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« C’était pas du sérieux »… mais c’est grave

Valérie, François et les autres

par Hassina Mechaï
21 septembre 2014

On raconte que Louise de La Vallière avait tellement honte de son commerce adultérin avec Louis XIV qu’elle portait constamment sous ses robes de favorite un cilice expiatoire. On dit aussi qu’une fois sa répudiation consommée au profit de la très orgueilleuse Madame de Montespan, Louise osa, à la grande fureur du Roi, présenter des excuses publiques à la Reine Marie-Thérèse, avant de prendre le voile dans un couvent. Celle que Saint-Simon qualifia dans ses Mémoires de « Sainte » acheva sa vie dans la prière et la charité. Valérie Trierweller n’a pas eu ces élans religieux, elle n’a pas tendu l’autre joue...

Elle a rendu coup pour coup avec l’arme la plus redoutable qui soit dans ce Paris cancanier : la plume. Et à en juger par les différentes réactions à son livre, c’est moins dans un couvent que du côté de la Salpêtrière du temps de Charcot que certains l’auraient volontiers envoyée.

Donc, « À la fin de l’envoi, je touche » ? Oui certes, elle touche et même dans les deux sens du terme puisqu’on parle d’abord d’une somme de 600 000 euros. Soit, la femme bafouée entend que sa bafouille lui rapporte. Mais il serait hypocrite de lui reprocher ce qui, somme toute, n’a de valeur qu’à proportion de notre intérêt.

Elle touche aussi avec un fleuret en rien moucheté. L’estocade à Monsieur H semble avoir porté car l’encre de ses maux à peine sèche, le monde politique et médiatique a sorti de son côté l’artillerie lourde. « Vulgaire », « vindicatif », « scandaleux et indigne », jusqu’aux fameux cris d’orfraie d’Onfray, lequel Onfray accuse Valérie, de façon très élégante, d’avoir de toute façon utilisé sa libido pour carrière...

Haro sur la mégère licencieuse donc. Mais n’en jetez plus, la lapidation textuelle a bien été exécutée. Seulement, dans ce cénacle politique et médiatique que le livre de Madame T dessine presque malgré elle, seuls ceux qui n’avaient jamais péché pouvaient lui jeter la première pierre.

Une mégère à apprivoiser ?

Vulgaire, le livre de l’ex première journaliste de France ? Mais relisez les Mémoires de Saint-Simon, qui sous l’enluminure de la langue française du Grand siècle, décrivent avec des détails peu ragoûtants le règne de Louis IV. La cuisine grasse des perversions aristocratiques, le creux d’un pouvoir boursouflé, les intrigues d’un Versailles cloaque.

Bien sûr le style du livre de Madame T n’a rien à voir avec celui du petit Duc. Mais seul importe ce qu’elle dit, et pas comment elle le dit. Son écriture porte en elle des lourdeurs ampoulées et un étrange mélange de naïveté d’ancienne amoureuse et de rouerie de femme éconduite. Amour miel trop sucré, amour fiel trop amère, croche pieds sur escarpins à sa rivale Julie Gayet, tout cela n’est que l’écume du livre, qui ne restera pas.

Et puis, de toute façon, Madame T n’en sort pas grandie. Toute tournée vers ce rôle de victime, elle fait bizarrement télescoper dans son livre pleurs amoureux avec des pensées pour les Nigérianes enlevées, les enfants abandonnés, les Congolaises violées et les Haïtiens affamés. Toute la misère du monde appelée ainsi au chevet de sa seule douleur agace souvent, tout comme ses rappels à une enfance pauvre et méritoire. Bon, certains se parent de leur ancien haillon ou de la misère des autres comme d’un vêtement de prix.

« Vindicatif » a-t-on pu lire aussi. Mais on le serait à moins. Cette femme a quand même vu sa vie tchernobylisée en dix-huit mots lapidaires dictés à l’AFP. Certes c’est deux fois plus de mots que le Talaq, le divorce du droit islamique qui prévoit de répéter trois fois ces trois mots « je te répudie ». Il y a indéniablement un quantitatif progrès lexical… Mais peut-on vraiment lui reprocher d’avoir été un peu moins laconique que Monsieur H et d’avoir fait une réponse de 132 pages. Après tout, neuf ans de vie commune, c’est long et ça mérite bien quelques développements.

« Indigne pour l’homme et pour la fonction » ? Pour l’homme, ces saynètes sont féroces car elles décrivent lâchetés, morgue, tortillements et louvoiements d’un adolescent pris la main dans le pantalon – et puis ce refus de réalité qui le font mentir sur tout, jusqu’à la négation de l’évidence. Rien de nouveau sous le soleil humain. L’image de Monsieur H en sort effectivement essorée (mais il doit avoir l’habitude avec toute cette pluie).

Le roi est nu…

Indigne pour la fonction présidentielle ? Après lecture, il ne reste vraiment pas grand-chose du triptyque gaullien de l’autorité-prestige-éloignement ; des lambeaux seulement, après les coups de griffes qu’on imagine manucurées de Madame T. Mais si tout s’avère exact, qui s’est montré indigne de cette fonction ? Elle ou celui qui l’exerce ?

Car ce qu’elle décrit éclaire, même si c’est à la lampe de poche. Le pouvoir tel qu’il se vit court tout au long du livre, en filigrane, presque en calque involontaire : des ministres femmes choisies selon elle « sur catalogue », des entourloupes constantes où la parole dite ne lie que celui qui y croit, l’amateurisme d’un gouvernement dont certains membres ne doivent qu’aux notes stabylobossées de leur cabinet de faire un peu illusion. Et puis, les campagnes de 2007 et 2012, où les accords et désaccords sentimentaux et financiers du couple Hollande-Royal ont imposé leur rythme cacophonique (ah l’air de « si tu laisses tomber cette fille, je me retire de l’investiture »).

