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Dans une autre vie

Manta de Hela Fattoumi et Éric Lamoureux : la chasse au voile, version chorégraphique

par Frédéric Gies
16 janvier 2011

Avec le spectacle chorégraphique Manta [1], créé en 2009 au Festival Montpellier Danse, montré l’an dernier à Berlin au festival Tanz im August et programmé dans toute l’Europe en 2011, les chorégraphes français Hela Fattoumi et Éric Lamoureux, directeurs du Centre Chorégraphique National de Basse-Normandie, se proposent de porter un regard évitant tout « manichéisme », mais néanmoins « sans négociation » [2], sur le « voile islamique ». À la vision de cette pièce, qui n’est malheureusement qu’une accumulation de clichés et de procédés douteux, on pourrait croire que le gouvernement Sarkozy ou les Ni Putes Ni Soumises ont passé commande aux deux chorégraphes pour faire un spectacle qui véhicule leur opinion sur la question. Car si ces artistes disent questionner le voile d’un point de vue « plastique, politique, social et personnel », ce spectacle ressemble plus à de la propagande qu’à une invitation à la réflexion…

Dansé en solo par Hela Fattoumi, c’est un spectacle « plein d’émotion » que nous offrent (font subir ?) les chorégraphes, comme s’en est extasiée Wassyla Tamzali, lors de la conférence intitulée « Identités voilées ? » [3] qui accompagnait le spectacle dans le cadre de Tanz im August. On se questionne immédiatement sur cet émerveillement devant ce recours aux émotions pour faire passer des idées, qui conduit si facilement à des raccourcis et à l’étouffement de tout questionnement. On se questionnera encore plus à la vue des idées douteuses que le spectacle en question véhicule.

Manta commence ainsi : Hela Fattoumi entre en scène et s’asseoit devant son ordinateur portable dont l’écran est projeté en fond de scène, afin que l’on puisse profiter de son contenu. Défilent alors très rapidement à l’image une série de recherches sur Google au sujet du voile. Ce moment semble être la mise en scène des recherches préalables à la création du spectacle, que les chorégraphes disent avoir faites sur internet. On y voit tout d’abord des images des différents types de voiles, avec leurs noms respectifs, ainsi que les différentes entrées sur le sujet qui figurent sur la page Google. Les écrans défilent très rapidement, si bien qu’on a tout juste le temps de voir qu’il semble y avoir diverses opinions sur le thème. Mais au milieu de ce défilement se glisse soudain une image-choc : celle d’une petite fille, qu’on suppose âgée de deux ans tout au plus, portant le voile, et sous le bras de laquelle quelqu’un a visiblement calé un gros livre qu’on imagine être le Coran. Une image à l’évidence choisie pour susciter l’émotion – et pas n’importe laquelle, puisqu’en choisissant cette image, les chorégraphes ne peuvent ignorer qu’ils susciteront chez le spectateur effroi et indignation – quelque chose comme :

« Mon dieu ! Ils font déjà subir ces horreurs aux petites filles ! ».

En tout cas, l’image n’a certainement pas été choisie pour nous donner une vision positive du port du voile, et plus généralement de l’islam, comme le confirment la suite du spectacle et le discours des artistes.

Succédant à ces premières images, une vidéo qui semble avoir été piochée sur Youtube nous montre une femme, sans doute américaine, prodiguant des conseils en maquillage, qui renvoie plutôt à une représentation de la femme comme objet sexuel. En choisissant cette vidéo et en la juxtaposant avec les images précédentes, les chorégraphes nous plongent directement dans une dialectique très « Ni Putes Ni Soumises » : d’un côté une représentation hyper-sexualisée des femmes, et de l’autre les femmes voilées, qui tout au long du spectacle seront représentées comme des corps opprimés, étouffés, privés de leur liberté de mouvement. Mais le reste du spectacle sera beaucoup moins dialectique : il se préoccupera quasi-exclusivement de l’équation femme voilée = femme opprimée, confinant le sexisme et l’oppression des femmes au sein de la religion musulmane – à l’exception de la dernière séquence, qui proposera ce que les artistes semblent penser être le modèle d’émancipation par excellence.

