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Casser l’antenne

Manuel de réappropriation des médias

par PLPL
28 juin 2005

Mettant en œuvre la tactique pierre-carlesque de l’arapède - ce mollusque qui, s’accrochant aux navires, les leste jusqu’à les faire sombrer - un Sardon a pourri durant un mois l’antenne de France Inter. Il livre en exclusivité sa recette

Le but du jeu : accéder à l’antenne de France Inter en posant une question suffisamment nulle (la « question leurre ») pour séduire les journalistes de « Radio com » ou du « Téléphone sonne ». Puis laisser libre cours à sa verve sardonique...

Échauffement

Le standard est « ouvert » aux questions deux heures avant le début de l’émission. Le (ou la) standardiste note votre question, vos prénom et numéro de téléphone. Si votre « question leurre » est retenue, un opérateur vous téléphone et vous prie de la poser de nouveau (comme à une répétition). Enfin, France Inter vous rappelle juste avant de vous donner l’antenne.

Formuler une bonne « question leurre » oblige à respecter deux principes :

1. Penser comme un journaliste : glissez-vous dans la peau de celui qu’hypnotise la lecture des éditoriaux de BHL, d’Alain Duhamel ou d’Edwy Plenel.

2. Éviter toute interrogation trop subtile afin de ne pas suggérer à l’opérateur que vous pourriez mettre en difficulté l’animateur ou ses invités.

Les tests effectués par notre enquêteur établissent que les questions retenues paraphrasent l’éditorial du Monde du jour ou les niaiseries radiophoniques de Laurent Mouchard-Joffrin et de sa camarade nicole-notiste Brigitte Jeanperrin. Grâce à ce subterfuge, Jean-Patrick (26 avril), Armand (27 avril), Jean-Christophe (17 mai), Jérôme (25 mai), Jean-Charles (27 mai), etc., ont infiltré l’antenne de France Inter.

Travaux pratiques :
France Inter, mardi 27 avril 2004,
19 h :

« Le téléphone sonne ».

Thème : « Élections européennes : quels enjeux politiques ?... ». La « question leurre » est la suivante :

« Pensez-vous que les résultats des élections européennes vont jouer un rôle dans la décision du président de la République d’organiser ou non un référendum sur la future Constitution européenne ? ».

Bête, elle est naturellement retenue. Voici la transcription in extenso de l’échange entre notre héros sardon Armand et Alain Bédouet.

Alain Bédouet :

« Armand nous appelle de Fontenay-sous-Bois je crois. Bonsoir, Armand. Êtes-vous là ? »

Armand :

« Oui... bonsoir, Alain. »

Alain :

« Oui... bonsoir... bonjour, on vous écoute... »

Armand :

« Eh bien ! écoutez : comme j’ai remarqué que dans ce genre d’émission l’animateur interrompt assez souvent l’auditeur avant que ce dernier ait fini de poser sa question... »

Alain :

« Non écoutez... je vous interromps pas, mais vous voulez bien nous parler de l’Europe ce soir, Armand, on est d’accord ? »

Armand :

« Ben, tout à fait mais... »

Alain :

« Alors on vous écoute »

Armand :

« C’est ce que vous venez de faire à l’instant... »

Alain :

« Oui. »

Armand :

« Donc je vous préviens déjà que le temps de formulation de ma question est d’à peu près trois minutes. »

Alain :

« Ben, c’est un peu long quand même... Est-ce que vous pourriez essayer d’être concis ? »

Armand :

« Ben... on ne fait pas rentrer... »

Alain [qui commence à s’énerver] :

« Enfin, écoutez, je vous propose de vous lancer, puis on verra bien... alors ! »

Armand :

« Non, c’est pas « Je me lance et on verra bien » c’est « Je pose ma question » et on ne fait pas rentrer un litre d’eau dans une tasse à café. Donc j’ai noté en appelant France Inter pour poser ma question que le standardiste ne me demande que mon prénom ; et vous, vous m’appelez par mon prénom alors que... »

Alain [désarçonné par la question] :

« Bah oui... oui on fait ça tous les soirs, on ne demande pas de patronyme précis. »

Armand :

« Voilà... et alors que quand vous vous adressez à vos invités vous allez dire Dominique Reynié, vous allez dire Stéphane Rozès. Alors moi, eh bien je profite de cette situation pour dire bonsoir à Stéphane et Dominique... »

Alain :

« ... et Dominique et Hélène, n’oublions pas Hélène ! »

Armand :

« ... et Dominique que je félicite ! »

Alain [sentant monter une rage sourde] :

« Bon, est-ce que je peux vous demander, Armand, d’en arriver quand même au fait ! »

Armand :

« Ça fait partie de ma question... »

Alain :

« Oui ? « 

Armand :

« Ça fait partie de ma question... j’ai parlé moins de trois minutes et donc ça en fait partie. Pour comprendre le sens d’une question il faut la développer... »

Alain [excédé] :

« Est-ce que vous voulez bien nous interroger ou commenter ou nous apporter des témoignages sur l’Europe, s’il vous plaît ? ! »

Armand [flegmatique] :

« Mais si vous me laissiez le temps de parler on y arriverait... »

Alain [enragé] :

« Bon écoutez, non, alors dans ce cas bon, écoutez, on réessayera une autre fois mais franchement c’est pas possible. Patrick, vous êtes en ligne de Bordeaux. »

Durée de « l’échange » : 1 minute 32 secondes.

