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D comme Delphy

Un DVD avec "Je ne suis pas féministe, mais..." et "L’Abécédaire de Christine Delphy"

par Sylvie Tissot
16 décembre 2015

En guise d’introduction au visionnage des deux films réalisés par Florence Tissot et Sylvie Tissot, nous publions ce texte présent dans le coffret DVD. Et recommandons vivement ce coffret pour égayer vos fêtes de fin d’année...

J’ai rencontré Christine Delphy en 2003. Curieusement ce nom m’était peu familier. Curieusement ou pas curieusement. Car j’étais à l’époque déjà féministe et sociologue, mais j’avais fait mes études sans jamais entendre parler du genre (sauf aux Etats-Unis). Ma sensibilité féministe était nourrie par un fort sentiment d’injustice, mais comme toute Française grandie dans le backlash des années 1980, j’avais longtemps été réticente à l’idée d’un sexisme structurel, plus puissant que les bonnes volontés individuelles, des hommes comme des femmes.

La fin des années 1990 et les années 2000 ont été formatrices, et la lecture des textes de Christine a joué un rôle décisif. Je peux dire que cette rencontre fait partie, pour moi, de cette somme de petits miracles qui font que l’engagement devient possible, désirable, nécessaire même, et surtout joyeux plutôt que triste. Parmi les nombreuses motivations à l’origine de ce film, il y a l’espoir de renouveler pour d’autres ce miracle de l’émancipation politique quand tout, a priori, nous incite à l’inaction.

Des écrits de Christine je citerai en premier « Nos amis et nous » paru dans l’Ennemi principal. Après plusieurs années à fréquenter la gauche de la gauche, puis à militer dans un groupe féministe mixte, ce texte a été une longue bouffée d’air frais, une pommade sur les blessures vives infligées par l’indéfectible sexisme des militants et celui, légèrement plus euphémisé, du monde intellectuel. Avec ce texte, lu et relu, je ne ressassais plus ces petites humiliations en solitaire. Je pouvais en parler dans les groupes féministes non mixtes dans lesquels j’allais désormais militer, rire avec des amies du virilisme de ces militants résolus à changer le monde avec leur testostérone.

Christine Delphy m’a appris à être féministe en riant. Son humour n’est pas fait que de bons mots. Il a des cibles privilégiés : le « grotesque masculin » dont parle Simone de Beauvoir (« cette façon de se prendre au sérieux, avec vanité, de se croire important »), mais aussi les postures naïves, bêtement optimistes. Chez elle l’humour est dévastateur, dans tous les sens du terme, et en même temps réparateur ; car il vient presque désamorcer, par la dérision parfois grinçante et par la complicité féministe, le caractère déprimant de l’oppression des femmes.

L’analyse matérialiste des inégalités hommes/femmes a été une autre arme. En 2003, la faible visibilité des études féministes m’avait conduit à lire, bien avant L’Ennemi principal (mais après Le Deuxième sexe), La domination masculine de Pierre Bourdieu, dont je n’avais pas perçu immédiatement les limites. J’étais sensibilisée à la sociologie critique et à l’interrogation des catégories, que j’avais menée sur la question des « quartiers sensibles ». J’ai découvert avec le fameux « Le genre précède le sexe » ce que le constructivisme pouvait produire de renversant dans l’analyse du genre. Dans « Penser le genre », Christine Delphy explique en effet que les catégorisations « hommes » et « femmes », et pas seulement les inégalités entre les deux groupes, sont une construction sociale.

À mes yeux, ce constructivisme radical donne de l’espoir, quand bien même il ramène sans cesse notre attention vers la machine implacable, quasi immobile, de l’oppression des femmes. Il est en effet extrêmement difficile pour les femmes de se dire féministes et de reconnaître la dimension structurelle du sexisme. Etre socialisée comme fille laisse des traces durables sur nos affects et nos désirs. Et rien n’est moins agréable que de se voir conditionnée dans des rôles particuliers, qui, s’ils sont vécus comme des libres choix, construisent insensiblement des destins moins enviables : l’écoute plutôt que l’action, le dévouement plutôt que la créativité, l’éducation des enfants plutôt que la carrière etc.

Toutefois une chose est de se sentir moins douée, moins forte, moins habile dans ces choses valorisées que sont l’action, la parole, l’intellect. Toute autre chose est de comprendre que nous le sommes parce que nous avons appris à l’être, et à être persuadées de notre propre infériorité. Si c’est un apprentissage social, celui-ci peut se défaire ou se refaire, au moins en partie.

