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Comment apprendre à « parler bien » aux « jeunes du 93 »

A propos d’un documentaire problématique

par Philippe Blanchet
17 mai 2017

Gros soutien médiatique pour le documentaire À Voix Haute. La Force de la Parole, présenté un peu partout comme plein de bonnes intentions à l’égard des « jeunes du 93 » qui vont vous impressionner, vous faire rire et pleurer, parce que quand on leur donne une bonne formation pour apprendre à « parler bien », ils/elles révèlent des capacités insoupçonnées...

La formation, c’est la préparation au concours Eloquentia, créé par la coopérative Indigo en partenariat avec l’université Paris 8 (« Vincennes à St Denis ») et des groupes comme Danone, SFR ou Loréal qui cherchent à se faire bien voir en aidant à « l’égalité des chances ». Ce concours vise à sélectionner le « meilleure orateur du 93 » et à former « à la prise de parole en public et à la culture du débat ».

Plein de bonnes intentions, sans doute. Mais voilà, ce film est bourré d’ambigüités contradictoires. La plus générale, c’est qu’on nous présente ça comme un travail à la prise de parole et au débat publics, alors que ça ne vise que des situations particulières de déclamation comme, avant tout, le théâtre, mais aussi la plaidoirie devant un tribunal. On apprend, d’ailleurs, que les deux finalistes du concours sont devenus acteurs et on voit un groupe de jeunes de la promo terminer sa formation après le concours en allant présenter des mini plaidoiries dans un tribunal (hors séances). Le jury est composé d’acteurs, chanteurs et avocats. Il ne s’agit donc pas d’apprendre à « parler bien » à des jeunes, mais de les former à une éloquence bien spécifique (ou alors on cherche à nous faire croire que « parler bien », c’est ça).

D’ailleurs, qui sont ces jeunes ? Le film est promu comme traitant de « jeunes du 93 », ce qui renforce un cliché discriminatoire comme quoi ces jeunes seraient forcément des « démunis langagiers ». En fait, ils sont tous et toutes déjà étudiant-e-s à Paris 8, certaine-s déjà arrivé-e-s en master, preuve de leur réussite à franchir des filtres linguistiques préalables. Et quand on les écoute à leur entrée en formation, au début du film, on réalise qu’ils et elles sont très à l’aise pour s’exprimer en français, à l’oral, devant le groupe et la caméra.

Ces jeunes n’ont aucun besoin de formation à prendre la parole y compris en public, sauf pour pratiquer un art oratoire, ce qui est autre chose. Et c’est là dessus qu’ils et elles sont évalué-e-s lors du concours : le vainqueur déclame en vers... Il n’est bien sûr pas le meilleur orateur « du 93 » mais, selon le jury, du groupe des trente étudiant-e-s inscrit-e-s à la formation-concours sur une forme rare d’éloquence. Quant à tous les autres habitant-e-s du 93 et à leurs paroles, ils et elles ne comptent apparemment pas.

Concours ?! C’est là qu’on voit apparaitre la philosophie sous-jacente du programme filmé. Trente au départ, huit sélectionné-e-s, deux finalistes, un vainqueur qui remporte une médaille (et, indirectement, un job). On est bien dans la compétition, cette forme ignoble et banalisée de production audio-visuelle dont la télé est envahie, pour bien enfoncer dans la tête des gens l’idéologie de la concurrence, de l’arrivisme, de la « réussite » du plus fort et du rejet du plus faible dans une société pensée comme une jungle.

L’un des formateurs le répète dans le docu, pour lui « la parole est un sport de combat », allusion faussée au docu de Pierre Carles sur Bourdieu. La parole aide à combattre, mais de là en faire un combat en elle-même. On a droit à toute la mise en scène façon « téléréalité » du « suspense » (puisqu’on sait que certain-e-s vont être, hélas, éliminé-e-s), qui rappelle, entre autres, « The Voice » : évaluations agressives, battements de cœur, stress, gros plans sur des visages angoissés, ultime répétition aux toilettes, sueur, pleurs...

On peut aussi s’interroger sur le modèle très formaté, et même autoritaire, socioculturellement très marqué, de prise de parole qui est proposé aux jeunes dans certaines parties de la formation. On leur impose un exposé selon le plan de la rhétorique classique grecque et latine (« le plan, y a 5 parties, c’est comme ça depuis toujours » dit le formateur, ce qui est évidement faux). Le concours porte, d’ailleurs, un nom latin. On interdit le mot « connard » : « jamais la vulgarité n’a servi à quoi que ce soit dans la parole » dit le formateur, et pourtant, si, un mot décalé donne, justement de la force au propos, et puis ce qui est « vulgaire » (étymologiquement ça veut dire « populaire ») pour les un-e-s ne l’est pas forcément pour d’autres.

Au passage, le docu laisse passer implicitement l’idée qu’une « pédagogie » par l’humiliation est efficace. Un formateur dit régulièrement à propos du travail des jeunes : « c’est de la merde, c’est nul, c’est à chier, c’est pourri » (c’est le même qui leur interdit de dire « connard »), arrache et jette la feuille de préparation d’un jeune, tout en prétendant œuvrer dans « l’amour de la parole » à « la liberté d’expression » (on a droit au poncif « je suis Charlie »), et à « une parole libre, sincère, authentique ». Au passage aussi, les deux sujets de débat imposés en classe et qu’on voit dans le film (c’est sans doute une sélection) sont sexistes. Jugez-en : « La St Valentin, les filles sont pour, les garçons sont contre » (romantisme contre virilité, bravo les clichés) et « les maisons closes, pour ou contre ».

Il y a bien sûr aussi de bonnes choses dans ce film. Les jeunes, attachant-e-s, sympas, volontaires, intelligent-e-s, marrant-e-s, plein d’inventivité, parfois touchant-e-s, enrichissant-e-s aussi, y compris quand ils et elles racontent leurs parcours de vie entre discriminations, ghetto et dénuement. Les moments où, avec de chouettes formateurs et formatrices venu-e-s de métiers artistiques, on travaille dans une bonne ambiance la parole et la gestuelle théâtrales, on improvise du slam, on écrit des textes de rap, on est applaudi-e par le groupe, dans une belle solidarité. Le moment où la voix étranglée d’une réfugiée, qui a connu la dictature et qui dit son poème sur un oiseau auquel on a arraché les cordes vocales, convainc bien mieux que toutes les stratégies rhétoriques, dans un silence ému qui en dit plus que le « faites du bruit » devenu à la mode pour acclamer.

Mais il faut, pour les apprécier, faire son chemin dans les méandres des contradictions et des sous-entendus discutables portés par ce film. Un film qui donne aussi à voir quelque chose de plus limité (et pour partie plutôt réussi) que ce qui est annoncé.