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Ce que disent les sondages, et ce qu’ils ne disent pas

À propos du sondage annuel sur le racisme en France

par Pierre Tevanian
8 juin 2003

Les Français sont-ils racistes ? Le sont-ils plus ou moins qu’avant ? Telles sont les questions qui ont occupé au printemps 2000 la une des grands médias. Divers sondages, interprétés diversement, ont été invoqués, soit pour s’inquiéter d’une nouvelle poussée de racisme, soit pour se réjouir d’une "décrispation des Français" sur la question de l’immigration. Autant le dire tout de suite : en 2000 comme en 2002, aucun de ces diagnostics n’est satisfaisant.

Il est en effet aventureux de parler, comme de nombreux commentateurs, d’une "poussée raciste" ou d’une banalisation "en train de s’opérer", ou encore d’affirmer qu’"on découvre une opinion très réceptive aux idées de l’extrême-droite" [1]. Car si le racisme s’exprime en 2000 un peu plus ouvertement qu’en 1999 (un nombre légèrement supérieur de Français se disent racistes et approuvent l’énoncé "on ne se sent plus vraiment chez soi"), ces réponses demeurent malgré tout inférieures à ce qu’elles étaient quelques années auparavant. On peut par exemple légitimement s’émouvoir lorsqu’on apprend qu’aujourd’hui, l’énoncé "il y a trop d’immigrés en France" recueille l’approbation de 59% des sondés ; mais il ne faut pas oublier que l’on atteignait 74% d’approbation en 1995.

Il est donc bien tard pour "découvrir" une banalisation des idées racistes : cette banalisation s’est opérée durant toute la première moitié du vingtième siècle [2], puis au cours des années 1980 - dans la classe politique en premier lieu, puis dans l’opinion publique. En fait, ces dernières années, et plus particulièrement depuis 1997, les sondages indiquent plutôt une légère dé-lepénisation ? des esprits :

- l’adhésion au principe de la "préférence nationale" n’a pas cessé de diminuer, y compris entre 1999 et 2000 : l’opinion est devenue majoritairement hostile à la discrimination ;

- la peur, l’hostilité ou les préjugés défavorables à l’égard de l’Islam tendent à diminuer ;

- le nombre de partisans du droit de vote de tous les étrangers aux élections
locales augmente d’année en année (il est passé de 32% à 28% entre 1994 et 1996, puis il n’a cessé d’augmenter, passant à 39% en 1997, 44% en 1998 et 52% en 1999) [3].

Néanmoins, une vision trop optimiste serait tout aussi aventureuse. On ne peut notamment pas affirmer, comme l’ont fait certains commentateurs, que "les Français sont moins racistes qu’on ne le croit", ou que "l’opinion" est devenue moins raciste (puisqu’elle est moins favorable à la "préférence nationale") mais plus honnête (puisqu’elle s’avoue plus facilement raciste).

Il existe en effet une interprétation plus simple et bien plus vraisemblable : l’opinion est peut-être devenue tout simplement plus divisée qu’avant. Il est en effet probable que la frange la plus raciste de l’opinion se soit radicalisée en réaction à un mouvement plus large et plus profond de "décrispation". En d’autres termes, une division a pu s’opérer au sein du groupe important de ceux qui, auparavant, acceptaient le principe de la "préférence nationale" tout en se déclarant "pas racistes" :

- une partie a évolué et compris le caractère discriminatoire de la "préférence nationale" ;

- une autre partie, voyant de plus en plus reconnu le caractère illégitime de la "préférence nationale", s’est dit, en substance : "si c’est être raciste que de défendre la préférence nationale, eh bien oui, finalement, je suis raciste !".

Mais venons-en à l’essentiel : s’il n’y a pas de "poussée raciste" à déplorer, il n’y a pas lieu non plus de se réjouir. D’abord parce que, dans ces sondages, les réponses racistes demeurent nombreuses. Ensuite parce que la dé-lepénisation s’opère très lentement. Enfin, et surtout, parce qu’il ne s’agit que de sondages : sans doute est-il vrai que, depuis quelques années, les Français tolèrent plus les "immigrés" et moins la discrimination - et c’est tant mieux ; mais il faut garder à l’esprit que cette tolérance à l’"immigré" et cette intolérance à la discrimination ne sont que des opinions.

Or, des opinions, même sincères, n’ont jamais suffi à faire cesser l’injustice. En 1857, dans La désobéissance civile, Thoreau le constatait amèrement :

"De nombreuses personnes sont opposées en opinion à l’esclavage, mais elles ne font rien pour l’empêcher".