Pourtant, la trajectoire de Christine Delphy le montre : aussi joyeuse et collective soit-elle, la radicalité politique a un coût. Elle a un coût professionnel car les carrières universitaires ne font pas bon ménage avec le militantisme, encore moins avec le féminisme. Or Christine Delphy ne revendique pas seulement de faire des études féministes, donc une science militante. Elle s’est aussi confrontée aux enjeux nouveaux posés au féminisme qui, le dit-elle, « n’a jamais un chemin tracé d’avance ».

L’engagement contre la guerre en Afghanistan puis aux côtés des femmes musulmanes portant le foulard à partir de 2003 a provoqué de nouvelles ruptures, qui se sont ajoutées à beaucoup d’autres, dès les débuts du mouvement féministe. Quand les amitiés ne s’envisagent pas sans convictions communes, et sont aussi fortes que ces convictions, elles ne survivent pas aux divergences.

La radicalité de Christine tient dans le temps grâce à la colère et à l’entêtement. Cette obstination se manifeste chez elle dans le refus catégorique des approches essentialistes, ou encore des théories queer, accusées de masquer le caractère structurel de l’oppression des femmes. On la perçoit aussi dans ses agacements contre les bonnes places prises par les hommes, même dans les études féministes, et dans le ton sans appel qui est le sien quand elle le dénonce.

Dans le monde militant comme dans le monde universitaire, Christine a cher payé son engagement anti-raciste. En même temps, il a été l’occasion de nouer d’autres amitiés, avec des militant-e-s plus jeunes, moins blanc-h-es. Son arrivée en 2003 dans le Collectif Ecole pour tous-tes a été, dans le souvenir de nous toutes et tous, un apport immense. Elle offrait la légitimité d’une féministe fondatrice du MLF à un mouvement qui devait affronter le « féminisme » officiel de Nicolas Sarkozy ou de Ni Putes Ni Soumises.

Encore plus précieuse a été sa réfutation d’une opposition entre combat anti-raciste et combat anti-sexiste. Sans s’attarder sur l’asymétrie des positions entre elle et nous, elle a contribué, par sa présence et son soutien sans faille, à une lutte difficile, mais faite de rigolades, de pots et de frites dans les cafés. On se rappelle l’émotion rare qui a parcouru la salle quand un tonnerre d’applaudissements a conclu son intervention au Meeting du Trianon, quelques jours après le vote de la loi du 15 mars 2004 excluant les filles portant le foulard de l’école publique.

Enfin, la pensée de Christine Delphy existe à travers un style bien particulier qui est aussi à l’origine du projet de film, né de discussions avec Pierre Tevanian. L’écriture de Christine est accessible, percutante et drôle. Mais au moins autant que dans l’écriture, les longs entretiens qui forment l’Abécédaire permettent à une pensée toujours en mouvement de se déployer. Se nourrissant du passé et du présent, elle creuse la réflexion en prenant régulièrement de courts virages ou détours, par une anecdote soudaine, une comparaison inattendue, ou la métaphore, qu’elle affectionne, mais sans jamais perdre sa démonstration de vue. Inversement le récit biographique donne toujours lieu à des analyses. Le mélange de sérieux et d’humour, de colère et de légèreté qu’on découvre dans l’Abécédaire est peu pratiqué dans le monde universitaire. Sa posture disciplinaire est, elle aussi, singulière, oscillant entre le goût philosophique des concepts et de leur déconstruction, et l’incessant recadrage sociologique vers les rapports sociaux.

La lutte féministe n’a pas besoin de figures héroïques. Certes l’admiration accompagne la rencontre avec des personnalités comme Christine. Cependant, autant que l’admiration, ce projet repose sur l’amitié, qui implique l’égalité et n’exclut pas les désaccords, comme ceux qui existent entre nous sur la prostitution. Ces deux films n’en sont pas moins un hommage rendu à une figure intellectuelle à la fois très connue et pas assez, et qui combine à sa manière, rare, l’engagement et l’intellect. Christine, en effet, ne se contente pas de mettre son savoir et son crédit au service de causes peu consensuelles ; elle est aussi intellectuelle engagée dans le sens le moins pratiqué car le plus ardu : partir des luttes pour élaborer une réflexion. A l’opposé de ceux qui se contentent de penser l’émancipation et de prophétiser l’insurrection, de loin et d’en haut.

D c’est donc désormais D comme Delphy - autant que Deleuze (et Foucault, Bourdieu et les autres…). Delphy, c’est un nom qui, sans les prénoms dont on affuble toujours les femmes, vient, en y prenant place, perturber la liste des grands hommes qui se sont trop longtemps accaparés la gloire de la réflexion intellectuelle et de la radicalité politique.

P.-S.

Ce texte fait partie du livret d’accompagnement du DVD « Je ne suis pas féministe, mais…+L’Abécédaire de Christine Delphy ». Il est en vente ici et au prix de 15 euros après toutes les projections.

Ce texte est aussi paru en anglais sur le site de Verso.