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#BoycottHumanZoo

Le racisme s’invite au musée / A la culture de notre servitude

par Mrs Roots, Po Lomami
17 décembre 2014

Après les nombreuses discussions sur le net et les articles éparses et discrets sur le sujet, Po Lomami et Mrs Roots ont décidé de rédiger cet article sur Exhibit B, publié en deux parties sur leurs sites respectifs, Mrs Roots et Equimauves. Nous le reproduisons ici avec l’amicale autorisation des auteures.

Nous devons l’avouer, il nous a fallu un moment.

Il nous a fallu un long moment, les pas traînants, pour accepter de prendre le temps de nous asseoir, de regarder droit dans les yeux ce qui est en train de nous tomber dessus, de traduire notre colère dans sur ces pages, d’articuler nos différentes optiques, l’une de nous évoluant dans une perspective vegan et antispéciste, et faire face à la promotion de cette nouvelle “oeuvre”, beaucoup de temps pour réaliser qu’aujourd’hui, en 2014, on nous demande de prendre place comme spectateur pour regarder une personne noire, comme nous, derrière une cage, au nom de l’Art. Il nous a fallu aussi du temps pour comprendre que tout cela était réel. C’est-à-dire que, de tous les spectacles, performances, scènes, films que nous avons vus, de tous ces champs publics dont nous étions bien absents et effacés, nous ne nous attendions pas à ce que l’Art se penche sur notre cas pour aller aussi loin. On était déjà bien habituées à la mise en avant de notre capital exotique sur lequel beaucoup d’institutions muséales se reposent. Tout au plus, on commençait à s’habituer à ce que la “Vénus Hottentote” demeure cette douleur sans nom, femme que l’on nomme comme exemple de l’animalisation du corps noir jusqu’à la dissection de ses organes génitaux, mais dont la barbarie de son sort ne pointe pas les auteurs.

Oui, à la limite, dans une fresque toujours tronquée, à la représentativité caricaturale et bancale, on ne s’attendait pas à voir un jour la promotion d’une oeuvre telle que celle de Brett Bailey :

“Des femmes en cage, des hommes enchaînés. Voici quelques-uns des tableaux vivants qui seront présentés dans l’exposition Exhibit B à l’espace 104 à Paris du 7 au 14 décembre 2014. L’artiste sud-africain Brett Bailey a choisi pour thème notre passé colonial”

Notre passé colonial”. Un “notre” bien hypocrite quand il s’articule uniquement sur la servitude des corps noirs pour une exposition au musée. Voilà donc plusieurs jours que cette exposition est questionnée sur son racisme. A peine daigne-t-on soulever l’annulation de cette même exposition outre-manche, il nous revient d’anticiper les cris à la censure et à la liberté d’expression ; soit une liberté qui se complaît dans le dénigrement et le rabaissement des mêmes minorités ethniques dans l’espace médiatique.

Ainsi, l’Art serait une raison suffisante, une terre assez sainte et sacrée pour échapper à ce qui imprègne toute une société. Il serait le terrain neutre des rapports de force dans une société occidentale profondément marquée par son refus d’entendre parler de la race, préférant voir un antiracisme sans queue ni tête dans le fait de ne pas prononcer le mot “noir” et de “ne pas voir les couleurs des autres“. Ce perpétuel effacement d’enjeux sociaux liés à la race a de lourdes conséquences.

C’est ce qui permet aujourd’hui d’entendre des personnes s’accorder sur la connotation raciale des corps noirs dans cette oeuvre et qui refusent en même temps d’inclure la couleur de l’artiste dans l’équation. Aujourd’hui encore, le blanc est une couleur que l’on ne peut nommer.

C’est ce qui permet aujourd’hui aux défenseurs de cette oeuvre de soutenir qu’il y a dénonciation du racisme, alors qu’ils nient ce qu’en pensent les premières victimes : les diasporas noires, donc.

1) “Parlons de racisme mais pas de races”

Donc, résumons : un artiste sud-africain blanc a décidé de reproduire un zoo colonial avec des personnes noires, à la manière des zoos coloniaux qui ont pris place durant la colonisation et expositions universelles, à l’adresse des personnes blanches. On invite donc à payer une vingtaine d’euros pour revivre cette expérience unique, celle de regarder en cage des personnes noires. Si le zoo colonial était problématique dans le passé, quelle est la différence avec celui d’aujourd’hui qui prendra place à Paris en Décembre ? C’est la question que nous nous sommes posées face aux justifications bancales qui nous ont été dites :

1. “le zoo colonial de Brett Bailey dénonce” : la reproduction fidèle d’un zoo humain tiendrait en lui-même de la dénonciation, mais comment ? En exposant uniquement des corps noirs enchaînés sans la mise en avant des mécanismes de dominations, tant par l’absence des acteurs (les colons blancs) que par les institutions, on reste dans le fantasme selon lequel notre contexte – une civilisation occidentale, ou du moins, une société française en 2014 – serait assez parlant de lui-même. Eh oui, qui oserait une seconde faire un zoo humain “pour de vrai” en 2014 ? L’exposition dans un musée préserve ce “pour de vrai“, comme si le musée en tant qu’institution, serait un terrain de fiction, un endroit spécial et indépendant de la xénophobie exercée dans notre société.

