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Croire au printemps

Hommage à Bill Evans, pour les trente ans de sa disparition

par Pierre Tevanian
16 septembre 2010

Il y a tout juste trente ans, le 15 septembre 1980, disparaissait Bill Evans. Quelques mois plus tard paraissait un ultime et sublime enregistrement du pianiste, intitulé You Must Believe In Spring. Aussi magnifiquement anachronique, inactuelle, intempestive dans la France de septembre 2010 qu’elle l’était déjà dans l’Amérique des années 1980, cette musique mérite tous les hommages qui lui sont rendus, et d’autres encore. Voici donc six paragraphes, puis six minutes de beauté pure.

1959 est l’année des 400 coups de Truffaut, de Rio Bravo, de Shadows, de Some Like It Hot, l’année où, dans un formidable 33 tours intitulé No One Cares, Frank Sinatra chante le sublime This Was My Love. Entre autres miracles, Thelonious Monk enregistre et publie en 1959 Alone In San Francisco, qui contient la plus belle interprétation de la plus belle des ritournelles : Blue Monk, tandis que Charles Mingus publie Blues And Roots et Ah-Um – avec, donc : Better Git It In Your Soul, Goodbye Porkpie Hat, My Jelly Roll Soul... C’est en 1959 aussi que John Coltrane compose et enregistre Naima, qu’il inclut dans l’album Giant Steps. Eric Dolphy rejoint cette année-là le workshop de Mingus et Ornette Coleman publie The Shape Of Jazz To Come, qui contient l’incroyable Lonely Woman, et qu’on considérera rapidement comme l’acte de naissance du free jazz. Ahmad Jamal est en tournée, durant laquelle il enregistre ce qui donnera le légendaire Cross Country Tour. Jacques Brel enregistre en cette même année 59 une chanson intitulée Ne Me Quitte Pas et s’apprête à en écrire de plus belles encore. Charles Aznavour écrit Les Deux Guitares et s’apprète à en écrire de plus belles encore. Georges Brassens écrit l’une de ses plus belles chansons, Embrasse Les Tous, avant d’en faire quelques autres encore plus belles. Glauber Rocha réalise ses premiers courts-métrages et s’apprête à réaliser son saisissant premier long métrage Barravento, Godard est en tournage avec Jean Seberg pour son premier long métrage intitulé À Bout De Souffle. C’est aussi cette année-là qu’Abbey Lincoln fait d’Afro Blue une merveille, dans son deuxième et encore confidentiel album, Abbey Is Blue. Nina Simone enregistre déjà, même si elle est loin d’avoir sorti tout ce qu’elle a dans le ventre.

En 1959 toujours, Oum Kalsoum enregistre Hajartak, le public brésilien découvre Chega de Saudade de João Gilberto, Antonio Carlos Jobim et Vinicius de Moraes, qui inaugure une Nouvelle Vague – Bossa Nova – de plus, et Miriam Makeba, qui vient de se faire connaître mondialement grâce à Pata Pata, est poussée par le régime sud-africain à un exil américain où elle croisera, entre autres, Harry Belafonte et son futur mari, Stokely Carmichael. Incognito, Bob Dylan et les Beatles fourbissent leurs dernières armes dans des caves et des cafés avant de tout chambouler en 60, 61, 62... Un obscur Juif du Bronx nommé Phil Spector décroche, avec son obscur groupe les Teddy Bears, un petit tube (To Know Him Is To Love Him) qu’on imagine alors sans lendemains, en tout cas des lendemains qui chantent moins bien et moins fort que les Ronettes, les Crystals, le Wall Of Sound et River Deep Mountain High. En décembre, un ex-boxeur noir de Detroit nommé Berry Gordy lance le label Tamla Motown, avec un 45 tours devenu légendaire depuis : Money (That’s What I Want), sans pouvoir imaginer à quel point il sera exaucé, ni à quel point il sera question, avec Smokey Robinson, Stevie Wonder, Marvin Gaye, Gladys Knight, Diana Ross, Michael Jackson, les Four Tops et les Temptations, de beaucoup d’autres choses que de monnaie. En janvier, Billie Holiday épuisée a sorti Lady In Satin, puis elle a enregistré son Last Recording, puis est allée enterrer son complice de toujours, Lester Young, a murmuré à l’oreille de Leonard Feather « Je serai la suivante », avant d’elle-même s’éteindre, le 17 juillet. Bref, comme sans doute chaque année, le monde est en train de changer.

