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Ce que voile le voile... et ce qu’il dévoile

À propos d’un livre de Saïd Bouamama

par Pierre Tevanian
30 juin 2004

Le texte de présentation qui suit constitue la préface du livre de Saïd Bouamama, L’affaire du voile, ou la production d’un racisme respectable, paru en 2004 aux Éditions du Geai Bleu, et que nous recommandons vivement.

Contrairement à ce qui a souvent été affirmé, notamment à gauche, par toutes celles et ceux qui sentaient confusément le caractère suspect de la campagne menée autour du " voile islamique ", sans pour autant se résoudre à se solidariser avec des jeunes filles voilées, le positionnement à adopter face à la loi interdisant le voile à l’école n’avait rien d’une " question complexe ". Il aurait dû aller de soi, pour toutes les forces progressistes, mais aussi pour l’ensemble des personnels de l’École laïque, que l’interdiction n’avait pas lieu d’être, puisqu’elle ouvrait la porte à des exclusions lourdes de conséquences et contraires au principe du droit à l’éducation pour tous et toutes. Le premier mérite du livre de Saïd Bouamama est de le démontrer.

Son argumentaire est sur ce point implacable : qu’on aborde la question par le prisme de la laïcité, du combat féministe ou de la lutte contre l’intégrisme religieux, et quelles que soient les significations que les élèves donnent à leur voile, il démontre que la prohibition est la pire des démarches, non seulement parce qu’elle aboutit à des résultats opposés aux objectifs affichés, mais aussi parce que son coût humain est dramatique : ce sont des adolescentes, en plein processus de construction et de formation, qui se retrouvent prises en otage, humiliées, sommées de trancher dans la précipitation des questions identitaires et des choix de vie qui ne peuvent se faire que dans le temps long et la sérénité - et (pour beaucoup d’entre elles) déscolarisées, c’est-à-dire dépossédées d’un des plus précieux instruments d’émancipation qui soient.

C’est cette position claire et argumentée qui a amené Saïd Bouamama à réagir très tôt, dès mai 2003, à la campagne qui s’est alors relancée sur le thème du " voile à l’école ". Nous avons alors, ensemble, avec d’autres acteurs de l’éducation et du monde associatif, lancé un appel intitulé " Oui à la laïcité, non aux lois d’exception " [1] et mené une série de débats au sein du monde enseignant, syndical et associatif, afin d’opposer une résistance à la véritable hystérie politique et médiatique qui s’est emparée du pays.

Pendant que nous menions ce combat, nous avons été amenés à nous pencher sur la véritable question complexe : pourquoi la question simple du droit à l’École des filles voilées n’a-elle pas été appréhendée comme telle par l’ensemble des forces de gauche et du monde enseignant ? Pourquoi ces derniers se sont-ils laissés entraîner dans un " débat " malsain qui, de surcroît, n’était pas le leur et les menait à mille lieues de leurs préoccupations et de leurs combats propres ? Et pourquoi une très nette majorité des enseignants, ainsi qu’une partie importante du " peuple de gauche ", après s’être laissées imposer la question, se sont-elles également ralliées à la réponse attendue : l’acquiescement à la loi d’interdiction ? Par quel biais, et à l’issue de quels refoulements, dénégations et sublimations, ces acteurs sociaux ont-ils pu se reconnaître dans une problématique imposée " d’en haut " par un gouvernement qu’ils venaient pourtant d’affronter, au printemps 2003, à l’occasion de la réforme des retraites et du projet de décentralisation du service public d’éducation ? Le second mérite du livre de Said Bouamama est d’apporter de précieux éléments de réponse à cette série de questions.

Du débat sur l’interdiction du " voile islamique " à l’école, on a beaucoup dit, à juste titre, qu’il s’agissait d’un débat-écran, dont l’effet, sinon le but délibéré, était de masquer un certain nombre de questions sociales comme le chômage, la précarité et les discriminations, et de diviser les forces de gauche et le mouvement social à un moment où l’État social était démantelé de toutes parts (retraites, statut des intermittents, création du Revenu Minimum d’Activité, " réforme " de l’assurance-chômage...) et où les libertés publiques étaient remises en cause (lois Sarkozy, lois Perben, " réforme " de l’asile politique...).