2. Ce traitement du musée et de l’Art comme un hors-contexte de notre Histoire reprend les mêmes mécanismes que le racisme : soit cette croyance que le passé est détaché et séparé de notre présent. L’artiste compte ainsi sur une sorte de fierté contemporaine, où la société “si évoluée” que nous connaissons aujourd’hui ne serait plus au fait de son racisme, mais, surtout, que le passé colonial est une chose révolue, indépendante de notre présent. Or, le passé colonial, tout comme le racisme, demeure une oppression latente qui trouve ses racines dans le temps et qui est perpétuée. Le refus d’entendre aujourd’hui les réactions des diasporas noires à cette exposition est une énième preuve que le corps noir n’est considéré que dans ce qu’il peut apporter à une narration, dont il n’est pas l’auteur.

L’exhibition de corps noirs enchaînés, dans une passivité imposée, et ce sans que les colons n’apparaissent, est un choix de narration qui n’est en rien une dénonciation, mais juste le maintien d’une tradition coloniale où on ne laisse jamais le corps noir se dire et se raconter.

On l’expose à une fin tacite et nauséabonde : soulager les consciences en flattant l’ego du spectateur qui se dira “c’était pas bien ce qu’ils ont fait dans le passé”, sans se rendre compte qu’il participe lui-même au maintien d’une oppression raciste.

3. Le corps noir, crash test de l’antiracisme  : le corps noir demeure ainsi le crash test de la bonne conscience. “Allons au musée voir comment je réagis face à ces êtres animalisés et en cage !”, le spectateur pourra se flatter de cet après-midi découverte où sa mise en rapport avec un exotisme raciste pourra le gêner, le surprendre, tout au plus le bousculer un peu avant qu’il reprenne son quotidien. Brett Bailey fait du corps noir une performance, comme il en était question déjà à l’époque coloniale, donnant ainsi l’impression que tout le monde a quelque chose à dire sur le sujet. Or, si nous avons tous la possibilité de dire quelque chose sur le racisme, nous n’en sommes pas tous victimes.

4. Artiste noir ou blanc, quelle différence ? Vouloir dénoncer le racisme à travers une oeuvre quand tout le monde refuse de prendre en compte la couleur de l’artiste, cela montre un peu l’état de l’antiracisme en France : “parlons du racisme sans races !”, comme si le racisme (d’hier ou d’aujourd’hui) ne tenait qu’aux murs du 104, le temps d’une exposition… N’en déplaise aux défenseurs de l’exposition et à l’artiste, mais le racisme n’est pas une question d’intentions. Il repose sur un système de rapports de force entre dominants et dominés, dont les victimes de cette oppression se voient volés leur parole pour justifier tout et n’importe quoi. Personne n’a demandé à Brett Bailey de faire ce zoo humain. Personne n’a demandé à mettre en avant l’animalisation des Noirs pour un besoin de catharsis, ni de devoir de mémoire de la sorte.

2) L’appel à une objectivité choisie

Bien souvent, face à la dénonciation du racisme de l’oeuvre, nous nous sommes heurtées à un implacable appel à l’objectivité. C’est souvent ce qui suit lorsque l’on dénonce une oppression sociale : “vous exagérerez et voyez le racisme partout !”, on traite le racisme ou la xénophobie comme une affaire de sensibilité et de subjectivité trop aiguë, une pratique facile pour rendre illégitime l’expérience et le vécu des victimes de racisme, nous obligeant à perdre énergie pour expliquer que le racisme est raciste. Toujours dans une démarche pédagogique, résumons les trois réponses fréquentes :

1. “Vous n’avez pas encore vu l’exposition !“ : Certes. Ce n’est pourtant pas la première fois que l’exposition passe en France, mais il faut croire que les réseaux sociaux ont cette bonne faculté à faire remonter à la surface ce qui voudrait passer inaperçu. Le choix est pourtant simple : on peut choisir de payer pour voir par curiosité cette oeuvre et se faire son idée, participant ainsi au divertissement raciste, encourageant l’idée que l’oeuvre tient à une performance de Noirs en cage. Cela justifierait l’exhibition animalisante qu’elle suppose. Mais après tout, les minstrel show où des acteurs blancs mettaient en scène des Noirs pour faire rire leur public attirait les foules, c’était certainement là aussi une question de curiosité ?

