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Cour d’assises de Bordeaux, octobre 1997

Présentation du livre La bataille d’Einaudi

par Fabrice Riceputi
2 décembre 2015

Avant d’être un événement bien connu des historiens, le 17 octobre 1961 a fait l’objet d’une amnésie complète. C’est elle que Jean-Luc Einaudi a dû vaincre dans un long combat de trois décennies, dont Fabrice Riceputi, dans son livre La bataille d’Einaudi, vient aujourd’hui restituer les grandes étapes : un travail d’enquête solitaire, la publication de La bataille de Paris en 1991, un témoignage sept ans plus tard lors du procès de Maurice Papon, puis le procès pour diffamation intenté à l’historien par Papon... Le livre de Fabrice Riceputi nous raconte également la résistance acharnée de l’appareil d’État lui-même à livrer ses secrets contenus dans ses archives, et la lente et difficile apparition du 17 octobre 1961 dans les manuels scolaires. Il nous convie enfin à une réflexion profonde sur l’incapacité de notre société à regarder en face son passé colonial, dont les effets pèsent encore lourdement dans les rapports sociaux contemporains. De cet utile travail d’anamnèse, portant lui-même sur un autre travail d’anamnèse, nous publions ici les premières pages, avec l’amicale autorisation de l’auteur et des éditeurs.

La salle d’audience de la cour d’assises de la Gironde, spécialement aménagée pour l’occasion, est bondée. Sur l’estrade qui fait face au public, outre les quatre juges et les deux avocats généraux, se trouvent les dizaines d’avocats des parties civiles, ceux de la défense, les jurés. Sur la droite, dans un box, protégé du public par une vitre blindée et un garde du corps, l’accusé. À l’extérieur, dans une autre salle également remplie de journalistes français et étrangers qui n’ont pu trouver place dans le tribunal, on retransmet les débats sur grand écran. Les audiences, comme l’avaient été celles des procès Barbie et Touvier, sont intégralement filmées :

« Derrière le président […], une grosse caméra noire a remplacé le buste de Marianne, ou l’allégorie de la Justice, qui, dans les salles d’assises, préside traditionnellement les débats. À Bordeaux les audiences quotidiennes seront toutes filmées et les cassettes rejoindront chaque soir les archives sous escorte policière. » [1]

C’est un procès dit «  pour l’histoire  », le procès le plus médiatisé depuis l’après-guerre. On juge l’ancien ministre du Budget Maurice Papon pour son concours actif dans la déportation entre 1942 et 1944, alors qu’il était secrétaire général à la préfecture de la Gironde, de 1 690 juifs, en huit convois, de Bordeaux à Drancy, dernière étape avant Auschwitz.

Mercredi 15 octobre

Un peu étrangement, avant d’évoquer Vichy, il faut parler de la guerre d’Algérie. Car l’accusé dont on examine aujourd’hui, comme il se doit, le curriculum vitae eut, dès son recyclage dans la préfectorale d’un État républicain restauré, une activité coloniale de premier plan. En 1945, après avoir été jugé bon pour le service par une commission d’épuration, il poursuivit en effet sa carrière à la sous-direction des affaires algériennes de l’Intérieur, puis fut, à deux reprises, de 1949 à 1951 et de 1956 à 1958, préfet de Constantine. Enfin, il dirigea la préfecture de police de Paris durant les dernières années de la guerre d’Algérie, de 1958 à 1962 [2]. Il ne quitta ce poste qu’en 1967.

C’est à Maurice Papon lui-même que le président Jean-Louis Castagnède demande d’abord de raconter cette partie de sa carrière, ce qu’il fait bien volontiers. C’est un homme solidement préparé, sûr de lui et pugnace, nullement sur la défensive, qui prend la parole avec autorité. À 87 ans, il n’a rien perdu de sa superbe   :

« Une voix sûre, qui prend son temps. Une expression aisée, qui sent le passé, un phrasé impeccable, conjugué au subjonctif et où il est question de carrière que l’on " embrasse ", de sentiments qui " honorent " et de " charité parentale"  » [3].