Et il ajoutait ceci, qui reste valable aujourd’hui : une injustice ne cesse pas quand les citoyens cessent d’être d’accord, mais quand une partie suffisante d’entre eux s’engage dans "une action ardente et efficace pour faire cesser le mal" [4].

Or, sur la possibilité d’une telle action contre les discriminations, et contre toutes les injustices que subissent les immigrés ou leurs enfants, aucun sondage ne nous dit quoi que ce soit. Et de fait, pendant que les Français, par sondages interposés, font leurs aveux (de racisme) ou leurs professions de foi (d’antiracisme), pendant que les aveux ou les conversions font la une des journaux et pendant que les commentateurs commentent, les discriminations et les expulsions continuent.

Il faut en effet le rappeler : un tiers des emplois est aujourd’hui légalement interdit aux non-européens, et sur les deux tiers restants, une discrimination illégale s’exerce massivement, dans une parfaite impunité [5].

Il faut rappeler aussi qu’il y a toujours, en France, soixante mille sans-papiers qui se sont déclarés dans les préfectures mais qui n’ont pas été régularisés - et qui se retrouvent fichés et renvoyés vers la clandestinité et le travail précaire. Il faut le rappeler parce que, curieusement, ce qui, sous le gouvernement Juppé, occupait la une des grands médias - et faisait descendre jusqu’à cent mille personnes dans la rue - continue aujourd’hui dans un silence de mort.

Par exemple, en mai 2000, des Lillois, en grève de la faim depuis soixante jours, risquent leur vie pour des papiers, et n’obtiennent pour réponse que l’envoi des forces de l’ordre ; d’autres, à Toulouse, sont arrêtés, placés en rétention ou expulsés dès le premier jour de leur grève de la faim. Et le peu de militants encore engagés à leurs côtés est aimablement invité à rentrer chez soi, à coup de matraques et de poursuites judiciaires (plusieurs militants ont en effet été condamnés récemment pour aide au séjour irrégulier, sans que s’esquisse le moindre mouvement de protestation - comme cela avait été le cas sous le gouvernement Juppé après la condamnation de Jacqueline Deltombe).

Il suffit, pour achever le tableau, de rappeler quelques-uns des très graves événements qui se sont produits en France durant les derniers mois, dans une profonde indifférence [6] :


- des Arméniens entrés irrégulièrement en France ont été placés en rétention dans un ancien camp d’internement de Juifs ;

- des policiers ayant violé une femme nigériane en situation irrégulière ont été laissés en liberté en attente de leur procès ;

- une famille sri-lankaise fuyant des massacres, interpellée à l’aéroport de Roissy, a été enfermée en "zone d’attente" pendant plusieurs jours, enfants compris, alors que certains étaient blessés par balle ;

- une femme enceinte de huit mois a été détenue plusieurs jours en "zone d’attente" malgré sa demande de recevoir des soins, et l’enfant qu’elle portait est mort ;

- une autre, haïtienne, a accouché dans une prison française, où elle était détenue pour simple défaut de papiers ;

- une jeune fille française de douze ans, d’origine comorienne, a été enfermée plusieurs jours en "zone d’attente" alors qu’elle avait sur elle tous ses papiers, parce que les policiers des frontières la soupçonnaient de fraude ;

- le gouvernement a remis en cause le droit de la CIMADE, seule association présente dans les centres de rétention, à poursuivre son travail de soutien aux détenus et d’information sur les conditions de détention ;

- le gouvernement a remis en cause un principe fondamental du droit français : le statut spécifique du mineur, qui le préserve de la comparution en justice et donc de la prolongation de la rétention et de l’expulsion ;

- près de 900 Kurdes, échoués sur la côte d’Azur, ont été maintenus quatre jours dans un centre de rétention, et le gouvernement a attendu les résultats (favorables) d’un sondage d’opinion pour les autoriser à déposer une demande d’asile ;

- un fonctionnaire en poste à Roissy a révélé l’existence de violences physiques contre une femme congolaise retenue en zone d’attente après un refus d’embarquement : insultée, frappée, écorchée, traînée par les cheveux à même le sol, piétinée, elle a été maintenue en rétention quatre jours sans obtenir une consultation médicale qu’elle demandait, et sans pouvoir déposer sa demande d’asile ;

- à Roissy toujours, deux enfants camerounais de trois et cinq ans ont été séparés de force de leur père, résident en situation régulière, et retenus cinq jours en zone d’attente ; le cas s’est reproduit quelques semaines plus tard avec des enfants camerounais de trois et treize ans ;