Conseils et perfectionnement

L’animateur (bonimenteur) a droit de vie et de mort radiophonique. Il objecte, chicane, interjette en permanence, non seulement pour déstabiliser l’auditeur mais pour rappeler qui est le chef. L’animateur ne parle pas, il hurle. C’est le Duce, la Castafiore du micro. PLPL conseille donc aux intervenants de rédiger une partie de leur intervention, bon rempart contre les interruptions en tout genre.

France Inter, lundi 17 mai 2004,
8h40 :

« Radio Com ».

Jean-Christophe a ferré la rédaction à l’aide d’une « question-leurre » banale :

« Les cours du pétrole flambent. Or on sait que le pétrole n’est pas une source d’énergie infinie. Concrètement, quand n’aurons-nous plus suffisamment de pétrole disponible et où en sommes-nous dans le développement de l’usage des autres sources d’énergie ? »

Pierre (Weil) :

« Jean-Christophe est au standard de Radio-com. Bonjour ! »

Jean-Christophe :

« Oui, bonjour Pierre ! »

Pierre :

« Vous êtes à Valence ? »

Jean-Christophe :

« Tout à fait »

Pierre :

« Je suis bien renseigné, voyez. »

Jean-Christophe :

« Alors voilà, un certain nombre d’éléments conditionnent grandement les débats économiques et notamment sur France Inter. Je m’explique. Par exemple, le nouveau PDG de Radio France, Jean-Paul Cluzel, qui vient d’être nommé par le CSA, est le parrain d’un des enfants d’Alain Juppé, l’actuel patron de l’UMP. On sait par ailleurs que Jean-Luc Hees, le patron de France Inter, a animé en novembre 2002 un colloque pour Novartis, qui est un labo pharmaceutique privé. On sait que Jean-Marc Sylvestre, qui éditorialise régulièrement sur France Inter, éditorialise aussi pour TF1 qui est une chaîne privée. On sait, par exemple, que Pascale Clark, qui va prendre votre suite à 9 heures, anime aussi une émission sur une télé privée qui s’appelle Canal Plus. Tous les jours, sur France Inter, en semaine, Jean-Pierre Gaillard nous abreuve de ses commentaires sur les cours de la Bourse. On sait... »

Pierre :

« Oui, alors, écoutez, là vous êtes un peu en train de faire des... des amalgames, qu’est-ce que... où voulez-vous en venir ? »

Jean-Christophe :

« C’est des éléments concrets, Pierre ; ce que je veux dire, c’est que, par exemple, on sait que l’ancien PDG de Radio France, Jean-Marie Cavada, prend la tête d’une des listes de l’UDF pour les élections européennes. Donc, à partir de tous ces éléments, on se rend compte que France Inter, qui devrait être un média d’information public, fait la part belle à des intérêts privés et, dans ces conditions, on peut se demander, par exemple, où sont représentés les intérêts publics par rapport à tous ces intérêts privés. Voilà. »

Pierre :

« Voilà, écoutez, vous avez peut-être là fait une caricature un peu grossière de notre travail parce que nous sommes au service du public, de tous les publics, c’est notre mission numéro un, d’ailleurs pour vous répondre ce matin Bertrand Vannier, le directeur de la rédaction de France Inter, est là... »

Bertrand (Vannier) :

« Oui, Pierre, je ne saurais répondre... euh... répéter euh... ou que répéter ce que vous venez de dire « Nous sommes au service de tous les publics » [...] Mais, véritablement, empiler comme ça un certain nombre d’assiettes ne donne certainement pas la bonne image de ce qu’est France Inter. »

Deux semaines plus tard, Jean-Luc Hees, Laisse d’or de PLPL, était congédié. L’homme des ménages pour Novartis était remplacé par Gilles Schneider, un obsédé du Paris-Dakar. Stéphane Paoli, également amateur de ménages [1], restait provisoirement en place.

Lors d’une nouvelle incursion au « Téléphone sonne » du 24 mai, « Jérôme » pulvérise l’invité du jour, Dominique Reynié, en révélant son appartenance à la Fondation pour l’innovation politique de l’UMP. Mais le jeudi 27 mai vers 7 h 45, « Jean-Charles de Metz » tombe sur un os :

« je ne peux pas vous prendre, grogne la standardiste, vous êtes interdit d’antenne [...] Vous êtes aussi Armand et vous avez créé l’événement au Téléphone sonne ».

Le 7 juin, « Christophe » commet un nouvel attentat hertzien. Mais le meilleur reste à venir...