À plusieurs reprises, le greffier de la cour d’assises indique dans les minutes du procès les postures théâtrales ainsi que les mouvements d’humeur d’un homme habitué au commandement et souffrant mal la contradiction.

Les nombreux avocats des parties civiles le questionnent rudement, tentant de le déstabiliser. Il s’agace, mais a néanmoins réponse à tout. On aborde ses activités dans l’Est algérien, haut lieu de l’insurrection nationaliste. La terrible répression du soulèvement de Sétif en mai 1945, sur laquelle il fut d’abord chargé d’informer le ministre de l’Intérieur puis dont il dut gérer les suites en 1949  ? Elle «  a, dit-il, soulevé [son] cœur et [son] esprit  » [4].

Plus tard, en poste comme préfet Igame (inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire) dans un Constantinois où il avait tous les pouvoirs et que l’on nommait parfois «  la Paponie  », ne dirigea-t-il pas contre les civils algériens une répression des plus féroces, incluant, selon nombre de témoins, rafles, tortures, exécutions sommaires  ? Ayant toujours «  réprouvé la torture  » et les exactions, la main sur le cœur, il écarte ces accusations qui le blessent. Devenu soudainement un brin orientaliste, il va même jusqu’à déclarer son amour pour un islam si «  longtemps caressé  » en Afrique du Nord, indiquant fièrement que «  dans les wilayas musulmanes, […], on [l]’appelait alors “le Mâhadi”  ». Ce qui signifie, poursuit-il doctement, «  “le maître”, mais cela voulait dire le sage, le juste et c’est peut-être la meilleure décoration que j’ai recueillie dans ma carrière  ». Visiblement satisfait par l’effet de ce cliché du paternalisme colonial, l’accusé «  éteint son micro d’un geste énergique  » et se rassied, note le greffier [5].

On en vient à la préfecture de police de Paris, qu’il dirigeait lors de la manifestation des Algériens, le 17 octobre 1961. Papon ne redoute manifestement pas d’aborder ce sujet. Il connaît par cœur la partition de sa défense, pour l’avoir déjà jouée avec succès en 1961, face à de redoutables ennemis politiques. Il y a là au contraire, selon lui, une excellente occasion de marquer des points décisifs pour la suite de ce procès. Elle lui permet de rappeler à tous quel serviteur efficace et loyal de la république gaullienne il a été après Vichy. Et combien le général de Gaulle lui-même lui a manifesté sa confiance la plus entière, le couvrant d’éloges pour avoir «  tenu Paris  » face au FLN. Ce qu’il a fait, assure-t-il, sans violences excessives, même s’il convient que ses agents étaient alors rendus nerveux par les récents attentats du FLN contre la police parisienne.

Il n’y eut pourtant, affirme-t-il comme en 1961, que deux morts parmi les Algériens, ce qui est trop, mais doit être replacé dans le contexte de la guerre sans merci livrée par le FLN jusque sur le territoire français. Selon lui, le vilain mot de «  rafle  » ne saurait être employé à propos des 11 700 manifestants «  appréhendés  » cette nuit-là selon ses services. Il les a tout sim­plement «  mis à l’abri  » des violences éventuelles. Enfin, ajoute-t-il, croit-on vraiment que de Gaulle l’aurait maintenu à son poste à Paris de 1958 à 1967, un record depuis Lépine, si les accusations délirantes de «  massacre  » lancées à l’époque par des irresponsables étaient fondées  ? [6]

Parmi de nombreux autres témoins de moralité de haut rang, sa défense a d’ailleurs cité Pierre Messmer. L’ancien résistant et ministre des armées de de Gaulle viendra en personne le lendemain matin confirmer sa version des faits et lui apporter une caution inattaquable. Michel Debré et Roger Frey, respectivement Premier ministre et ministre de l’Intérieur à l’époque des faits, étant morts, «  reste à l’ancien préfet de police qui a la malchance de vivre encore à 87 ans, de répondre de la République et de la France  », dit l’accusé, debout depuis trois quarts d’heure, la main tendue comme au Parlement. Et d’ajouter  :

« La France, tant que j’aurai un souffle, je n’y laisserai pas toucher » [7].