OU on peut choisir d’estimer que le principe du zoo colonial en lui-même est assez déshumanisant, et convenir qu’”Un après-midi dans la peau d’un colon” n’est pas le moyen le plus sain pour réfléchir à son antiracisme.

2. “Et si c’était un artiste noir ? Et si c’était des hommes blancs ?” :

… Dans un appel à l’objectivité, nos interlocuteurs estiment que leur subjectivité a une valeur neutre. C’est bien là ce qui ressort quand l’inversion des races des acteurs constituerait un argument, alors que :

1) Non seulement on évite de parler de race, mais on prend bien garde à ne pas mentionner celle de Brett Bailey ni celle de la majorité du public attendu à cette représentation, ni celle du système dans lequel tout ceci a lieu.

2) en envisageant ce genre d’hypothèse, on considère le racisme comme une histoire de mélanine trop élevée. Par conséquent, on nie le racisme comme un système reposant sur une animalisation, voire bestialisation historique des personnes noires ( une telle animalisation qui, devons-nous le préciser, n’a jamais concerné les Blancs).

3) les défenseurs de Brett Bailey prônent l’importance du contexte de l’exposition mais s’adonnent à toutes les hypothèses possibles pour le défendre. Son contexte reste une mise en place d’une représentation par et pour les blanc·he·s pour soit-disant dénoncer le racisme par un procédé raciste. Or, si l’oeuvre n’est pas défendable dans son contexte même, qu’en déduit-on ?… Qu’elle est raciste.

3. “Liberté d’expression !” : la liberté d’exhiber un imaginaire raciste dans une institution publique primerait sur la déshumanisation des corps noirs qu’encourage cette exposition, parce que « liberté d’expression oblige ». Quand on sait que cette liberté d’expression est l’argument phare de politiques et intellectuels xénophobes, nous peinons encore à comprendre comment nos interlocuteurs peuvent nier une autre liberté que la leur : celle d’autrui, celle de pouvoir vivre et être considéré comme un être humain sans craindre de voir exposer ses semblables dans des cages pour le bien d’une expérience.

4. “Il s’agit d’un musée ! Rien de raciste à cela !” : si les institutions étaient vierges de toute discrimination, cela n’aurait pas conduit à des abominations comme celles que l’exposition universelle a pu abriter, ni aux spectacles d’hypnose de femmes dites “hystériques” qui satisfaisaient un public français, lui-même friand de voir l’exhibition de personnes malades aux devants des hôpitaux.

5. “Il y a des personnes noires qui ont accepté de servir cette exposition !” : prendre comme caution les personnes noires qui ont participé à l’oeuvre sans se soucier ni des conditions économiques, ni des plaintes qui ont suivi également la participation de certains travailleurs·euses, c’est juste vouloir soulager une culpabilité blanche dans le vide. Mais allons plus loin avec un petit regard économique.

Le racisme et le colonialisme ont servi des objectifs économiques, capitalistes, et nous percevons des relents de cela. En effet, posons un œil sur les méthodes de recrutement et de rémunération des travailleurs·euses. Bailey touche son cachet et obtient une notoriété tout en s’accordant une bonne image de dénonciateur du racisme et d’artiste incontournable. De l’autre côté, les figurant·e·s étaient payé·e·s 110€ brut pour 3h de représentation tandis qu’au Théâtre Gérard Philippe ce sera 120€. Rappelons que ces lieux sont financés par l’argent public.

“Ce qui est amusant c’est que le metteur en scène prétend avoir fait ce projet pour dénoncer la permanence des relations violentes entre noirs et blancs (…) Par ailleurs il ne fait aucune politique de respect en terme de rémunération des artistes. Il touche son cachet et continue sa chasse à la notoriété. Au 104, les artistes étaient payés 110€ brut pour 3h de représentation et au TGP ce sera 120€. Là je crois qu’on ne peux pas trouver plus bel exemple d’appropriation culturelle et d’exploitation décomplexée.” [1]

En d’autres termes, les institutions n’ont jamais empêché le dénigrement et l’animalisation du corps d’autrui.

Elles n’ont jamais préservé le corps des dominés (soit des personnes non-blanches, non-cis, non-hétérosexuelles, non-masculines, non-valides, etc) d’un cirque du voyeurisme, qui a alimenté l’Histoire et justifié des discriminations sur des bases dites scientifiques, psychologiques, historiques ou… artistiques.

