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Christine Le Doaré, votre féminisme est de droite !

Réponse à une tribune de la présidente du Centre LGBT de Paris

par Florine Leplâtre, Pauline Londeix
6 mars 2010

Le 3 mars 2009 à 7h53, une individue se déclarant « féministe » a déversé sur la toile une grande quantité de propos incohérents, bêtes et insultants.

Nous aurions pu écrire un roman si nous avions voulu répondre point par point au texte de 12 pages de Christine Le Doaré, intitulé « Non, votre féminisme n’est pas nouveau » et publié sur le blog de la présidente du centre LGBT de Paris à moins d’une semaine du 8 mars. Soucieuses de ne pas laisser inassouvie la « curiosité » (sic) de Christine Le Doaré, mais également de garder notre temps et notre énergie pour d’autres choses plus importantes, nous nous proposons de ne répondre qu’à une partie des inepties dont son billet est tissé.

Madame Le Doaré, dans votre billet, vous demandez plusieurs fois qu’on vous explique certaines choses, vous jugez certaines positions incompréhensibles, nous voici donc à votre rescousse.

1. « Une « nébuleuse alternative » constituée de groupuscules et individus en appelle à « un nouveau féminisme » et propose une autre manifestation que celle du MNDF. Par nature curieuse, j’ai voulu comprendre les raisons d’un tel besoin de séparation et de visibilité ; alors, j’ai comparé leurs revendications avec celles de la plate-forme du MNDF. J’ai aussi consulté leurs échanges sur le groupe Internet “Un nouveau féminisme est possible” et j’y ai retrouvé, sans surprise, quelques militants de la nébuleuse des alternatifs “pro-sexe” ou “sexe positif”. »

Tout au long de votre texte, vous faites référence à une « nébuleuse féministe » sans prendre la peine de nommer des groupes que vous connaissez très bien. Cette métaphore astronomique récurrente, peut-être empruntée aux services de renseignement, semble présupposer que les éléments qui la compose indistincts. Pourtant, ces groupes, qui aujourd’hui font vivre le féminisme en France, sont visibles, et ont souvent à réaffirmer leur opposition à l’exclusion de certaines minorités au sein même des femmes, comme les travailleuses du sexe et les filles voilées. Ce collectif n’a par ailleurs jamais prétendu défendre un « nouveau » féminisme.

Lorsque vous énumérez des « revendications » (que l’on gagne à ne pas seulement « survoler »), vous listez des thématiques, et non des revendications. Cela montre que le féminisme que vous défendez ne revendique rien, ou bien que vous-même ne savez pas très bien ce que vous revendiquez. Une revendication est quelque chose de transformable en un acte politique concret, dans le but de permettre une amélioration concrète dans la vie quotidienne des personnes concernées.

2. « Notre “nébuleuse alternative” insiste aussi sur les problèmes des femmes “racialisées”, étrange expression tout de même, si l’on considère qu’il n’existe qu’une seule race, la race humaine. »

« L’étrange expression femmes racialisées », utilisée depuis longtemps – et moins souvent d’ailleurs que « racisées », désigne les personnes victimes du racisme, qui, aux dernières nouvelles, existe bel et bien. Nommer une oppression n’a jamais signifié que l’on en légitime les causes, mais constitue au contraire un bon point de départ pour lutter contre l’oppression en question. Ne pas la nommer équivaut à la nier.

3. « Ce que je trouve plus accablant encore c’est que des universitaires, des chercheurs, sans surprise très majoritairement masculins, sont de fervents adeptes de la légalisation de la prostitution ; ceux-là devancent ou cautionnent les mouvements pro légalisation. »

Vous critiquez la composition du STRASS, que vous supposez trop masculine pour être représentative, ainsi que les chercheurs de sexe masculins qui défendent la légalisation de la prostitution : vous ne citez pourtant à l’appui de votre position que deux hommes chercheurs, Karl Marx et Richard Poulain (ou plutôt Richard Poulain citant Karl Marx, car vous n’avez pas été jusqu’à lire Misère de la philosophie).