Dans sa chronique quotidienne du procès, le journaliste Éric Conan souligne que l’effet produit par cette audience est «  catastrophique  » [8]. Sorti inchangé de sa naphtaline et réaffirmé avec un culot hors du commun par Maurice Papon, confirmé avec autorité par des témoins au-dessus de tout soupçon, en effet, le mensonge d’État de 1961 peut toujours, trente-six ans plus tard, se faire passer pour la vérité.

Jeudi 16 octobre

Le lendemain, selon le même chroniqueur, est «  l’envers de la journée précédente, du fait d’un seul témoin  » [9]  : Jean-Luc Einaudi, appelé à témoigner par certaines parties civiles. Comme il le confirme au président, ce témoin, né en 1951, n’a pas vécu la guerre d’Algérie à l’âge adulte. Il est, de son métier, éducateur et non historien, mais il a écrit un livre intitulé La bataille de Paris. 17 octobre 1961, publié six ans auparavant [10]. C’est à ce titre qu’il témoigne.

Les parties civiles lui ont confié une lourde responsabilité, celle d’être leur seul «  témoin d’immoralité  » sur la période algérienne de Maurice Papon. Elles comptent sur lui pour démontrer une continuité criminelle et dissimulatrice entre son action sous Vichy et celle qu’il mena durant la guerre d’Algérie. Elles auraient pu choisir de concentrer l’attaque sur la torture et les exactions commises dans le Constantinois, alors que Papon y dirigeait les opérations d’écrasement du nationalisme, ou encore sur la tuerie du métro Charonne le 8 février 1962, elle aussi commise sous ses ordres. Mais c’est principalement l’évocation de la répression du 17 octobre 1961 qu’elles ont retenue pour le confondre.

Exactement dix ans auparavant, Jean-Luc Einaudi commençait son enquête. Il collectait, en sillonnant l’Algérie, des témoignages sur le passage de Papon à Constantine et sur la répression du 17 octobre 1961. L’occasion qui se présente à lui de faire avancer la reconnaissance du drame dont il s’est fait l’historien, pour laquelle il milite, avec d’autres, depuis 1991, est proprement inespérée. Elle ne doit pas être manquée. Jusque-là, l’éducateur n’a jamais témoigné que devant des juges pour enfants. Et, même s’il s’est longuement préparé à cette épreuve avec l’avocat Pierre Mairat, un certain «  vertige  », dira-t-il, le saisit alors qu’il lui faut s’avancer à la barre de cette cour d’assises intimidante et s’exprimer, à deux pas de Maurice Papon lui-même, devant la presse nationale et internationale [11].

Autorisé à parler par le président, il se lance, carrure de rugby­man et regard doux, voix grave et débit lent, solidement agrippé à la barre. Et cet homme «  habité  » par les faits qu’il raconte, notent les journalistes, capte rapidement l’attention de la cour et du public pour ne plus la lâcher : «  Le cauchemar des victimes, écrit Sud-Ouest, est encore le sien  » [12]. Il se livre à une véritable «  leçon d’histoire  », d’une longueur et d’une densité très rarement autorisées dans un tribunal. Pourtant, nul ne l’interrompt. Les CRS eux-mêmes, signale-t-on, ont abandonné leur poste de surveillance des abords de la salle pour venir «  l’écouter avec attention  » [13].

Ce que relate Einaudi, bien peu en ont alors vraiment connaissance. Et c’est effroyable. Il accumule sans aucune note les dates et les heures, les lieux du drame, le nom des victimes et des témoins, les descriptions circonstanciées des violences policières, les déclarations des protagonistes. Selon lui, la vérité est bien éloignée de la version donnée la veille par Papon. Ce qu’il démontre c’est que, le 17 octobre 1961 et les jours suivants, en plein Paris, la police française commit, avec une violence inouïe, un véritable «  massacre  » de manifestants algériens entièrement pacifiques.