La dispense de tolérance accordée à l’Art, à Brett Bailey et à la collaboration des institutions dans la mise en avant de cette oeuvre, est symptomatique du climat xénophobe actuel, en France et en Europe. Espérer que les musées soient des lieux d’instruction tout en pratiquant un laxisme dangereux sur les expositions qui y sont proposées, c’est cautionner le maintien et l’enseignement des discriminations à l’égard des personnes visées. La profonde apathie face à l’exposition d’un être humain nous interroge sur l’état malade de cette société. Si vous jugez tolérable ce genre d’exhibition d’une part de l’humanité, c’est que vous considérez cette humanité comme valant d’être placée sous verre.

Face à cette violence constante, nous nous demandons : quand le racisme vous choquera-t-il ?


Brussels, Belgium in 1958


Paris, 1907

Ainsi, si après ces quelques mots, la présence du racisme jusque dans un musée vous semble exagérée, demandez-vous surtout jusqu’où le déni ambiant lui a permis de perdurer et de s’infiltrer ; demandez-vous à quel point les rouages de cette vieille oppression centenaire s’est infiltrée au point qu’aujourd’hui, cette exposition ne choque personne.

3) Notre histoire au service de votre culture pour tous

Nous nous trouvons dans un cas de plus d’appropriation de notre histoire, nos représentations et nos luttes. Il nous reste à trouver la force pour faire émerger cette question de l’appropriation. Ce qui est menacé, ce sont nos aspirations à une autonomie politique et culturelle où des personnes blanches n’auront pas ce pouvoir de s’emparer systématiquement de nos luttes. Notre autonomie, c’est aussi également la seule chose qui menace réellement un système raciste. Le retrait de la perfusion de poison qui nous ait administrée depuis trop longtemps, pour reprendre des termes de notre amie Amandine Gay, « ce poison qui nous dicte de tourner la face et le corps vers leur soleil, nous laissant dans les ténèbres ».

Bailey aspire notre histoire, nos représentations, nos émotions, notre énergie. Il met à mal ce que nous devrions allouer à notre survie, à notre construction, à notre futur. Il était interdit aux esclaves d’apprendre à lire et écrire ni de se rassembler sans la présence d’une personne blanche afin d’éviter toutes velléités émancipatrices. Cette intrusion dans nos espaces symboliques imaginaires comme matériels est un prolongement de ceci. Si Bailey dit comprendre le lien entre le zoo humain et les centres de détention d’immigré·e·s, nous l’invitons à pousser la réflexion sur son propre comportement et son travail. La présence blanche a constamment envahi nos espaces et pris nos sujets de lutte pour les définir selon ses conditions et volontés. Bailey reproduit un privilège blanc où les personnes noir·e·s sont maintenues sous tutelles. Dénoncer ces méthodes nous place dans la position du·de la marginal·e qui menace, la civilisation ou, comme ici, la culture. Il est l’exemple type de la personne qui se présente et se croit alliée alors qu’elle exerce une tutelle mentale et se croit dans la liberté de le faire. Nous nous interrogeons donc encore plus sur cet engagement qu’il prétend servir.

“For the master’s tools will never dismantle the master’s house.”
― Audre Lorde

Lorsque Bailey présente son œuvre à la télé, il ne manque pas d’expliquer ce que vivent les performeurs·euses son confronté au regard, nous expliquant que par son œuvre illes sont confronté·e·s à leur propres « histoires résiduelles » de racisme. Mais nous n’avons pas besoin de son talent pour expérimenter le racisme tous les jours. Bailey continue de vanter l’accueil que son œuvre a reçu dans plusieurs festivals de villes européennes pour questionner l’annulation à Londres. Par ailleurs il dit défendre une société globale riche dans la pluralité des voix. Nous nous questionnons sur la pluralité qu’est censée apporter sa voix. Celle d’un artiste blanc qui s’approprie les corps noirs pour nourrir son art. En quoi s’imagine-t-il être une voix divergente au vu du procédé qu’il emploie ?

Le corps noir au service de sa créativité. Bailey défend son intention. Elle ne serait pas haineuse, il ne s’agirait pas de peur ou de stéréotypes. Il ne s’agirait que « d’amour, de respect et d’indignation » (à lire ici). Son amour des noir·e·s consiste à reproduire des représentations parmi les plus violentes pour nous. Son respect consiste à reproduire une objectification et une animalisation sans regard pour ce que cela a de violent pour nous – dans un contexte où l’animalisation est un volet incontournable du racisme et où elle se fait toujours de façon dégradante, dans la lignée de l’égard porté aux animaux. Le regard blanc est la cible. Le regard blanc est également le décideur. Le tout pour que la cible s’indigne du passé, sans questionner le présent, le tout à notre détriment. Enfin, s’indigner, quand il ne s’agit pas du théâtre du rire et de la curiosité. Dénoncer tout ceci serait un acte de silenciation, se plaçant ainsi dans le rôle de la victime. Sans surprise.

