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« C’est là le tabou à briser »

De la punition des bons élèves

par Sebastien Fontenelle
9 octobre 2009

Depuis quand punit-on les bons élèves, dans ce pays ? Depuis quand leur fait-on grief de s’être montrés appliqués, dans leur apprentissage ? Non, je demande, parce que j’observe que les journaleux – et quelques élus, aussi, du parti régimaire – sont de plus en plus nombreux, « après le suicide d’un salarié de France Télécom en Haute-Savoie, lundi 28 septembre, le vingt-quatrième depuis février 2008 », à tancer, d’abondance, Didier Lombard – le roide boss dont l’attachement au « principe de mobilité des cadres », notamment, a poussé à bout ces employé(e)s.

Ainsi, le quotidien barbichu Libération, après avoir notamment recueilli – au terme d’une longue et douloureuse investigation – l’avis « lapidaire » d’un ministre sarkozien qui estime que Didier Lombard « est complètement à côté de la plaque », considère que le patron de France Télécom est dans « une posture intenable » et pose la question :

« Qu’attend-on pour le remercier ? » [1].

De même : Le Monde, quotidien vespéral (et naguère moustachu) des marchés, relevant que (même)

« Jean-François Copé, le patron des députés UMP, a jugé très troublantes les règles de management de l’opérateur »,

croit pouvoir (et devoir) énoncer que le PDG de France Télécom

« est sur la sellette ».

(Voilà qui est, conviens, très finement observé.)

Or, si je ne m’abuse (et je ne m’abuse) : quelques-uns des plus fameux éditorialistes et chroniqueurs de ces deux journaux (parmi d’autres), ne cessent, depuis des années, de caqueter que rien ne vaut, pour doper une carrière, le principe de mobilité.

Ainsi, Laurent Joffrin, barbichu directeur de Libé, ne disconvient pas de l’évidence que

« tout salarié, c’est la moindre des choses, aspire à une stabilité minimale »,

mais que, tout de même, il conviendrait que l’on ose enfin – « réforme » oblige – briser un « grand tabou ».

(Barbiche est un conséquent briseur.)

Il précise, pour qui ne l’aurait pas deviné :

« Ce tabou, c’est la flexibilité ».

Et il réclame, non pas « une flexibilité généralisée » (merde alors, le gars n’est pas non plus cette f****e Maggie Thacher, il a quand même des principes), mais qu’à tout le moins la gauche reconnaisse enfin, comme la droite a fait de longue date,

« qu’une rigidité excessive du marché du travail, dans certaines conditions, aggrave la situation de l’emploi »

et que d’ailleurs :

« Les pays les plus flexibles sont ceux où la situation de l’emploi est la meilleure » [2].

(C’est ce que j’appelle un raisonnement barbichu : je commence par dire que je ne suis pas duuuuu tout partisan d’une flexibilité généralisée, histoire de faire comme si j’étais d’une gauche inconsidérée, mais à la fin, happy end : je glisse quand même que les pays de flexibilité généralisée ont de longues longueurs d’avance sur la terne France des soviets. Comme je dis toujours, mâme Dupont : « C’est là le tabou à briser ».)

Ainsi aussi, le désopilant Nicolas Baverez, qui officie au Medef et dans Le Monde, ne craint jamais d’affirmer que

« sans flexibilité accrue du travail, sans souplesse des modes de production et des entreprises, la croissance intensive, seul antidote durable au chômage et à l’exclusion, restera inatteignable ».

(Et ça, bordel, ça serait vachement dommage.)

Il est vrai, me diras-tu, que Barbiche et Baverez ne font que réciter, là, une classique antienne du chef UMP de l’État français, Nicolas Kozy - lequel tient, de son côté,

« qu’il faut expliquer que la flexibilité peut être une chance ».

Et je n’en disconviens pas.

Mais cela me renforce dans l’idée que les journaleux et l’UMP devraient, plutôt que d’exiger sa démission, décerner à Didier Lombard leurs félicitations – ou à tout le moins leurs (sincères) encouragements – pour avoir mis en oeuvre dans son entreprise, avec beaucoup d’application, la flexibilité dont ils vantent sans discontinuer la beauté renversante.

Ils devraient lui mettre un 19/20, à l’élève Lombard.

Mais en le coiffant d’un bonnet d’âne ? En réclamant qu’on le renvoie ? Ils s’épargnent l’ingrat questionnement du modèle « social » dont ils ont hâté l’avènement : celui, tu sais, où des salarié(e)s, flexibles comme tout, mobiles au possible, se jettent du haut d’un pont.

P.-S.

Ce texte est paru initialement sur le blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur.

Notes

[1] Éditorial de Laurent Joffrin

[2] Idem