Einaudi se livre, écrit Le Monde, à une «  déposition-réqui­sitoire  » [14]. La démonstration est d’autant plus accablante qu’elle s’en tient soigneusement aux faits et évite tout excès de langage. C’est sous les ordres de Papon que ce massacre «  au faciès  » eut lieu, rappelle-t-il. Et ce dernier ne fit rien pour l’empêcher, ni pour l’interrompre. Davantage, Einaudi cite des mots adressés alors par le préfet de police à ses agents qui sonnent comme des encouragements à utiliser les moyens les plus violents, et même à tuer. Et des agents tuèrent en effet, détaille-t-il, au pont de Neuilly, au pont Saint-Michel, sur les Grands Boulevards, au Palais des sports de Versailles, au centre d’identification de Vincennes et dans bien d’autres lieux de la banlieue parisienne.

Des jours durant, la Seine et les canaux charrièrent des cadavres d’Algériens morts par balle, par strangulation, par pendaison, par noyade ou des suites de matraquage à coups de crosse ou de bidule [15]. C’est le même Papon, ajoute-t-il enfin, qui inventa la version outrageusement mensongère, défendue bec et ongles par le gouvernement Debré, restée officielle jusqu’à ce jour de 1997, et soutenue la veille encore devant cette cour, selon laquelle il n’y aurait eu que deux morts algériens. Einaudi, reprenant les conclusions de son livre, évalue quant à lui le nombre des victimes de la police à «  un minimum de 200 morts, vraisemblablement autour de 300  ». Et il conclut ainsi  :

« Monsieur Papon voulait que la vérité ne puisse pas se faire. Finalement cette vérité a fait son chemin. Je suis venu ici en mémoire de ces victimes algériennes, enterrées comme des chiens dans la fosse commune réservée aux musulmans inconnus du cimetière de Thiais » [16].

À quelques mètres de la barre où se tient Einaudi, Maurice Papon, jusqu’alors plutôt serein, accuse le coup :

«  Rompant [avec] sa naturelle impassibilité, l’ancien préfet tapote nerveusement la tablette de sa main droite  », écrit Le Monde [17].

Au président Castagnède qui lui demande s’il veut réagir à ce qu’il vient d’entendre, le prévenu ne trouve rien d’autre à dire que sa «  stupéfaction  ». Il renvoie une réponse à plus tard. Son avocat, Maître Varaut, a réalisé que quelque chose d’inattendu et de fort préjudiciable aux intérêts de son client vient de survenir. Selon lui, c’est un «  discours politique  » qui vient d’être tenu par Einaudi. Il dénonce une manœuvre traîtresse des parties civiles. Ces dernières viennent, dit-il, d’ouvrir «  un procès dans le procès  ». Il doit même avouer n’avoir pas «  prévu l’importance  » de cette évocation du 17 octobre. Commentant devant la cour cette prétendue négligence et révélant son trouble après la déposition d’Einaudi, Me Varaut a encore ces mots surprenants  :

« J’aurais dû le prévoir compte tenu que l’affaire de Charonne [sic] est une vieille obsession politique » [18].

Cette confusion entre la répression du 17 octobre 1961, dont il vient pourtant d’entendre parler durant deux heures, et celle du métro Charonne qu’il mentionne, le meurtre de neuf Français par la police lors d’une manifestation anti-OAS en février 1962, paraît aujourd’hui parfaitement incongrue dans la bouche d’un avocat posant volontiers en ténor du barreau. Mais elle est alors encore courante et fort symptomatique. Elle en dit long sur le sentiment d’impunité du notable de la Ve République.