En effet, Bailey dénonce ce qui serait une « opposition à son droit en tant que blanc de s’exprimer sur le racisme » (nous reprenons ses mots). Ce qu’il ne comprend pas, ou ne veut pas entendre, est que ce qui est dénoncé sont justement ces méthode et représentations qui s’inscrivent dans une dynamique raciste et sont racistes. L’incohérence de sa défense continue dans le fait que les noir·e·s qui s’opposent à Bailey s’opposeraient à une dénonciation de racisme alors que c’est justement ce qu’illes font. Lui qui dit dénoncer le racisme utilise les corps noirs et nie la voix des noir·e·s.

Il continue soulignant que les personnes qui s’opposent à son travail n’ont par ailleurs pas vu celui-ci. Nous tenons donc à répondre que si nous nous opposons à de telles pratiques c’est tout d’abord parce que nous ne voulons plus les subir. De plus, nous n’irons pas soutenir, ni par notre présence ni par notre argent, un événement que nous dénonçons avec force. Enfin, Bailey a fait énormément de promotion autour de Exhibition A & B pour que nous soyons heurtées par le contenu qui y est présenté. C’est le but de l’exposition comme il l’explique. Sa défense se basant en partie sur le fait que nous n’avons pas vu cette exposition en question car nous refusons de soutenir ou de servir de cobaye, elle comporte un signe supplémentaire de son manque de respect, d’amour et d’indignation contrairement à ce qu’il avance.


Protester, s out side the Barbican during a protest to boycott Exhibit B by white south African Brett Bailey. The boycot as attracted over twenty one thousand people on a on line pettion .
Photograph : Demotix

Car en fin de compte, Bailey profite grandement de tout ceci. Non seulement les corps noirs sont des crash-tests, mais nos émotions, douleurs et colères également. Il s’en sert pour se construire une notoriété, une rémunération et alimenter sa « créativité ». Il est l’homme qui allume l’incendie et observe ensuite la panique. Il est l’explorateur.

Il apprécie les interprétations qui en sont faites, il apprécie donc notre colère. Le but de son installation est bien l’objectification des corps noirs par les personnes spectatrices. Et il n’oublie pas de se présenter comme un artiste qui n’est pas binaire mais qui travaille des couleurs et des nuances. C’est sûrement ce qui lui permet de taire sa position de pouvoir dans un système raciste. Se positionnant uniquement en tant qu’artiste, comme si cette place était dispensée de toute considération sociale, économique ou politique, il tente de faire passer son travail comme indépendant de toute situation politique et sociale, surtout les négatives, tout en parlant d’une dénonciation du racisme que celui apporterait. En somme, politique quand ça arrange uniquement.

Sauf qu’il est important de rappeler à Bailey que sa palette de couleurs et de nuances est politiquement limitée de fait de sa position. Le pouvoir qu’il exerce en décidant d’exploiter nos histoires et nos corps pour son art s’inscrit dans un système raciste qu’il ignore juste quand on s’intéresse à sa personne. L’explorateur dit créer un voyage saisissant et immersif dans lequel on peut être soit enchanté soit agité, mais il voudrait que nous soyons pertubé·e·s par-dessus tout. Ce message s’adressant à tou·te·s, en quoi doit consister la perturbation des noir·e·s ? Revivre l’humiliation dans un musée, humiliation qui ne nous échappe pas en-dehors de celui-ci ? Cette humiliation contre laquelle nos ancêtres ont lutté ? Est-ce sa façon de dénoncer le racisme ? Ou s’adresse-t-il à une cible blanche ? Et ce en-dehors donc de nos considérations, mais en utilisant nos corps et notre histoire.

Les perfomeurs·euses en sont venu·e·s à s’interroger comme nous le faisons maintenant. « Comment savoir si nous ne sommes pas en train de divertir les gens de la même façon les zoos humains le faisaient ? » Comment être sûr qu’il ne s’agit pas juste de personnes blanches curieuses de voir des personnes noires ? » « En quoi est-ce différent ? »

Bailey est persuadé de faire du neuf. Nous aimerions dire que la seule nouveauté est l’époque mais le concept de noir·e·s en cage n’a jamais disparu. Tout ce qui l’intéresse, comme il le dit, est le mécanisme par lequel ces zoos légitiment des pratiques coloniales. Mais ne lui parlez pas de l’art qui légitime des représentations racistes et coloniales pour le divertissement de la cible blanche. Ce qui l’intéresse c’est la manière dont les noir·e·s sont objetisé·e·s/objectifié·e·s, parce que quand les personnes sont objetisée/objectifiées, on est capable de tout leur faire. Mais il ne s’interroge sur sa propre pratique. Il objectifie des personnes noires pour son art, pour le challenge, pour la sensation, même pour lutter contre le racisme paraît-il. Les noir·e·s sont déjà sont déjà objectifié·e·s dans ce procédé, et il peut faire ce qui lui plaît. Malgré les performeurs·euses qui tombent en larmes. Nous tenons à rappeler à Bailey que nous n’avons pas besoin de zoo humain pour être objectifié·e·s. Nous n’avons pas besoin de ses efforts « « humanistes » » et à prétentions savioristes.

