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Braves gens n’ayez plus peur !

Commentaires sur le film du collectif Panic !

par Eric Verney
18 décembre 2007

Evoquant le film « Braves gens n’ayez plus peur » consacré aux politiques sécuritaires, Eric Verney revient sur la manière dont la culture dominante et l’Etat jacobin ont contribué en France à l’étouffement des paroles minoritaires. Il développe un parallèle entre les processus de stigmatisation dont ont été victimes les populations immigrées et les populations rurales. Il nous a semblé particulièrement utile, notamment pour éviter que la dénonciation de ce type de domination et la défense des langues régionales ne soient l’apanage de la droite, de publier son texte, qui insiste par ailleurs sur l’importance de la normalisation via le langage.

Le film « Braves gens n’ayez plus peur » du collectif stéphanois panic !
traite du thème de l’analyse des pratiques et des discours sécuritaires
du début des années 60 jusqu’à l’avènement d’une quasi obsession
sécuritaire de 1997 à 2004. Le propos de cet article est de montrer comment les processus qui
aboutissent à l’obsession sécuritaire concernant les « quartiers », nous
concernent tous : pas seulement en raison d’une solidarité que nous devrions apporter à ces populations harcelées par les manifestations paranoïaques de la société policière, mais aussi parce que des mécanismes d’oppression comparables sont à l’œuvre en ce qui concerne d’autres groupes sociaux.

Dans ce film, plusieurs intervenant-e-s soulignent l’animalisation
et le déni de pensée politique des gens des ’quartiers’ qui ont accompagné le tournant sécuritaire. Ce dernier, s’il date du milieu des années 1990, n’aurait pas été possible s’il n’avait pu mobiliser cette
vision traditionnelle française de ce que doit être la nation, à savoir un bloc
monolithique dans lequel la seule culture autorisée à s’exprimer dans la
sphère publique est la culture dominante, celle là même qui se prétend
le véhicule d’un certain universalisme, et qui sous ce prétexte confond
« intégration » avec « assimilation ». Je renvoie également à l’analyse
de l’origine du racisme dans le processus de ’lepénisation des esprits’ située dans la pensée coloniale française.

Cette animalisation et ce déni de pensée politique, nous les avons nous
même subis avant que ne les subissent les populations immigrées, et cela
déclenche chez moi un très fort sentiment d’empathie. La culture
« officielle », dominante, pour nous animaliser et nous dénier la capacité
à avoir une pensée politique, qualifiait nos langues de « patois », terme
qui, bien que les « patoisants » se le soient approprié et l’aient
désamorcé de son sens péjoratif, signifie à l’origine, la langue parlée
avec les pattes, la langue des animaux, la langue des sous-hommes donc.
Aujourd’hui rien n’a changé et l’infériorisation légale que nous avons
subie et subissons encore en tant que détenteurs-trices et acteurs-trices d’une culture
rurale, les immigrés la subissent de concert. Evidemment les
conséquences sur ces deux types de population ne sont pas les mêmes,
lorsque l’une a renoncé (intégrée et assimilée), et l’autre résiste
encore à l’assimilationnisme.

A ceux-celles des lecteurs-trices qui auraient du mal à se convaincre de la légitimité du parallèle, je veux rappeler l’existence du rapport Bénisti rédigé pour De Villepin en octobre 2004 dans le cadre d’un projet de loi sur la prévention de la délinquance, qui stigmatisait non seulement les immigrés, mais aussi les langues du pays d’origine des parents, soit disant malsaines pour leurs enfants, et qui les qualifiaient de « patois » qu’il aurait fallu éradiquer des bouches maternelles par la coercition, pour sauver la République du péril pour la sécurité publique que représentent tout ces « patoisants » obscurantistes. Bien que ce pré rapport ait été heureusement corrigé par l’apport d’acteurs de terrain préconisant le bilinguisme plutôt que le mutisme traumatique, on peut malheureusement tristement constater qu’entre 1904 et 2004, rien n’a vraiment changé en France. Depuis, ce rapport est passé aux oubliettes, mais il nous aura au moins servi de jauge pour mesurer la profondeur de la bêtise et de l’ignorance de nos parlementaires, élevés au biberon du mépris jacobin, malheureusement aussi synonyme de mépris républicain.

En ce qui nous concerne, le renoncement des ruraux à leur culture,
qu’ils ont fini évidemment par penser eux-mêmes comme inférieure grâce à
l’aboutissement de l’usure assimilationniste, ou dont ils dénient
carrément l’existence, a des conséquences profondes, invisibles et
puissantes au niveau de la psychologie collective. Je peux constater la
puissance de ces effets à chaque fois que nous mettons à la disposition
de ces gens dont les parents parlaient une de ces langues de France
non-officielle, ou qui eux même l’ont parlée dans leur enfance, des
textes, des enregistrements, etc. La réaction est toujours la même, une
fois la barrière du tabou franchie, ce sont des réactions affectives très
puissantes qui se manifestent, et les personnes sont pour ainsi dire
libérées. Libérées de leurs armures de robots-agents-économiques, et
retournées à leur « état de liberté naturelle » si je puis me permettre
d’emprunter cette dénomination aux bouddhistes.

Utiles et inutiles

Le film se termine d’ailleurs sur cette interrogation, qui est de savoir
si toute cette répression policière ne vise pas à séparer les
populations « utiles » des populations « inutiles ». La culture des immigrés
ou la culture des ruraux sont considérées comme « inutiles » aux yeux de
la culture dominante pseudo-universaliste (je considère que le véritable
universalisme n’est pas contenu dans un quelconque dogme, mais dans le
travail de la terre lui même, homme, humus et humilité ayant d’ailleurs
la même racine étymologique).

Inutile économiquement, mais en réalité
simplement gênants idéologiquement. Lorsqu’on me demande « à quoi ça
sert » que je parle « patois » et que j’agisse pour son maintien, je répond
que justement ça ne sert à rien, ou du moins si, ça sert à garder le
lien avec l’affectif collectif, à échapper à l’emprise totalitaire de
cette logique pseudo-utilitariste de la culture dominante coloniale, et
qui autrefois se parait des atours du « bon colon qui amène la bonne
médecine qui apporte la bonne longévité » pour justifier son processus
d’intrusion et d’infériorisation. Ca sert tout simplement à être
complet, vivant et non pas dévitalisé et robotisé.

Comme le titre Vaneigem, « l’abolition de la société marchande, pour une société
vivante » passe aussi par le rebranchement à l’affectif collectif
véhiculé par nos cultures, que ce que l’on peut appeler le fascisme jacobin [1] dans son interminable
anxiolyse, trouve bon de faire disparaître, tant chez les immigrés que
chez les ruraux.

Notes

[1] Le jacobinisme en tant que régime politique, a duré de 1793 au printemps 1794 avec
la Terreur et la dictature de Salut Public. La doctrine jacobine implique une
volonté de sacrifice individuel à des principes qui dépassent pour le bien de tous
l’intérêt de chacun. Cette doctrine et son application sont à rapprocher du
fascisme au sens large, qui prône un Etat fort, totalitariste, l’utilisation de la
violence comme moyen politique, l’exaltation du sentiment nationaliste, qui
s’exprime chez les jacobins par l’ethnocide de tout ce qui n’est pas parisien, la
fusion des individus dans le creuset de l’Etat. Il n’en reste pas moins que
chronologiquement c’est plutôt le jacobinisme qui a pu inspirer le fascisme comme
modèle totalitaire