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Campus ou champ de bataille ?

Quand Guillaume Durand organise le "choc des civilisations"

par Pierre Tevanian
6 décembre 2003

Pour l’émission "Campus", consacrée jeudi 4 décembre 2003 à "la laïcité", et à la loi annoncée interdisant les signes religieux "visibles" ou "ostentatoires" à l’école, l’animateur Guillaume Durand a préparé un plateau d’invités particulièrement significatif du climat idéologique qui règne actuellement en haut lieu.

On aurait pu penser que dans un débat dont l’enjeu était ni plus ni moins que la déscolarisation forcée des jeunes femmes qui ne sont pas prêtes à enlever leur voile, une ou plusieurs femmes voilées seraient présentes sur le plateau pour s’expliquer, se défendre, et surtout défendre leur droit à l’éducation.

Il n’en fut rien. Des filles voilées, il fut beaucoup question, mais aucune d’entre elles n’eut la parole. Il n’y eut, pour plaider leur cause, et quémander le maintien de leur droit (pourtant constitutionnellement reconnu comme un droit inaliénable), que le philosophe et théologien musulman Tariq Ramadan et le recteur de la mosquée de Paris, Dalil Boubakeur. En d’autres termes, alors qu’on dénonce sans cesse les leaders religieux qui seraient "derrière" chaque fille voilée, on produit cette mise sous tutelle en faisant des leaders religieux les seuls locuteurs et représentants autorisés à participer au débat public - et cela à la place des principales intéressées : les filles voilées elles-mêmes.

On aurait pu penser aussi que, dans un pays où, selon les derniers sondages, 40% des Françai-se-s (et parmi eux une très nette majorité des collégien-ne-s et lycéen-ne-s) sont opposés à une loi interdisant les signes religieux, et où d’importants secteurs du monde associatif, syndical et politique ont pris parti contre une telle loi (du PCF aux Verts, en passant par la LCR, la quasi totalité des syndicats enseignants, la très majoritaire fédération de parents d’élèves FCPE, la Ligue de l’enseignement, le MRAP, la Ligue des Droits de l’homme, les Motivé-e-s, l’Association des Travailleurs Maghrébins de France, la Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives, ainsi que des groupes féministes comme Femmes publiques, Femmes Plurielles, Citoyennes des deux rives, ou encore Cabiria, un groupe de prostituées), il y aurait sur la plateau quelques-un-es de ces militant-e-s et de ces enseignant-e-s, élèves ou parents d’élèves laïques et féministes fermement opposés à la mise au ban et à la mort scolaire des jeunes filles dont la seule "faute" serait un trop grand attachement à leur voile.

Il n’en fut rien. Ces 40% sont devenus sur le plateau à peine plus de 20% (deux invités sur neuf). Et loin de faire apparaître le courant anti-prohibitionniste dans toute sa diversité, le plateau de Guillaume Durand nous renvoya une image excessivement simple, pour ne pas dire simpliste, caricaturale, et même mensongère, de l’état des mentalités dans la société française :

- d’un côté, une position prohibitionniste unanimement défendue par des dirigeants politiques, des journalistes et des intellectuels médiatiques "blancs", érigés en défenseurs de la laïcité (le romancier Jack-Alain Léger, les journalistes Laurent Neuman, Caroline Fourest et Josyane Savigneau, l’essayiste Pascal Bruckner, et Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale, ainsi que son prédecesseur Claude Allègre ;

- de l’autre, une position anti-prohibitionniste soutenue uniquement par Tariq Ramadan et Dalil Boubakeur, autrement dit : par des hommes uniquement et non par des femmes, par des Arabes uniquement et non par des citoyen-ne-s françai-se-s d’origines diverses, par des leaders religieux musulmans uniquement et non par des citoyen-ne-s laïques de toutes sensibilités : croyants de toutes les religions, agnostiques, athées, anticléricaux…

Autrement dit : dans ce débat sur les problèmes que sont supposées créer les jeunes filles voilées à l’école, il n’y eut ni filles voilées, ni écoliers, ni professeurs, ni parents d’élèves.

Pas plus qu’il n’y eut de sociologues qui, comme Christian Baudelot ou Stéphane Beaud, réfléchissent et enquêtent depuis des années sur le système scolaire français. Pas plus qu’il n’y eut de sociologues qui, comme Françoise Gaspard, Farhad Khosrokhavar, Nilupher Göle, Azadeh Kian-Thiebaut, Jocelyne Cesari ou Vincent Geisser, travaillent sur le port du voile, et plus largement sur l’engagement religieux des musulmans et des musulmanes en France ou dans le monde arabe. Mais il est vrai que leur présence aurait sans doute troublé le remarquable consensus qui régnait jeudi soir dans la fraction "blanche" du plateau : ces chercheurs sont tous signataires d’une pétition s’opposant fermement à toute loi d’exclusion des élèves voilées (1).