4) Ce que cela réveille au sujet des considérations actuelles

Les zoos coloniaux, humains existent toujours. Si vous voulez voir des noirs en cage, faîtes le tour des prisons, des centre fermés pour immigré·e·s, les cellules des commissariats etc. Les corps noirs objectifiés, pathologisés, asservis c’est toujours d’actualité. Les politiques étrangères des anciens états coloniaux sont toujours coloniales. Les propos et rhétoriques racistes datant de l’époque coloniale sont toujours d’actualité. L’état s’octroie toujours une autorité légitime pour tuer, enfermer, mutiler. Regardez. Les descendants de colonisés, les descendants d’esclaves, les noir·e·s, nous sommes là. A la recherche de sensation ? Les gens sont prêts à payer pour voir des noir·e·s en cage au musée par curiosité ou pour s’offusquer mais nient les noir·e·s & la violence du racisme en-dehors de celui-ci. Ils ne veulent pas se confronter à nos faces anonymes. On est là, le racisme est là et nous en sommes la cible. Pas besoin d’une séance de musée qui va remplir les poches d’un mec blanc. Nous sommes en libre-service.


Demonstrators outside the Barbican make their views clear during a protest against ‘Exhibit B’. Photo : Demotix

Si vous ne pouvez pas réfléchir au racisme sans reproduire les plus violentes représentations racistes, qu’y a-t-il à espérer ? Nous restons des cobayes. Doit-on mettre en scène les pires scènes racistes pour les dénoncer ? Si oui, comment, par qui ? Nous ne nous satisfaisons pas de la carte « liberté d’expression », celle qui permet la prolifération des propos raciste (et pas que, on pourrait développer une longue liste). Qui servez-vous par ce processus ? Qui est lésé·e ? En quoi est-ce émancipateur pour les noir·e·s ? Votre culture, votre éducation, votre envie de sensation, les voilà servis. Lutter contre le racisme en utilisant des mécanismes raciste ? Non, nous n’y croyons pas. Et nous utiliserons nos moyens d’expressions pour dénoncer l’oppression qui se déguise en liberté. Navrées que Bailey en soit surpris et se sente censuré, oui nous avons des choses à dire sur nos représentations, aussi étonnant cela puisse paraître.

On en est toujours à nous pousser à démontrer notre « humanité « (des guillemets car l’humanité est définie sous des conditions blanches d’une part et spécistes d’autre part), nos souffrances. On en est toujours à faire des corps noirs le crash-test du public, qu’il soit haineux comme « bienveillant ». Et le constat se prolonge dans le silence général autour de la colonisation et du racisme spécifique qui est attaché à celle-ci. Ces sujets ont été abordés par de nombreuses personnes noires, les réponses ne sont jamais écoutées ou vite enterrées. Ensuite, on nous demande d’être poli·e·s, de dire merci, de cautionner quand des personnes blanches veulent prendre ces mêmes sujets en main, laissant croire que nous n’en avons jamais été capables. En bonus, l’argument selon lequel ce spectacle est une chance pour les performeurs·euses noir·e·s rajoute une indécence supplémentaire à l’affaire. Car oui, il n’y a pas assez de visibilités et d’opportunités données et performeurs·euses noir·e·s, et si c’est tout ce qu’il y a à leur proposer, tout ce qui peut être imaginé, il y a de quoi être horrifié·e. On se trouve une fois de plus dans une situation où un artiste blanc joue la carte du saviorisme.

L’œuvre de Bailey renforce le racisme au lieu de le défier. La liberté d’expression n’est pas le ticket pour des expressions racistes. Nous nous attendons à ce que la critique réveille une peur de la censure, il est toujours bon de questionner la censure de l’art. Cela n’empêche pas de dénoncer la nature raciste d’une création, œuvre, performance ou quoi que ce soit et de s’y opposer. Nous espérons qu’il est encore communément accepté qu’il n’est pas nécessaire d’exhiber le viol, la torture, la maltraitance sur enfants etc. au musée pour les dénoncer. Nous hurlons que cette compréhension doit être étendue à ce cas-ci. Exhibit B perpétue l’objectification des corps noirs ce qui est un lieu commun dans notre société.

