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« Capital humain »

Une notion-fétiche de la novlangue néo-libérale

par Alain Bihr
17 juin 2008

Quelle affreuse alliance de mots ! Comme si le capital, ce monstre froid, cette accumulation de travail mort, qui ne doit de survivre qu’au fait de vampiriser en permanence le travail vivant, de consommer productivement la force de travail de milliards d’individus en broyant le plus souvent leur existence, tandis qu’il en voue quelques autres milliards (quelquefois les mêmes) à la pauvreté ainsi qu’à la misère de la précarité, du chômage et de l’exclusion socio-économique, comme si le capital donc pouvait avoir quoi que ce soit d’humain. Les économistes et sociologues, les technocrates, les hommes politiques mais aussi les simples quidams qui osent user de cette expression disent en fait l’inhumanité de leur conception du monde, dans laquelle tout et tous se réduisent à la seule loi qu’ils connaissent et reconnaissent, celle de la valorisation du capital.

Mais qu’entendent-ils au fait par là ? Qu’est-ce qui désigne cette expression à leurs yeux ? Tout simplement la force ou puissance de travail des travailleurs salariés : l’ensemble des facultés physique (puissance, endurance, dextérité, savoir-faire), morales (courage, persévérance, conscience morale et professionnelle), intellectuelles (connaissances générales et spécialisées, imagination et intelligence), esthétiques (goûts, talents), relationnelles (capacité d’empathie, sens de la relation ou de la négociation), etc. que possèdent à des degrés et titres divers et sous différentes formes les salariés, qu’ils peuvent mettre en vente sur le marché du travail et mettre en œuvre dans les innombrables procès de travail (activités productives) dont ils sont les agents.

Ceux qui désignent la force la force de travail comme un « capital humain » entendent ainsi et se convaincre et convaincre les travailleurs salariés que chacun d’eux posséderait en fait lui aussi, avec sa force de travail, un « capital » au sens d’en ensemble de ressources, en l’occurrence immatérielles bien qu’incorporées dans sa personne, qu’il lui appartiendrait de valoriser au mieux sur le marché du travail, de vendre au meilleur prix et dans les meilleures conditions, en veillant à en maintenir et même à en accroître la valeur par sa formation initiale et continue, par son expérience professionnelle, par sa carrière, tout comme par le soin apporté à sa santé, par ses activités culturelles et de loisirs hors du travail, par ses relations personnelles etc.

Autrement dit, dans toutes les dimensions de son existence, chacun devrait se considérer et se comporter comme un centre potentiel autonome d’accumulation de richesse monétaire, à l’instar de l’entreprise capitaliste. En somme, à chacun de se comporter comme un capitaliste dont le « capital » qu’il aurait à gérer ne serait autre que sa propre personne, soit l’ensemble de ses qualités ou propriétés valorisables sur le marché. Tous capitalistes, tous entrepreneurs de soi-même, voici ce que présuppose et laisse entendre cette formule.

Passons sur le cynisme ou l’inconscience qu’il y a à parler de « capital » (donc de possibilité d’enrichissement) à propos de la force de travail de tous ceux, dont le nombre va grandissant, qui se trouvent réduis à la précarité et au chômage, voire à l’exclusion socio-économique pure et simple. Tout simplement parce qu’ils ne parviennent pas à vendre leur force de travail en tant que marchandise, encore moins à la faire fructifier comme « capital ».

Et le cynique est à peine moins éhonté et l’inconscience moins stupide de lorsque la formule s’applique à tous ceux qui échangent leur force de travail contre des salaires de misère, ces « travailleurs pauvres » dont les salaires ne suffisent pas à satisfaire leurs besoins vitaux ni ceux des leurs et dont le nombre va croissant sous l’effet du développement des politiques néo-libérales, au Nord comme au Sud.

Ce cynisme et cette inconscience contribuent, en deuxième lieu, à convaincre les uns et les autres que, s’ils se trouvent au chômage ou dans « la galère » des emplois précaires à répétition ou qu’ils sont employés au rabais, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes, qu’à l’insuffisance de leur mobilisation afin de valoriser leur « capital humain » : c’est qu’ils n’ont pas grand-chose à vendre ou qu’ils ne savent pas le vendre correctement.