Cette dimension de diversion et de division est essentielle, et Saïd Bouamama l’insère à juste titre dans son analyse, en montrant comment la campagne contre " le voile " s’inscrit dans une logique d’ensemble, tant à l’échelle du pays que, sous des modalités diverses, à l’échelle de la Planète : la logique libérale.

Cette logique se déploie toujours en trois volets : le démantèlement des services publics et des acquis sociaux ; la gestion sécuritaire, policière et pénale de la misère ; enfin, un travail idéologique de légitimation, de dissimulation, de diversion, de division et de construction de boucs émissaires. C’est essentiellement dans ce troisième volet que s’inscrit la campagne contre les élèves voilées.

Mais ce qu’on n’a pas assez dit, et que Saïd Bouamama vient rappeler utilement, c’est que la loi interdisant le foulard à l’école n’est pas seulement un écran. Elle n’est pas, comme beaucoup l’ont affirmé un peu trop commodément, un simple " écran de fumée " : cette loi est aussi une loi liberticide parmi toutes les autres, avec des effets bien réels, parmi lesquels l’exclusion et la déscolarisation de jeunes femmes issues, pour la plupart, des classes populaires.

Le livre de Saïd Bouamama est sur ce point une interpellation adressée aux forces de gauche et d’extrême gauche françaises : pourquoi avoir ainsi réduit la violence symbolique et réelle qui s’est exercée depuis six mois contre les filles voilées, et plus largement contre les personnes de confession musulmane, à un simple " écran de fumée " ? L’argument selon lequel il fallait se concentrer sur les vraies questions ne tient pas, car si " le voile " est assurément un faux problème, l’exclusion de celles qui le portent n’en est pas un - et la gauche et l’extrême gauche françaises vont devoir répondre de l’attitude d’évitement qu’elles ont adoptée sur ce point.

Enfin, si le semblant de débat qui a eu lieu autour du voile est un écran, ce n’est pas seulement au sens où il cache une partie importante de la réalité sociale ; c’est aussi au sens où il rend visible un pan de cette réalité : sur cet " écran " se sont en effet projetées des images, des fantasmes et des phobies, qui ont révélé dans toute son ampleur une réalité jusqu’alors latente, ou en tout cas moins nettement visible. Cette réalité, que Saïd Bouamama connaît très bien pour l’avoir affrontée, combattue et analysée depuis de nombreuses années, c’est la représentation dominante que se font les élites politiques, mais aussi la " petite noblesse d’État " que constitue notamment le corps enseignant [2], de " l’Islam ", des " musulmans ", et plus largement des " populations " issues de l’immigration post-coloniale.

Le grand intérêt de l’analyse de Saïd Bouamama est qu’elle articule ces différents niveaux, et ces différentes questions : l’Islam est un faux problème, mais l’islamophobie est un vrai problème ; le voile à l’école est un faux problème, mais l’exclusion est un vrai problème ; la focalisation sur le voile cache de nombreux problèmes de fond, mais elle en révèle aussi d’autres, tout aussi fondamentaux.

Saïd Bouamama articule également de manière salutaire une dénonciation claire de l’ethnicisation et de la " confessionnalisation " des problèmes sociaux, et une prise en compte des stigmates et des discriminations à base " ethnique " ou " confessionnelle " qui frappent les " immigrés " et les " jeunes issus de l’immigration ". Il dénonce l’essentialisation du " musulman " (par les politiques, les grands médias et une partie du monde " savant "), tout en prenant en compte les effets performatifs de cette essentialisation : à force de parler, haut, fort, et en toute occasion, de " musulmans ", les " milieux autorisés " font exister le musulman en tant qu’identité socio-politique spécifique, dans la mesure où être musulman, dans un monde social dominé par le racisme et l’islamophobie, c’est être confronté à une situation réellement spécifique, qu’on peut nommer stigmatisation et discrimination. Sartre disait que c’est l’antisémitisme qui fait exister le Juif comme " Juif " (plutôt que comme être humain semblable aux autres) [3] ; de la même manière, c’est l’islamophobie qui fait exister " le musulman ".