Le drame de Charonne a été abondamment commémoré par la gauche depuis 1962, au point d’incarner dans la mémoire collective, y compris dans celle de l’avocat royaliste de Papon, toutes les répressions liées à la guerre d’Algérie et opérées sur le territoire français [19]. Le 17 octobre 1961, quant à lui, a été longtemps «  oublié  ». Ce que ne réalisent manifestement pas encore Papon et son avocat, c’est qu’à compter de ce jour, c’en est bel et bien fini de cet oubli national sur lequel ils croyaient encore pouvoir compter. L’avocat ayant fait observer que son client est «  très fatigué  », l’audience est levée.

Pour la presse française et étrangère, qui s’ennuyait ferme depuis l’ouverture du procès, six jours auparavant, un véritable évènement vient d’avoir lieu  : on a découvert d’autres cadavres dans les placards de Papon, des placards qui sont, cette fois, ceux de la République et non pas de Vichy. Me Pierre Mairat raconte que lorsque Jean-Luc Einaudi et lui-même sortent de la cour d’assises, ce 16 octobre 1997 en fin d’après-midi, une foule hérissée de micros et de caméras se rue vers eux et assaille de questions ce témoin qui vient d’accabler avec tant de force Maurice Papon et de mettre en lumière une tragédie «  oubliée  » [20].

Einaudi, plusieurs jours durant, enchaîne les interviews. Le soir même, tous les médias évoquent, parfois longuement, le drame qui vient, contre toute attente, de ressurgir à Bordeaux. Au point d’obliger le gouvernement à s’exprimer, en la personne de deux de ses ministres. Il faut, disent-ils, «  faire la lumière  » sur cet évènement. Par un heureux hasard de calendrier, le lendemain de cette audience est le trente-sixième anniversaire du 17 octobre 1961. Il est abondamment commémoré dans la presse française.

Il en ira désormais ainsi chaque année. Tous les 17 octobre, on montrera les terribles photos d’Algériens brutalisés ou tués prises par Elie Kagan, ou des images du film de Jacques Panijel, longtemps interdit, tournées dans les bidonvilles de Nanterre [21]. On publiera d’ahurissants témoignages de sauvagerie policière en plein Paris. Et l’on mentionnera, bien souvent aussi, le rôle joué par Jean-Luc Einaudi dans le retour mémoriel de l’évènement.

Pour reprendre l’expression d’un auteur britannique, la Répu­blique gaullienne, en commettant ce crime, puis en le niant, avait fabriqué une «  french memory’s bombe à retardement  »  [22]. Longtemps restée enfouie dans les tréfonds de la société française, cette bombe mémorielle explosa véritablement devant la cour d’assises de Bordeaux, trente-six ans plus tard. Ce 16 octobre 1997, une brèche s’est alors ouverte dans le mur de silence derrière lequel un consensus national avait si longtemps relégué le drame.

Cette brèche ne s’est plus refermée. Au point, selon Henry Rousso, que le 17 octobre 1961, date du massacre d’Algériens pacifiques occulté durant trente ans, est devenu depuis les années 2000 une sorte de «  métaphore métonymique  » de la guerre d’Algérie, «  sale guerre  » coloniale dont on dissimula les nombreux crimes. Son abondante commémoration dans les médias à chaque anniversaire, une production très importante de livres et de films d’histoire ou de fiction le prenant pour objet depuis les années 2000, font qu’après une longue «  amnésie  », on pourrait désormais parler, selon lui, d’une «  hypermnésie  » [23]  : l’évènement longtemps occulté aurait désormais une place pour ainsi dire disproportionnée dans la mémoire collective.

Quoi qu’il en soit, ce retour fracassant doit sans conteste beaucoup à un homme, Jean-Luc Einaudi. C’est ce combat pour la connaissance historique et pour la reconnaissance politique d’un crime raciste colonial d’État que ce livre entend retracer. Un combat qui s’étendit sur trois décennies.