Mais surtout elle montre la démesure de la course vers la présidence en France. Cette fonction, socle constitutionnel du pouvoir, demande un tel déploiement d’énergie, souvent sur plus de 20 ans, un tel investissement de tous les instants, que seule la conquête compte. Une fois l’élection passée, l’heureux élu reste groggy et pour tout dire un peu embêté. Il ne sait vraiment pas quoi en faire, lui, de cette fonction. C’est tellement peu de pouvoir au fond. Une scène du livre l’illustre : à l’Elysée, monsieur et madame regardent la télé, un concert de Johnny Hallyday. La foule hurle, attend l’idole et monsieur se pâme devant son poste. Il a le regard fixe des hallucinés car Monsieur est en manque de bains électoraux. Pourtant, il est à l’Elysée, ça y est, il a gagné. Mais non, l’ascension seule a apporté son ivresse, le sommet est décevant, plat, et puis de là, on ne peut que redescendre.

Même le parcours amoureux de Monsieur H porte en lui ce glissement vers la quête de théâtralité, de mise en scène, passé qu’il a été des bras d’une énarque, à ceux d’une journaliste politique pour finir avec une actrice. Toujours plus de lumière, plus d’exposition, toujours moins d’éloignement car moins d’autorité.

Et puis on retient aussi cette phrase de Sarkozy qui lors de la passation des pouvoirs lâche qu’il a acheté à prix d’or (avec quel argent ?) des algorithmes pour faire monter dans Google les articles favorables à Carla Bruni. C’est donc possible ça ? Quelles perspectives vertigineuses de manipulation de l’opinion publique s’ouvrent avec de telles recettes ? Et ont-elles été utilisées seulement dans le but d’apaiser les nerfs délicats de l’ex-première dame ?

D’autres choses troublantes encore comme ces calmants surdosés lors du séjour à l’hôpital de Madame T afin de l’empêcher d’aller à une réunion politique. Sur quel ordre ? De quel droit ? Et puis le rôle étonnant de Julie Gayet qui permettait à Monsieur H de rencontrer chez elle le milliardaire exilé fiscal François Pinault, lequel Pinault avait d’ailleurs très modestement investi dans la toute jeune maison de production cinématographique de Madame G. Vous suivez ? Ronde des amours, rondes des intérêts, rondes qui tournent en rond…

…et la presse aussi

Le Roi est nu donc, mais un certain journalisme politique aussi. Lors d’une interview accordée à France inter peu après l’élection présidentielle, Madame T déclara ne pas vouloir être appelée « première dame », mais « l’atout cœur de la France » ou encore « la première journaliste de France ». Quel impair ! Quelle ingénue ! C’était peut-être là son crime majeur. La médiasphère s’était aussitôt moqué pour les uns, offusqué pour les autres, de cette puérile vantardise. A partir de là, elle n’eut droit à aucune indulgence, jusqu’au trop plein du livre.

Mais qu’a-t-elle raconté que les journalistes ne se disaient pas déjà, entre initiés ? Ce qu’elle décrit crûment, les bien-informés mais pas toujours informants, en ricanaient à grands coups de tapes sur le dos. Elle a simplement porté à la connaissance de tous ce qui se savait entre happy few.

Ce que ce livre laisse supposer de ce métier n’est pas forcément reluisant. Le métier de journaliste politique semble plus tenir de celui d’échotier, en particulier dans la jeune génération nourrie au tamtam de tweeter. Il s’agit moins d’analyser les décisions politiques que de rapporter en termes parfois sibyllins les petites phrases, rencontres, amitiés et inimitiés du milieu. C’est enfoncer des portes ouvertes que de dire cela, mais il n’empêche que la politique vue comme un soap-opera grotesque est un travers lourd pour la démocratie.

Mêmes écoles, mêmes quartiers, mêmes intérêts qu’on croit être des opinions, l’endogamie légendaire du politique et du journalisme frise maintenant l’inceste. Souvent à tu et à toi sitôt la caméra ou le micro éteints dans une vaste comédie qui rend forcément suspicieux. Que Madame T révèle comment un grand patron de presse lui a pourri l’existence à coup d’articles négatifs parce qu’elle lui avait refusé une interview n’arrange pas les choses.

Alors, quoi conclure ? Sur le plan humain, Madame T, dans cette histoire, n’a été ni une oie blanche ni une innocente colombe sacrifiée – et elle a eu sa part, en tant que journaliste puis compagne, à ce jeu de dupes qu’est le pouvoir. Mais en filant la métaphore aviaire, n’a-t-elle pas aussi été, un peu, le dindon de la farce ? Ce livre n’a-t-il pas été son unique moyen d’échapper à la dévoration de la répudiée par le silence ?

Sur le plan politique, Madame T ne paraît, parfois, même pas se rendre compte de l’énormité de ce qu’elle décrit. Toute occupée à ses ressentiments, elle livre sans étonnement des informations sur le monde politique et médiatique comme si elle-même avait été mithridatisée par ses années de journalisme et ne sursautait plus pour rien.

Mais nous, béotiens que nous sommes, nous sursautons. Et cette scène politique contée par des ricaneurs, pleine de bruit et de fureur, ne veut décidément plus rien dire. Le roi est nu, vive le Roi…