En d’autres termes, l’analyse de Saïd Bouamama combine avec à-propos une grille de lecture socio-économique d’inspiration marxiste et une prise en compte du fait colonial, de sa spécificité et de ses effets contemporains ; il nous permet ainsi d’échapper à deux écueils symétriques :

- d’une part l’universalisme abstrait qui occulte, ou en tout cas minore, les discriminations qu’affrontent les personnes identifiées comme " musulmanes " dans la société française d’aujourd’hui, et qui s’en tient à des appels incantatoires à l’union sacrée (" Tous ensemble ", " Même patron, même combat "), sans comprendre qu’on ne peut s’y reconnaître lorsqu’on subit un tort spécifique auquel personne ne prête attention, et autour duquel personne n’est prêt à se solidariser ;

- d’autre part le point de vue communautariste, qui consiste au contraire à se focaliser sur le tort spécifique fait aux musulmans, et à en appeler à " la communauté ", en méconnaissant l’importance des rapports de classe et des conflits d’intérêt qui divisent cette " communauté " (entre travailleurs immigrés, prolétariat " issu de l’immigration " et " beurgeoisie ") et qui unissent potentiellement des musulmans et des non-musulmans.

La force de l’analyse de Saïd Bouamama consiste précisément à prendre en compte à la fois les rapports de classe et la discrimination raciste (qui est massive, systémique, institutionnelle et " trans-classes "), en situant celui qu’il nomme le " jeune issu de la colonisation " au croisement de deux filiations : celle du prolétariat et celle de l’ indigénat.

En cela, il interpelle, à nouveau, les forces politiques françaises. Car en tant que prolétaire, subissant une situation sociale qu’il partage avec des Français de toutes origines et de toutes confessions, ce " jeune issu de la colonisation " peut s’inscrire dans un combat commun avec les organisations ouvrières françaises, mais à une seule condition : que ces organisations admettent qu’au tort qu’il subit en tant que prolétaire s’ajoute un tort spécifique, que ne subissent pas les autres prolétaires, et qui lui est fait en tant que descendant de colonisé et en tant que " musulman ".

Si les organisations françaises persistent dans leur attitude de déni, si elles refusent d’intégrer dans leur agenda la lutte contre ce tort spécifique, y compris lorsque ce sont des enjeux aussi inhabituels pour le mouvement ouvrier français que la liberté de conscience, la liberté de culte ou le droit d’arborer des signes religieux qui sont en jeu, elles ne pourront que constater et déplorer, sans en comprendre le ressort, le " repli communautaire " de ce " jeune " qui ne pourra pas se reconnaître dans l’image qui lui est donnée de la " classe ouvrière ", et à qui ne restera que l’identité de " musulman ".

La division serait alors complète, les luttes sociales compromises, et le terrain propice à de nouvelles " affaires de voile " - à l’école et, qui sait ?, à l’Université, dans les services publics et dans les entreprises.

Dans une telle situation, face à de tels dangers, on ne peut qu’espérer que le livre de Saïd Bouamama soit lu, que ses analyses soient discutées, et que son appel soit entendu.

Notes

[1] Cette pétition a été initiée en mai 2003 avec des membres du MIB, de l’École des citoyens, de Femmes Publiques, du Festival Permanent contre les lois racistes, d’Act Up, de la FCPE, du SNES, du SGEN-CFDT, de Sud Éducation et du SDEN-CGT, auxquels se sont associés des universitaires, parmi lesquels Étienne Balibar, Françoise Gaspard, Catherine Lévy, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Sidi Mohamed Barkat et Gérard Mauger. Elle a ensuite reçu près de 3000 signatures, émanant de tout le mouvement social, associatif, et syndical. Le texte de la pétition et la liste complète des signataires figurent sur le site www.lmsi.net, en page d’accueil

[2] Cf. P. Bourdieu, La noblesse d’État, Minuit, 1988, et P. Bourdieu (dir.), La misère du monde, Seuil, 1992

[3] J.-P. Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, 1946