Dans ce débat où la dignité des femmes fut invoquée pour justifier une mesure d’exclusion frappant des jeunes femmes, aucune féministe ne fut invitée pour soutenir, d’un point de vue féministe, la nécessité de maintenir à tout prix dans l’école publique les jeunes filles qui portent le foulard - alors que ces féministes sont nombreuses (les plus célèbres d’entre elles se nommant Françoise Gaspard et Christine Delphy).

Dans ce débat où la laïcité fut également invoquée, on ne songea pas à inviter les représentants du plus grand réseau d’éducation populaire laïque de France, la Ligue de l’enseignement, qui se trouve défendre une position extrêmement claire : contre la loi d’interdiction qui s’annonce.

Dans un débat dont l’enjeu était la préservation ou la remise en cause de l’un des principaux droits fondamentaux reconnus par les déclarations des Droits de l’homme, on ne songea pas à inviter la Ligue des droits de l’homme, organisation fermement opposée à la loi interdisant les signes religieux à l’école.

Dans un débat où, plus précisément encore, il s’agissait des droits de l’enfant davantage que des droits de l’homme, on n’invita pas les représentants de l’association Défense des enfants international, eux aussi opposés à cette loi.

Dans ce débat "sensible", où le "risque" de "stigmatiser en bloc tous les musulmans" fut évoqué par plusieurs invités, on ne songea pas à inviter de représentant du MRAP, organisation antiraciste elle aussi opposée à la loi qui est annoncée.

On préféra inviter sept bourgeoi-se-s blanc-he-s, tous et toutes journalistes ou intellectuels médiatiques, tous et tou-te-s déconnecté-e-s des lieux dont il fut question (les établissements scolaires qui scolarisent des jeunes filles voilées, dans l’un desquels il se trouve qu’officie depuis huit ans l’auteur de ces lignes).

On préféra nous montrer ce spectacle édifiant : la France blanche qui parle d’une seule voix, et qui fait front pour défendre une "valeur en voie de disparition" (dixit Caroline Fourest, l’une des invitées du débat) contre le danger que lui ferait courir la présence d’élèves voilées dans les établissement scolaires. La droite (en la personne de Xavier Darcos) et la gauche (en la personne de Claude Allègre), les intellectuels (en la personne de Pascal Bruckner), les féministes (en la personne de Caroline Fourest), et même le monde des lettres (représenté par Josyane Savigneau et Jack-Alain Léger), tous unis contre… Contre quoi, au fait, ou plutôt contre qui ? Eh bien, en tout cas, sur le plateau, ce qu’il y avait en face d’eux, ce furent deux Arabes musulmans.

Nul besoin, dans ces conditions, de s’étendre sur les paroles qui furent prononcées ce soir-là, et dont beaucoup furent d’une bêtise, d’une agressivité, voire d’un racisme saisissants. Nul besoin de souligner l’incroyable connivence de l’animateur Guillaume Durand avec certain-e-s invité-e-s plutôt que d’autres (Pascal Bruckner fut appelé "Pascal", et Caroline Fourest "Caroline", mais il n’y eut pas de "Tariq" chaleureux ni de "Dallil" affectueux). Nul besoin, non plus, de mesurer l’incroyable déséquilibre des temps de parole, ni la violence et la grossièreté de certains invités, qui n’ont pas cessé de couper la parole aux deux "accusés" (les deux invités qui se distinguaient des sept autres par leur position anti-prohibitionniste, leur confession musulmane et leur origine arabe). Nul besoin d’entrer dans le détail, car même si nos sept hérauts auto-proclamés de la laïcité et de la défense des femmes étaient restés courtois, la vision du monde que véhiculait ce plateau, par sa composition-même, était de toute façon une vision du monde détestable : celle que Samuel Huntington a nommé le "choc des civilisations".

De tels plateaux confirment les analyses de Mona Chollet : dans le discours de nos élites, les mots "République" et "laïcité" sont en train de vivre une mutation sémantique. "République" ne renvoie plus du tout au combat nécessaire pour la liberté, l’égalité et la fraternité, mais devient une manière abrégée de dire "la France moins les Arabes" ; quant au mot "laïcité", il ne signifie plus neutralité des institutions, mais plutôt quelque chose comme : "défense de l’Occident".

P.-S.

Notes

(1) Il s’agit de la pétition "Oui à la laïcité, non aux lois d’exception", Appel d’acteurs de l’éducation et de militants associatifs laïques et féministes contre toute loi d’exclusion des élèves voilées.
Cette pétition peut être consultée et signée sur www.lmsi.net