Dans le moins pire des cas, Exhibit B invite les personnes blanches à se sentir dans une situation inconfortable et en même temps se féliciter de cet inconfort devant des corps prostrés, voire nus, noirs dans une installation qui les mettent en position d’infériorité. Le reste du temps, il servira une curiosité toute aussi malsaine, mais n’allant pas plus loin que le voyeurisme et l’impression mentale de ce positionnement des personnes noires. Bailey peut tourner son argumentaire dans tous les sens pour démontrer la pureté de son intention, Exhibit B reproduit l’idée selon laquelle les noir·e·s sont des produits passifs qui peuvent être employés comme canaux de discussions et d’échange entre blancs. Cette représentation véhicule une gifle aux siècles de lutte contre l’oppression raciale. Accepter la privation de pouvoir et la désincarnation des noir·e·s qu’elle représente, ou le simple fait qu’il y ait débat sur l’acceptabilité de ceci démontre un privilège blanc manifeste : celui qui s’exerce encore sur la production et l’emploi de nos représentations.


Protesters with placards gather at the entrance of the Vaults Gallery during a protest that lead to Exhibit B by South African artist Brett Bailey being cancelled. Photograph : Thabo Jaiyesimi/Demotix/Corbis

Nous rappelons que l’émetteur fait toujours partie de la définition du message. Bailey est décrit et positionné comme « un Sud-Africain qui a grandi dans un environnement qui a réprimé la majorité de son peuple ». Soyons plus précises, il a grandi parmi la minorité oppressante et il a bénéficié de cette répression. Le projet Exhibit B est une utilisation des corps et représentations coloniales et racistes par une personne qui fait partie du groupe oppresseur/privilégié. Nous pourrions faire des parallèles avec d’autres terribles événements de l’histoire pour questionner si cela fait toujours sens. Mais s’il faut en arriver là, cela ne fait que démontrer une fois de plus que l’objectification et les représentations dégradantes des noir·e·s ne sont toujours pas perçues comme problématiques dans notre société. La vie, les souffrances, les expériences des noir·e·s sont toujours dévalorisées. Il semble qu’aujourd’hui encore elles n’ont d’intérêt que quand des blanc·he·s s’en emparent pour les intérêts d’un public blanc. Exhibit est l’exemple même de l’art qui offense tout en se disant dénoncer cette offense. Exhibit B est sur la route de l’abus et l’exploitation raciale dans le but de mettre en scène ce que nous pouvons qualifier de parodie de souffrances des corps et âmes noirs sans voix. Or, nous avons une voix, depuis des siècles, et celle-ci n’est pas entendue. Il est plus agréable de s’aménager un contact plus confortable, le tout en prétendant, voire en étant persuadé·e, d’être progressif et subversif. Nous cherchons encore le progrès et la subversion dans l’objectification et l’exploitation de corps et représentations noires.
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Exhibit B n’est que la pointe de l’iceberg que nous tendons à perdre de vue tellement il est près. Il fait partie de tout un florilège d’œuvres où « les noir·e·s sont parlé·e·s, regardé·e·s, caricaturé·e·s par des blanc·he·s pour le plaisir ou la culpabilité des blanc·he·s mais ne sont jamais les sujets agissants des metteurs·euses en scène qu’illes servent » comme l’évoque notre amie Amandine Gay. Il suffit de jeter un œil aux films, comédies musicales etc. sortis ces dernières années pour se rendre compte à quel point ce constat est prégnant. En 2014 et pour encore un très bon moment semble-t-il, nous sommes toujours « des objets d’études ou d’émoi pour les blanc·he·s ».

C’est pour cela que nous devons continuer à affirmer haut et fort que nous ne voulons servir à de telles fins. Nos mémoires, nos expériences, nos représentations, nos émotions, nos luttes, nos corps, nos vies sont nôtres. Générations après générations nous devons continuer à maintenir cette affirmation envers la violence des récupérations, détournement, instrumentalisations et exploitations en tous genres. Cette domination blanche se perpétue, se diversifie, se camoufle, se déguise, se transfigure. Elle veut se faire invisible, se noyer au plus profond de la culture, voire du folklore. Nous ne pouvons nous taire car il en va de notre survie en tant qu’êtres voulant l’autonomie, l’autodétermination, l’intégrité et la dignité.


Over 200 Protesters claimed victory yesterday as South African artist, Brett Bailey’s ‘human zoo’ was cancelled.

Si vous souhaitez vraiment rendre service, que cesse la confiscation systématique des paroles et productions noires et le fantasme de celles-ci par des blanc·he·s. Si les artistes blanc·he·s souhaitent être des allié·e·s, pourquoi ne commencent-t-illes pas par regarder leur histoire coloniale et eulles-mêmes dans le miroir au lieu de nous utiliser ? Il est bien là le problème, le refus de regarder le pouvoir oppressant dans les yeux.

