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Calandra censure

(mais-ce-n’est-pas-une-question-de-personne !)

par Collectif Les mots sont importants
24 octobre 2018

Le 2 octobre dernier, le tribunal a décidé de « renvoyer des fins de poursuite » Sylvie Tissot et Rokhaya Diallo, attaquées par Frédérique Calandra, maire du 20ème arrondissement, pour diffamation. Les trois années de procédure, longues et coûteuses (pour les inculpées), qui ont suivi le dépôt de la plainte en 2015 se soldent donc par une relaxe, accompagnée d’une condamnation des quatre autres militant-e-s féministes, elles aussi poursuivies. Nous profitons de ce jugement pour remercier tous ceux et toutes celles qui nous ont soutenues, moralement, politiquement et financièrement [1], tirer quelques conclusions de cette procédure judiciaire et exprimer notre soutien et notre solidarité à Sarah, Marcia, Manue et Cécil.

En octobre 2015, Frédérique Calandra portait plainte pour diffamation contre Sylvie Tissot et Rokhaya Diallo pour publication et diffusion du texte « Frédérique et Rokhaya sont en bateau, Rokhaya tombe à l’eau », et contre quatre militant-e-s du collectif 8 mars pour toutes pour un texte de soutien que ce groupe avait publié.

Dans le premier texte, le collectif Les mots sont importants utilisait les mots de « censure » et de « veto » pour qualifier la décision prise par la maire quelques mois plus tôt : empêcher la tenue d’un débat et d’une projection organisés dans le 20ème arrondissement par Sylvie Tissot avec l’élue EELV en charge de l’égalité femmes/hommes dans le cadre du 8 mars 2015 si Rokhaya Diallo y participait.

Le tribunal reconnaît que qualifier cette décision de censure n’est pas diffamatoire, provoquant semble-t-il une déception telle chez l’élue qu’elle s’est empressée de déclarer publiquement que « le fond des propos écrits par les accusées a clairement été déclaré diffamatoire par la 17ème chambre ». En fait non : c’est même, pour ce qui concerne le texte publié sur LMSI, tout à fait le contraire.

Au lieu d’attaquer Frédérique Calandra pour diffamation, nous nous contenterons de dire et redire ici qu’il y a eu censure, et que cela pose question. Nous renouvelons les interrogations que nous soulevions à l’époque quant à ses motivations. Et nous en soulevons une autre : pourquoi avoir ajouté à la censure une procédure en justice, en lieu et place du débat d’idées ?

Car en réalité le communiqué de l’élue est hallucinant, même parfois hilarant, comme lorsque Frédérique Calandra se défend d’avoir géré son hostilité déclarée (et dont nous faisions état dans le texte incriminé, sur la base des mails transmis par l’élue EELV en 2015) à Rokhaya Diallo comme « une affaire de personnes ». Il y a un mois à peine une subvention attribuée par la mairie du XXème arrondissement au festival féministe se tenant dans la salle la Bellevilloise était annulée par Frédérique Calandra… tout bonnement parce que Rokhaya Diallo y était invitée !

Y aurait-il un lien avec… une certaine « personne » ? On n’ose le dire, et même à peine le penser. Et si ce n’est pas cela, mais s’il s’agit seulement de « principes fondamentaux », quels sont-ils ? De quels principes se nourrit cette allergie, cette obsession au demeurant peu démocratique, à l’idée même qu’existent et que s’expriment, non loin de la place Gambetta où se trouve la mairie, d’autres paroles politiques, notamment féministes ?

Alors que récemment une enquête troublante a été publiée sur des faits de harcèlement sexuel au sein de la mairie du 20ème dirigée par Mme Calandra [2], n’y aurait-il pas d’autres urgences : plutôt que de pister la présence de Rokhaya Diallo dans toute manifestation publique impliquant de près ou de loin la municipalité, ne faudrait-il pas consacrer son énergie à combattre ces pratiques au sein de l’administration ?

En 2015, certains propos de Frédérique Calandra nous avaient fait un peu peur, à nous qui n’avions entendu parler de cette femme que comme d’une maire « de gauche ». Promettre de « défoncer Rokhaya Diallo » si elle voulait débattre nous avait semblé étrange pour une féministe auto-proclamée (même amie de Dominique Strauss-Kahn). Nous avait également choqués la décision d’annuler toute la programmation alors annoncée dans les brochures publiées par la Mairie de Paris comme le film Je ne suis pas féministe, mais..., soutenu et subventionné par la même Mairie de Paris – et ce, le jour même où était re-programmé par le groupe EELV le débat avec une certaine… « personne », nommée Rokhaya Diallo.

Aujourd’hui c’est sur ce même registre guerrier que cette histoire se solde, puisqu’elle fait des victimes : des militant-e-s féministes précaires, condamnées à payer 4000 euros de frais de justice et dommages et intérêts pour avoir écrit que la maire était « raciste ». Dans un pays où les actes et les paroles racistes, dans le 20ème arrondissement et ailleurs, restent largement impunis.

En plus de notre solidarité avec les condamnées, nous réaffirmons ici notre attachement à un principe qui nous tient, nous, à coeur : la liberté d’expression.

Notes

[1] Et ne pas remercier ceux et celles, notamment élu-e-s ou ex-élue-s "de gauche", qui ne l’ont pas fait, refusant pour certains, comme Jérôme Gleize et Cécile Duflot, une attestation qu’ils avaient un temps promise, ou soudainement injoignables par mail ou par téléphone, ou encore, tout simplement, muets et absents.

[2] Voir l’article "Harcèlement sexuel à la mairie de Paris", sur le site Justice et libertés pour tous