La fameuse déposition d’Einaudi à Bordeaux n’en fut que l’épisode le plus connu. Commencé dès le milieu des années 1980, ce combat fut d’abord celui que Jean-Luc Einaudi mena en solitaire pour parvenir à dresser le procès-verbal du massacre dans La bataille de Paris. Il s’agissait en somme de redonner «  un nom et une adresse  » à un crime d’État nié officiellement et devenu depuis une sorte de rumeur mémorielle, un évènement sans historien ni histoire.

Puis survint la double confrontation judiciaire avec Maurice Papon. Cette confrontation, Einaudi l’avait en quelque sorte lui-même engagée dès la première page de son livre. Il avait en effet conjointement dédié ce dernier à deux enfants victimes de ce serviteur de l’État  : l’une juive, Jeannette Griff, 9 ans, déportée en 1942 de Bordeaux à Drancy avant de l’être à Auschwitz [24], l’autre «  française musulmane d’Algérie  », Fatima Bedar, 15 ans, noyée dans le canal Saint-Denis en octobre 1961 [25].

Bien que seul le premier de ces deux crimes ait pu être jugé par la cour d’assises de Bordeaux en 1997, le second fut finalement examiné lors d’un autre procès retentissant en 1999. Étrangement, c’est au cours de ce procès intenté par Maurice Papon lui-même à Jean-Luc Einaudi que la justice reconnut «  un massacre  ».

Mais, si c’est par lui que la France redécouvrit véritablement le 17 octobre 1961, la bataille ne se réduisit pas, comme nous le verrons, à ce mao a mano finalement victorieux avec l’ancien préfet de police de Paris, qui fit les délices de la presse et personnifia à l’excès le débat historique. Einaudi ne fut pas seulement celui qui «  défia Maurice Papon  ». En effet, une fois défaite et ruinée la version officielle de 1961, restait encore à faire plier la raison d’État qui refusait la vérité.

Il fallait notamment affronter la résistance acharnée de l’appareil d’État lui-même à livrer ses archives. Le combat pour obtenir leur ouverture sur le 17 octobre contribua à une libération de la recherche sur la guerre d’Algérie. Mais la même raison d’État fit deux victimes trop souvent oubliées  : deux archivistes, Philippe Grand et Brigitte Lainé. Ces deux-là payèrent chèrement un héroïsme bien ordinaire  : le simple fait d’avoir, en défense d’Einaudi face à Papon, témoigné de ce qu’ils savaient, en tant qu’archivistes, devant la justice. Leur ahurissante «  affaire  » est également racontée dans mon livre.

Enfin, la bataille d’Einaudi porta en elle une exigence politique dont l’enjeu fut et est encore considérable. Elle touche à l’identité même de la France d’hier, mais aussi d’aujourd’hui  : celle d’une reconnaissance officielle, d’une intégration à «  l’histoire de France  » d’un massacre colonial et raciste hautement emblématique de ce que fut la République coloniale. La France, selon une formule tant de fois employée depuis les années 1990, allait-elle enfin «  regarder en face son passé colonial  » et en tirer les leçons en s’attaquant à un impensé colonial toujours à l’œuvre  ?

Cette exigence heurtait de front un consensus français majeur, formé dès la guerre d’Algérie entre les principales forces politiques de la Ve République pour maintenir l’omerta, sur ce crime colonial-là comme sur tous les autres. Ce pacte du silence ne fut rompu qu’en 2012, le plus haut sommet de l’État admettant enfin, mais du bout des lèvres, qu’«  une tragédie  » avait eu lieu le 17 octobre. Einaudi considéra alors que son combat était largement victorieux. L’«  amnésie  » proprement dite était bel et bien vaincue. Mais il savait que si la République consentait désormais, contrainte et forcée, à compatir à la «  douleur des victimes  » de certains crimes coloniaux, elle s’arrêtait toujours, comme frappée d’aphasie, au seuil de la vérité la plus difficile à admettre : celle des responsabilités politiques.

P.-S.