Il est plus simple de poser le regard sur l’autre, l’oppressé·e, dans des conditions arrangées, faisant abstraction de la deuxième partie du rapport de force. C’est pour cela que le colonialisme et l’histoire coloniale restent des sujets évacués, que l’apport du colonialisme dans les richesses des états dans lesquels nous vivons et le maintien du capitalisme est tabou, que le racisme n’est toujours pas compris comme un produit de la suprématie blanche et que sa dimension systémique est niée pour être ramenée à une question d’intention individuelle niant également toute une partie des expression qu’il peut revêtir.

Il est plus simple de soutenir une continuité. Il est plus simple de continuer à nous poser, nous fantasmer, en exotique et de revendiquer le droit de le faire dans une idée de liberté d’expression et de faux progressisme. C’est dans un contexte où on nous martèle le mot « intégration », qui veut surtout dire « assimilation maintenant » dans une pression à l’acculturation, qu’on nous présente l’énième spectacle visant à satisfaire sur les dites cultures, mémoires et expériences des personnes à qui on martèle ce mot. Nos souffrances ont tellement peu d’importance qu’il est possible d’utiliser des épisodes parmi les plus sombres de notre histoire et mémoire dans un projet d’art. Nous reprenons les mots de notre amie Anette Davis qui exprime très bien ce que nous ressentons dans le cas d’Exhibit B :

« La dignité, celle qui s’inscrit dans les livres d’Histoire, on l’a dérobée à nos ancêtres, on nous la refuse toujours des siècles plus tard et on prétend vouloir honorer notre mémoire en transformant l’épisode le plus traumatique de notre Histoire en divertissement pour les masses. De la même manière qu’il est très tentant et quasi irrésistible de s’approcher des lieux d’accidents violents et sanguinolants, les blancs semblent fascinés par les détails les plus sordides des procédés de déshumanisation que nos ancêtres ont subi, au point de les remettre en scène, encore et encore, sans que cela ne bénéficie aux noir-e-s de nos jours. Si l’on voulait vraiment rendre justice à notre histoire, les noir-e-s apparaitraient dans les livres d’histoire comme les inventeurs, les guerriers, les scientifiques ou les monarques qu’ils ont été mais ce type de contribution est ignoré. Il n’y a aucune coïncidence dans le fait que la seule manière dont l’homme blanc croit pouvoir rendre hommage à notre Histoire soit en nous remettant les chaines et muselières qui ont marqué la fin de la dignité nègre dans l’Histoire. »

En finir

C’est pour tout cela que nous supportons le boycott. Nous ne nous attendons pas à un bouleversement mais nous ne pouvons supporter que cela puisse se passer en toute souplesse, dans le plus grand silence des applaudissements. Il nous semblait inévitable de poser des mots sur ce que nous prenons en pleine face. Nous n’avons pas besoin de Bailey pour nous raconter notre histoire ni pour nous faire comprendre qu’elle est choquante. Nous n’avons pas besoin de subir la fétichisation de l’esclavage et de la souffrance noire.

Nous n’avons pas besoin d’aide pour faire la narration, pour mettre en lumière les liens entre hier et aujourd’hui. Des noir·e·s l’ont fait et continuent à la faire. Par nous, pour nous.


A powerful image from recent ‪#‎FergusonFriday‬ solidarity protests !
Demonstration at the University of Pennsylvania, 10/24/2014

Que nos détracteurs·trices continuent d’affirmer que nous serions trop sensibles, sous-entendant qu’il ne faudrait pas l’être, est le reflet de cette ignorance, ce déni et cette dévalorisation de la souffrance et des émotions noires. Oui nous sommes sensibles à ce que nous vivons, parce que personne ne le sera à nôtre place, et nous observons le présent et l’avenir d’un regard inquiet et vigilent. Nous sommes sensibles à la violence systématique envers nos familles, nos ami·e·s, nos communautés, notre génération… Aînées de nos familles, nous sommes une fois de plus horrifiées par ce qui est imposer à nos frères et soeurs. Nous osons à peine imaginer ce que l’annonce de ce spectacle représente pour les membres de nos familles et nos ami·e·s en Afrique et dans les Caraïbes. Et en ce qui concerne les noir·e·s ici, nous avons déjà développé notre opposition et pointé l’incohérence de la persistance et protection d’une telle pratique. Que l’art et la rémunération de Bailey passent avant tout cela nous est insoutenable.

Usées à l’exercice, nous nous attendons également à un retournement nous désignant comme les porteuses de la main agressante ou les éternelles victimaires sans dignité. A cela nous répondons par une citation de notre ami Jõaõ Gabriell :

« Une des manières de nous maintenir en bas : nous faire avaler l’idée que dénoncer le racisme c’est se victimiser et que se taire est digne. »

P.-S.

Cet article a été initialement publié sur les sites Mrs Roots et Equimauves.