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Comment se fait-il que les Blancs soient des expatriés alors que nous autres sommes toujours des immigrés ?

Réflexion sur la hiérarchisation des races et ses formes euphémisées

par Mawuna Remarque Koutonin
19 mars 2015

Il semblerait évident que toute personne qui quitte son pays pour aller travailler à l’étranger soit qualifié d’expatrié, et pourtant non : le terme ne s’applique, exclusivement, qu’aux Blancs.

Car dans le registre de la migration humaine, il existe encore des termes qui perpétuent une vision hiérarchisée du monde dans laquelle les Blancs sont au-dessus des autres. Le terme d’« expatrié » en est un.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un expatrié ? Et qui est expatrié ? Selon Wikipedia, un expatrié (qu’on réduit souvent à « expat ») est une personne qui réside de façon temporaire ou permanente hors de son pays d’origine. Le mot vient du grec exo (« en dehors de ») et patrida (« le pays »).

On pourrait alors s’attendre à ce que toute personne qui travaille dans un pays étranger soit considérée comme expatriée quelles que soient sa couleur de peau et son origine. Il n’en est pourtant rien. « Expatrié » est un terme qu’on réserve aux Blancs occidentaux qui partent travailler à l’étranger.

Les Africains, les Arabes, les Asiatiques sont vus comme des immigrés. Les Européens sont des expatriés car ils ne sont pas considérés comme étant au même niveau que les autres. Ils sont supérieurs. « Immigré » est un terme qu’on réserve aux « races inférieures ».

Vous n’êtes pas obligé de me croire. Mais le Wall Street Journal, qui est l’un des journaux d’actualités économiques les plus en vue, héberge un blog dédié à la vie des expats et qui a récemment publié une histoire intitulée : « Mais, au fait, qui est expat ? »

En voici les principales conclusions :

« Certaines personnes sont considérées comme "expatriées", d’autres comme des "immigrés", et d’autres encore juste comme "migrants". Tout dépend de leur classe sociale, de leur pays origine et de leur statut économique. Il est surprenant de voir certaines personnes à Hong Kong être désignées comme "expat", d’autres jamais. Par exemple, une femme de ménage qui vient des Philippines est considérée comme une "invitée" même si elle vit dans le pays depuis des décennies. Des Chinois du continent qui parlent le Mandarin y sont rarement considérés comme des expats … Il s’agit d’un deux-poids deux-mesures inscrit dans les statuts administratifs et les politiques migratoires ».

Il en va de même en Afrique et en Europe. Des cadres Africains qui partent travailler en Europe ne sont pas vus comme des expats, ils sont des immigrés. Le simple fait d’être noir ou de couleur m’interdit le qualificatif « d’expat ». Comme le souligne un travailleur migrant Africain :

« Dans le langage politiquement correct, je suis un immigré "hautement qualifié". »

La plupart des Blancs nient le fait qu’ils bénéficient des privilèges d’un système raciste. Et pourquoi pas ? Mais il est de notre responsabilité de pointer et de leur nier ces privilèges tout droit hérités d’une idéologie suprémaciste dépassée. La prochaine fois que vous voyez un de ces expats en Afrique, appelez-le immigré comme tout le monde. Si cela le heurte, il peut bien faire des bonds et en rester là. Mais la déconstruction politique de cette représentation surannée du monde doit se poursuivre.

P.-S.

Cet article a été publié dans The Guardian en mars 2015. Nous le publions avec l’autorisation de l’auteur. Mawuna Remarque Koutonin est le responsable du site SiliconAfrica.com et militant au sein de l’organisation Africa Renaissance.

Traduction : Nelly Dupont.