le racisme, sauf si c’est dans sa forme caricaturale : l’extrême droite. Moui, mais trop facile. Pour ces nationales-féministes, il y a les hommes VS les femmes et tout autre prise en compte de rapports de pouvoir c’est faire du "relativisme". Et piiiiiire, c’est communautariste, brrr !

Les Ayatollah de l’Intérieur, copieurSES des Etats-Unis ?

L’intersectionnalité, un féminisme intersectionnel, ça ne vous dit rien, vous universalistes. C’est normal, c’est noir américain, et vous, vous êtes de bons français. Vous et d’autres chérissez la fiction universaliste française, en vous persuadant que la France n’est pas raciste. Pas besoin donc de croiser des variables de sexe, race, classe, sexualité etc. D’ailleurs, le mot race c’est mal élevé. En France au moins on ne dit pas ça. On se contente juste d’être raciste sans se nommer, parce qu’au fond du fond, on est universalistes. Et surtout on est assez conNEs (ou hypocrites ?) dans ce pays pour croire que c’est bannir un mot qui annihile les effets sociaux auxquels ils renvoient.

Mais on peut quand même vous apprendre que ce que vous et d’autres considérez être "copier sur les Etats-Unis", n’est en fait qu’une manière pertinente d’aborder toute l’imbrication des rapports sociaux. Et si vous étiez moins ethnocentristes, vous sauriez que ce n’est pas seulement aux Etats-Unis que de telles politiques ont été menées par des féministes racisées. Oui, fort heureusement, le féminisme n’est pas représenté uniquement par vous, même si c’est vous qui en donnez la représentation majoritaire dans les pays du Nord.

J’ai pour ma part sur ce blog parlé des femmes martiniquaises des années 1950, et c’est loin de s’arrêter à une ou deux parties du globe. Les Etats-Unis sont mis en avant dans ces questions car vous n’êtes pas sans savoir que ce pays domine la production intellectuelle. Pas forcément la qualité, mais la production. Donc ce qui sort de là-bas passe avant dans la circulation du savoir. Mais ça ne veut pas dire que ce qui se passe là-bas ne se fait pas ailleurs, et ce avant même que cela ne se soit fait là-bas. Et puis sans déconner, depuis quand des Ayatollah se rangent-elles du côté des Etats-Unis ?!

En définitive, je crois que toutEs les Ayatollah de l’Intérieur que je cotois, moi y compris, sont bien décidéEs à faire chier l’universalisme français, le mainstream LGBT et tout ce qui pourrit les luttes et invisibilisent les plus minoritaires d’entre-nous. Pas à "l’extérieur", contre l’extrême droite, bouc émissaire préféré de la gauche molle PS. Mais bien à "l’intérieur". Cet Intérieur que vous tentez de protéger de toutes formes de radicalisme et duquel vous souhaitez nous reconduire aux frontières.

L’invasion ne fait que commencer