Se trouent occultées du même coup toutes les structures qui président à la distribution inégale ou à l’appropriation inégale des ressources matérielles, sociales, culturelles, symboliques dans notre société, qui font que le « capital humain » d’un jeune des milieux populaires des banlieues aura peu de chance d’équivaloir celui d’un jeune issu des milieux aisés des « beaux quartiers ».

Individualiste voire psychologisante, la notion de « capital humain » dissout tous les rapports sociaux et les déterminismes plus ou moins puissants qui les affectent dans le volontarisme de la mobilisation de soi, que condense la formule populaire « Il suffit de vouloir pour pouvoir ».

Quant à la partie des travailleurs salariés qui ont encore la chance de disposer d’un emploi stable, la même formule contribue à les convaincre que c’est à leur « capital humain » qu’ils doivent cette situation plus favorable. Cela les conduit non seulement à se désolidariser des précédents, mais encore à se persuader qu’il leur faut se mobiliser ne permanence pour conserver et accroître ce « capital humain » si précieux, en transformant ainsi leur existence hors travail, dans toutes ses dimensions, en une entreprise permanence d’accumulation de « capital humain » destiné à se valoriser sur le marché du travail.

Et, en les préparant, du même coup, à culpabiliser, en s’attribuant à eux seuls la responsabilité des inévitable échecs ou revers de fortune qu’ils vont inévitablement connaître sur ce même marché.

Mais, si chacun est un petit entrepreneur gérant son « capital humain » en le valorisant au mieux sur le marché du travail, c’est alors, en troisième lieu, le mécanisme de l’exploitation capitaliste lui-même qui, simultanément, se trouve occulté et qui devient incompréhensible.

Car, en tant que gestionnaire d’un « capital humain », le travailleur salarié n’est plus censé vendre au capital une puissance (une force) de travail dont l’actualisation (la mise en oeuvre sous forme d’un travail d’une durée, d’une intensité, d’une qualité et en définitive d’une productivité déterminées) peut former plus e valeur que s valeur propre, en générant ainsi une plus-value : en fournissant au capital plus de valeur que son achat par ce dernier ne lui a coûté.

Il est censé vendre « des services » dont le salaire serait en quelque sorte le juste prix, le strict équivalent monétaire. Nulle possibilité d’exploitation entre le capitaliste et le salarié ; tout juste l’un eut-il profité de son « pouvoir de marché » plus étendu que l’autre…

A quoi s’ajoute enfin que – et c’est là un quatrième niveau de critique de la formule, de caractère plus théorique, donc plus général mais aussi plus fondamental – parler de capital à propos d’une marchandise (la force de travail), c’est pratique un solide fétichisme, au sens où Marx utilise ce terme.

C’est laisser croire que, sous prétexte que le capital est une « valeur en procès », une valeur capable de se conserver et de s’accroître au cours d’un incessant procès cyclique au cours duquel il prend alternativement l’apparence de marchandises et d’argent, toute marchandise (comme la force de travail) ou toute somme d’argent seraient, par elles-mêmes, du capital.

Et, du même coup, on occulte à nouveau complètement les conditions qui, seules, rendent possible la valorisation du capital : l’exploitation de la force de travail sous forme du salariat et l’expropriation des producteurs, leur dépossession des moyens sociaux de production, qui sont pourtant les fruits accumulés de leur propre exploitation ; de même qu’on occulte la nature même de cette exploitation : l’extorsion de surtravail sous forme de plus-value.

Parler de « capital » à propos de ce qui est le contraire même du capital en même temps que son principe générateur, c’est renverser tous les rapports de production capitalistes en les rendant incompréhensibles.

Ainsi, qu’ils le sachent ou non, les promoteurs et usagers de la formule « capital humain » sont soit de parfaits idéologues du capital, occultant et légitimant à la fois ce dernier en tant que rapport d’exploitation et de domination, soit les dupes des précédents.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Alain Bihr, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme économique, Editions Page deux, Lausanne, 2007 [1]

Contact de la maison d’édition : Page deux, Case postale 34, 1000

Voir aussi sur lmsi, l’analyse, par Alain Bihr, de la notion de Marché

Notes

[1] Lire une présentation du livre sur le site A contre courant.