France Inter, jeudi 10 juin 2004,
8h40 :

« Radio com »

Cette fois, notre héros Sardon va porter l’estocade. « Question leurre » :

« En quoi le principe de précaution va avoir un impact sur la recherche médicale ? ».

Sa technique atteint la perfection, forte d’un nouveau précepte : on est d’autant moins interrompu qu’on flatte l’animateur sur un ton badin. Stéphane Paoli mord à l’hameçon.

Stéphane Paoli :

« Charles, bienvenue à vous, bonjour. Vous êtes en ligne à Nancy, vous êtes le premier à l’antenne ce matin. »

Charles :

« Eh bien, bonjour Stéphane. Je me permets de vous féliciter pour la qualité de votre émission. »

Stéphane :

« Merci ! »

Charles :

« Et comme vous êtes, Stéphane, un grand démocrate, je vous demande de bien vouloir me redonner la parole après que vous m’ayez répondu, cela afin que je puisse dire si les réponses apportées me paraissent acceptables ou pas, pertinentes ou pas... »

Stéphane :

« D’accord. Allez-y. »

Charles :

« Alors voilà : Jean-Paul Cluzel vient de virer Jean-Luc Hees de la direction de France Inter pour le remplacer par Gilles Schneider. Gilles Schneider est un ancien d’Europe 1. Olivier de Rincquesen qui présente sur France Inter le portrait du jour est aussi un ancien d’Europe 1. Pascale Clark qui présente sur France Inter « Tam tam » est aussi une ancienne d’Europe 1. Stéphane Bern qui présente sur France-Inter « Le fou du roi » est aussi un ancien d’Europe 1. Stéphane Paoli, c’est-à-dire vous, Stéphane, qui présentez sur France Inter le « 7-9 », êtes aussi un ancien d’Europe 1. Et Europe 1 appartient au marchand d’armes Lagardère. Et Lagardère compte parmi ses employés Isabelle Juppé. Et Isabelle Juppé est la femme d’Alain Juppé. Et Alain Juppé et Isabelle Juppé ont une fille. Et ki c’est ti qui est le parrain de la fi-fille Juppé ? C’est Jean-Paul Cluzel, le nouveau PDG de Radio France... »

Stéphane :

« Alors c’est pas une question, c’est le jeu de l’oie votre affaire... »

Charles :

« Mais j’y arrive, et je viens de boucler la boucle, la boucle du PPA, le Parti de la Presse et de l’Argent... Et on comprend mieux pourquoi dans le journal de 19 h du jeudi 27 mai, il a fallu attendre 19 h11, c’est-à-dire la deuxième partie de ce journal, pour que soit traitée l’énorme manifestation des électriciens et des gaziers qui avait rassemblé ce jour-là plus de 80 000 personnes dans les rues de Paris... Donc, je vous demande à vous Stéphane, ainsi qu’au parrain de la fille d’Alain Juppé, Jean-Paul Cluzel, le nouveau PDG de Radio France, de me dire si vous n’avez pas honte de participer à la destruction du service public d’information. Et n’oubliez pas que vous vous êtes engagé, devant des centaines de milliers d’auditeurs à me redonner la parole quand vous aurez fini de me répondre. »

Stéphane [bredouille alors un pensum à la gloire d’Europe 1, de Jean-Luc Hees, puis passe la parole à Bertrand Vannier qui en fait autant] :

« Voilà Charles. Alors, puisqu’on a promis, on tient les paroles aussi à Inter, mais pas trop longtemps s’il vous plaît, parce qu’il faut qu’on passe à d’autres questions. Vous avez à nouveau la parole. »

Charles : Écoutez, les réponses que vous donnez sont complètement à côté de la plaque... »

Stéphane [écumant soudain de colère] :

« Non ! Charles, je suis navré, ma responsabilité c’est qu’il faut toujours un pilote dans un avion. On vous a longuement répondu, vous avez posé une question, vous vous faites votre opinion comme vous le souhaitez, bien entendu. Mais il faut vraiment qu’on passe à autre chose. Navré ! Qui est en ligne maintenant, c’est Karim peut-être, Karim bonjour... »

Hors antenne, une opératrice proteste : Jean-Charles, alias Jean-Patrick, alias Armand, alias Jean-Christophe, alias Jérôme, alias Christophe, alias Charles, alias Adrien, (qui torpillera de nouveau l’émission le 16 juin) etc., ne pose pas les questions annoncées et préfère instruire les auditeurs des méfaits du PPA. Elle ne sait pas encore que des milliers de Sardons s’apprêtent à faire de même...

P.-S.

Cet article est paru dans le n°20 de PLPL, en juin 2004

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Notes

[1] Le Canard Enchaîné du 20.12.00 raconte :

« La grand-messe patronale de la Fédération française du bâtiment, où Chirac est venu parader (15.12), était animée par les journalistes Ruth Elkrief et Stéphane Paoli. »