1959 est aussi l’année du chef d’oeuvre de Miles Davis, qui occupe depuis la première place d’à peu près tous les palmarès des « plus grands disques de jazz de tous les temps » : Kind Of Blue, avec John Coltrane au saxophone et un certain Bill Evans au piano, dont Davis lui-même soulignera maintes fois l’influence primordiale. Le même Davis déclarera à plusieurs reprises que « le bonheur absolu serait de trouver un pianiste qui serait la combinaison d’Ahmad Jamal et de Bill Evans ».

En cette année 1959 Bill Evans fête ses trente ans, et crée avec Scott La Faro et Paul Motian le Bill Evans Trio, considéré depuis comme la révolution dans l’art du trio jazz, la principale en tout cas, sans laquelle pas de Keith Jarrett / Gary Peacock / Jack De Johnette ni de Herbie Hancock / Ron Carter / Tony Williams, ni Paul Bley / Charlie Haden / Paul Motian, ni Brad Mehldau / Larry Grenadier / Jorge Rossy, ni les trios de Geri Allen ou ceux de Steve Kuhn ou ceux d’Enrico Pieranunzi ni beaucoup d’autres belles choses. Les spécialistes appellent ça l’Interplay : la contrebasse et la batterie ne tiennent plus un simple rôle de « rythmique » qui « accompagne » le piano mais jouent à égalité et entremêlent leurs voix et la sienne dans une envoûtante improvisation à trois

Je ne saurais pas dire autre chose que ces spécialistes. Je ne sais pas non plus à quel point il est vrai que Bill Evans a intégré dans ses compositions et son jeu l’influence des classiques – Chopin, Fauré, Debussy, Ravel. Je sais en revanche que c’est aussi beau que Chopin, Fauré, Debussy et Ravel, je peux énumérer des noms de disques, ou des morceaux poignants dont on peut dire tout à la fois qu’ils sont tourmentés et apaisés, je peux énumérer pour ne pas être trop long les quatre disques légendaires du trio Evans / Motian / La Faro – Portrait in jazz, Explorations, Waltz for Debby et Sunday at the Village Vanguard – et ces prodiges de lyrisme et de délicatesse, ces merveilleux dépeupleurs, ces mondes idéaux que sont les compositions de Bill Evans – Blue In Green, B Minor Waltz, Peace Piece, We’ll Meet Again... – ou ses relectures des standards : Round Midnight, My Foolish Heart, My Romance, Stella By Starlight, What Are You Doin’ The Rest Of Your Life ?, Our Love Is Here To Stay, Some Other Time... et enfin ce miracle absolu, ces quarante minutes de mélancolie, de paix et d’amour – rieurs, passez votre chemin – enregistrées en 1977 avec le contrebassiste Eddie Gomez et le batteur Eliot Zigmund, et intitulées You Must Believe In Spring. En hommage à Bill Evans, mort il y a trente ans, voici le dernier morceau de son dernier disque, l’inoubliable coda d’une oeuvre immortelle :

Bill Evans : Suicide Is Painless (M.A.S.H. Theme) [1]

MPEG4 Audio - 5.4 Mo

Notes

[1] Oui, il s’agit bien de la chanson du film M.A.S.H., écrite par Johnny Mandel, de même que You must believe in spring est bien la Chanson De Maxence, écrite par le grand Michel Legrand pour Les Demoiselles De Rochefort.