- le policier ayant abattu le jeune Habib alors qu’il volait un autoradio n’a été condamné qu’à une peine de trois ans de sursis, et le policier ayant abattu Youssef Khaif d’une balle dans la nuque alors qu’il fuyait en voiture a été acquitté ; enfin, pour le policier ayant abattu Abdelkader Bouziane dans des conditions similaires, un non-lieu a été requis ;

- un arrêté ministériel a aggravé le système discriminatoire qui régit les hôpitaux publics en réduisant de près de 20% le montant des gardes assurées par les médecins à diplômes étrangers (ce montatnt passe à 1250 francs, tandis qu’il reste à 1550 francs pour les médecins à diplômes français) ;

- le Conseil d’État a autorisé les banques à utiliser la nationalité comme critère discriminant pour l’acceptation ou le refus d’un crédit ;

- les attentats terroristes du 11 septembre ont servi de prétexte à une nouvelle intensification des contrôles d’identité au faciès, et au vote (à la quasi-unanimité) d’une loi baptisée "Sécurité intérieure" , qui autorise la police à fouiller les véhicules et à disperser, expulser ou embarquer les jeunes qui stationnent dans les halls d’immeubles.

De cette violence institutionnelle, les sondages ne nous disent rien. Comment le pourraient-ils, puisque seuls sont interrogés les électeurs, donc les Français, souvent mal informés sur ces questions ? Sans doute y a-t-il parmi ces Français des Noirs et des Arabes, qui connaissent d’expérience ce que c’est que le racisme, ou des immigrés naturalisés, qui ont connu les problèmes de papiers. Mais de nombreux immigrés n’entrent pas dans ces panels. Il y a là une forme de discrimination particulièrement perverse : des pages entières sont consacrées au racisme sans que les sondeurs ou les commentateurs interrogent ceux qui sont les mieux placés pour le connaître.

C’est pourtant la meilleure chose à faire. Car si l’on veut qu’il y ait dans la population française une réelle prise de conscience, un élan de sympathie et un engagement pour faire cesser le mal, il faut avant tout que les "immigrés" soient vus et entendus. C’est d’ailleurs cet accès des "immigrés" à la visibilité et à la parole publique, engagé depuis Saint Bernard, qui a produit le début de "décrispation" que les instituts de sondages ont enregistré sans pouvoir l’expliquer. Il en a toujours été ainsi, avec les "immigrés" comme avec les Noirs, les femmes ou les homosexuels : la prise de parole des opprimés a toujours ce double effet de "décrisper" les majorités silencieuses, tout en crispant davantage une minorité d’irréductibles [7]

On ne peut donc pas se contenter d’une condamnation verbale du racisme : si l’on veut vraiment que cessent tous les racismes, toutes les exclusions et toutes les violences, y compris institutionnelles, ce ne sont pas des sondages qu’il faut, ni même des éditoriaux alarmistes, mais un simple travail d’information, sur ce que vivent et ce que disent les immigrés.

P.-S.

Extrait de Le racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination, L’esprit frappeur, février 2002

Notes

[1] Libération , 16/03/2000, et Le Monde , 16/03/2000.

[2] Cf. P. Tevanian, Le racisme républicain, Ch. III, 3 : "L’école du mépris"

[3] Cf. CNCDH, La lutte contre le racisme et la xénophobie, La documentation française, 1997, 1998, 1999, Le Monde, 05/10/2001, Libération, 05/11/1999 et S. Bouamama, J’y suis j’y vote, op. cit., 2000

[4] H. D. Thoreau,Désobéir, 10/18, 199

[5] Cf. P. Tevanian, Le racisme républicain, ch V, 4 : "Quelle lutte contre quelle discrimination ?"

[6] Il y a eu, bien sûr, les communiqués de protestation de quelques associations, ainsi que des actions plus radicales, comme celles du Collectif anti-expulsions. Mais rien qui ressemble au mouvement de masse que ces exactions appelaient, et qui aurait peut-être eu lieu sous le gouvernement Juppé. Il y a eu aussi quelques articles, mais souvent brefs et relégués dans les dernières pages (sauf dans L’Humanité, qui a fait plusieurs "unes" sur ces événements). Enfin, la télévision a fait tantôt le strict minimum, tantôt rien du tout.

[7] Deux exemples, parmi beaucoup d’autres : c’est en réaction à l’abolition définitive de l’esclavage que s’est fondé aux États-Unis le Ku Klux Klan, et c’est en réaction aux premières revendications politiques des Afro-américains qu’a eu lieu le mouvement des lynchages. Plus récemment, le débat français sur le PACS a entraîné à la fois un recul de "l’homophobie ordinaire", lisible dans les sondages, et une radicalisation des franges les plus homophobes de la société française, qui s’est manifestée notamment dans une importante manifestation et des slogans comme "les pédés au bûcher".