4. « Les théories “pro-sexe” (…) ne méritaient peut-être pas autant d’attention, d’ailleurs, de nos jours c’est le mouvement “no-sexe” qui les supplante ! Oui l’alternance en quelque sorte, trop de pression à consommer du sexe conduit, par opposition, les adeptes du “no-sexe” à refuser tout échange sexuel et c’est furieusement tendance aux Etats-Unis. [ …] N’est-ce pas terrible de réaliser notamment, que les mafieux du crime organisé et les patrons des industries du sexe ne pouvaient pas rêver de meilleurs alliés ! »

Avec une certaine candeur, vous commettez un nouvel amalgame, entre le prohibitionnisme qui vise le travail du sexe et la pornographie d’une part, et l’asexualité d’autre part. Faites-vous exprès de ne pas comprendre qu’être pro-sexe, ne vise pas à imposer nos sexualités aux autres, mais bien à poser la sexualité comme une question éminemment politique ? Prétendre être devenue « no sexe » à cause des mouvements « pro-sexe » n’a de sens que si pour vous « pro sexe » signifie promouvoir les violences sexuelles, les viols, la réduction en esclavage des femmes aux quatre coins de la planète. Ces actes, jamais la « nébuleuse féministe » ne les a défendus. Et ce n’est pas en devenant « no sexe » que vous « aiderez » les femmes violées dans la région des Grands Lacs, rassurez-vous.

5. « Indéniablement, beaucoup de féministes sont éloignées des questions trans. ; pourtant, des trans. sont devenues, deviendront des femmes, d’autres ne veulent pas être assimilées au genre masculin, d’autres encore veulent s’affranchir du genre . »

Lorsque vous dites « devenir femme » pour parler de tous les trans’, cela révèle à la fois une méconnaissance, un désintérêt et un mépris pour les personnes concernées. D’abord ; dire que les trans’ MtoF « vont devenir des femmes » est clairement essentialiste et dénote une vision binaire des genres. En outre, l’omission volontaire des FtoM rejoint les procédés des médias, quand ils s’intéressent aux question trans’ de manière voyeuriste et simpliste. Tous les trans’ sont victimes de discriminations sexistes.

6. « Je comprends aussi que les membres de la “nébuleuse alternative” reprochent au MNDF d’exclure des individus ou groupes du cortège du 8 mars. L’exclusion n’est peut-être pas une réponse adaptée en effet, mais ce sont en partie les mêmes qui veulent chasser Gaylib, les LGBT de l’UMP, de la Marche des Fiertés LGBT ! Comprend qui peut… »

La réponse est simple : les combats féministes ne sont pas isolables des combats LGBT, ni des autres questions. Il serait schizophrène d’oublier nos divergences de fond avec les gays de droite. Mme Le Doaré, où étiez vous pendant le débat sur l’identité nationale ? Avez vous oublié que le gouvernement actuel expulse des sans-papiers (dont des femmes) ? Qu’il laisse des gens mourir en prison (dont des femmes) ? Qu’il a amorcé le démantèlement du système de soin (dont les femmes sont aussi usagères) ? Avez vous oublié que l’UMP a en son sein des personnalités politiques ouvertement homophobes, comme Vanneste et Boutin ? Et que Sarkozy n’a jamais donné suite à ses promesses sur l égalité des droits ?

7. « 8 mars, journée internationale des femmes, oblige, laissons de côté quelques instants nos combats LGBT. »

C’était un très mauvais début. L’injonction à laisser de côté certaines questions pour en revenir aux « fondements fondamentaux » ou aux « principes fondateurs », est dangereuse et violente . Elle rappelle les réponses qu’on a fait et qu’on fait encore aux minorités (femmes, raciséEs , lesbiennes, trans’…) dans les mouvements sociaux et politiques de « gauche » : « réglons d’abord les problèmes économiques, le vôtre est secondaire, il se réglera de lui-même ou, au pire, on le réglera plus tard ».

En vous en prenant gratuitement à ce collectif féministe, c’est vous qui « dévalorisez, dévoyez, ridiculisez le féminisme ». Par votre longue diatribe, vous avez montré que vous connaissez peu des combats des LGBT (ce qui inquiétant pour la présidente du centre LGBT de Paris), et plus généralement des combats minoritaires. Vous avez aussi montré que, politiquement, vous êtes plus proche de la droite que des féministes qui se battent pour leurs droits, contre les discriminations et les lois d’exclusion. Votre féminisme est de droite.

P.-S.

Florine Leplâtre et Pauline Londeix sont des membres de la nébuleuse féministe.