La bataille d’Einaudi, de Fabrice Riceputi, est publié aux Editions du Passager Clandestin. Cet extrait est publié ici avec l’amicale autorisation de l’auteur et des éditeurs.

Notes

[1] Éric Conan, Le procès Papon. Un journal d’audience, Paris, Gallimard, 1998, p. 27. Le film du procès, tourné en vertu de la loi Badinter de 1985, un temps visible en ligne, ne l’est plus. Il est conservé aux Archives nationales. Sa diffusion sera libre en 2048.

[2] Le film documentaire Maurice Papon, itinéraire d’un homme d’ordre (2011), d’Emmanuel Hamon, résume bien cette carrière. On peut y voir quelques brèves séquences du procès de Bordeaux.

[3] Éric Conan, Le procès Papon…, op.cit., p. 26.

[4] Catherine Erhel, Mathieu Aucher et Renaud de La Baume (éd.), Le procès de Maurice Papon, vol. 1, 8 octobre 1997 - 8 janvier 1998, Paris, Albin Michel, coll. «  Les grands procès contemporains  », 1998, p. 194.

[5] Ibid., p. 192.

[6] Ibid., p. 198-203.

[7] Pascale Nivelle, «  Maurice Papon devant ses juges  », Libération, 22 octobre 1997.

[8] Éric Conan, Le procès Papon…, op.cit., p. 27.

[9] Ibid.p. 28.

[10] Jean-Luc Einaudi, La bataille de Paris. 17 octobre 1961, Paris, Seuil, 1991.

[11] Jean-Yves Guéguen, Ces hommes qui viennent du social, Paris, Dunod, 2004, p. 56.

[12] Dominique Richard, «  Une leçon d’histoire  », Sud-Ouest, 16 octobre 1997.

[13] Éric Conan, Le procès Papon…, op.cit., p. 28.

[14] Jean-Michel Dumay, «  Les heures noires de la France ressurgissent à Bordeaux  », Le Monde, 17 octobre 1997.

[15] Le bidule qui équipe alors les forces de l’ordre est une matraque en bois, souvent d’acajou, longue de près d’un mètre.

[16] Catherine Erhel, Mathieu Aucher et Renaud de La Baume (éd.), Le procès de Maurice Papon, op.cit., p. 236.

[17] Jean-Michel Dumay, «  Les heures noires de la France ressurgissent à Bordeaux  », art.cit.

[18] Catherine Erhel, Mathieu Aucher et Renaud de La Baume (éd.), Le procès de Maurice Papon, op.cit., p. 240.

[19] Voir surtout le livre magistral d’Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, coll. «  Folio Histoire  », 2006, p. 646-669.

[20] Entretien de l’auteur avec Pierre Mairat, 25 mai 2015.

[21] Octobre à Paris (1962), de Jacques Panijel.

[22] Cette formule, titre d’un article de Richard J. Golsan («  Memory’s bombes à retardement. Maurice Papon, crimes against humanity and 17 october 1961  », Journal of European Studies, vol. 28, n° 109-110, 1998, p. 153-172) est citée dans Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (Paris, Tallandier, 2008), remarquable somme sur la répression de l’automne 1961 et son histoire mémorielle, abondamment utilisée pour écrire ce livre.

[23] Henry Rousso, «  Les raisins verts de la guerre d’Algérie  », in Yves Michaud (dir.), La Guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 127-151.

[24] Arrêtés en gare de Mont-de-Marsan le 18 août 1942, Jeannette Griff, ses trois jeunes frères et sa mère sont morts à Auschwitz le 9 septembre 1942 (voir site internet du MRAP des Landes  : www.mrap-landes.org/spip.php?article561).

[25] Sur Fatima Bedar, voir Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, Arthème Fayard/Pluriel, 2011 (réed.), p. 471-474, ainsi que Didier Daeninckx, «  Fatima pour mémoire  », Mediapart, 22 septembre 2011 (www.mediapart.fr/journal/france/260911/fatima-pour-memoire-par-didier-daeninckx).