Danse à thèse

Mais revenons à la description du spectacle, qui parle de lui même. La lumière s’éteint pour se rallumer sur Hela Fattoumi maintenant vêtue de ce qui se révèlera être un voile intégral. La chorégraphe, tournant le dos au public, est penchée en avant si bien que l’on ne voit de son corps que les jambes et les fesses, cachées sous le vêtement. Sur une musique orientale très endiablée, elle se livre à une sorte de « danse du cul », comme on exécuterait une danse du ventre. Sous le voile donc, un corps qui se résume à un postérieur et à la sensualité supposée de la femme orientale.

La chorégraphe se redresse, toujours de dos, et continue sa danse qui évoque cette fois-ci très clairement la danse du ventre. Enfin, elle se retourne, nous laissant soudain découvrir qu’elle est vêtue du voile intégral. Seuls ses yeux ne sont donc pas recouverts. Elle fixe longuement du regard le public, ses yeux bougent parfois de droite à gauche, mais le reste de son corps reste immobile, comme figé. Finalement, ses bras esquivent un léger mouvement avant que la lumière ne s’éteigne. Dans la séquence suivante, la chorégraphe, toujours de dos, nous donne à voir le plissé de son voile alors qu’elle ouvre lentement les bras sur les côtés. On se dit que c’est sans doute ce à quoi se résume ce que les deux chorégraphes nomment « interroger le voile d’un point de vue plastique ». Sur l’écran en fond de scène s’affichent alors plusieurs textes, qui déclinent les prescriptions vestimentaires (donc les usages du voile) tels qu’elles figurent dans les textes religieux.

Et c’est ainsi qu’on entre à nouveau dans les « interrogations » politiques des deux artistes – mais on devrait plutôt dire leurs dogmes tant l’image qui suit dans la chronologie du spectacle ne ressemble en rien à une question, et ne laisse aucun doute quant à sa signification : Hela Fattoumi fond littéralement sous son voile, comme si son corps se dégonflait jusqu’à n’être plus qu’une masse informe de tissu jonchant sur le sol, de laquelle n’émergent que la partie supérieur de son torse ainsi que sa tête, toujours voilée. Elle sera bientôt prise de spasmes, qui seraient les derniers soubresauts de son corps desséché par ce voile de toutes les oppressions. Finalement, elle prend de longues et bruyantes inspirations, bouche grand ouverte, comme si elle étouffait, dans une lente agonie. Mais ce n’est que pour mieux se relever, et continuer à enchaîner les clichés douteux comme on enfile les perles d’un collier.

Amalgames en série

Maintenant debout, Hela Fattoumi soulève la partie de son voile qui recouvre son ventre, pendant que la bande-son crache un bruit qui fait penser à des rafales de mitraillettes. On se dit alors que les chorégraphes, pleins de bonne volonté, ont sans doute tenté d’être un peu plus subtils en construisant une image qui, une fois n’est pas coutume, semble nous inviter non pas à une mais à deux interprétations :

- est-ce une évocation de l’exécution d’une femme musulmane qui aurait péché ?

- ou bien s’agit-il d’une femme-bombe, si on se met à imaginer, par association avec la bande son guerrière, des explosifs plaqués sur ce ventre qu’on nous dévoile ?

Peu importe finalement, car le résultat est à peu près le même dans les deux cas : si la première possibilité dit clairement que dans certains pays musulmans, on tue sauvagement les femmes, la deuxième version associe non moins clairement islam et terrorisme. En toute hypothèse, l’image de l’islam n’est guère avenante…

Quelques instant plus tard, la chorégraphe s’allonge sur le sol pour lever et écarter ses jambes, laissant de la sorte, l’espace d’une seconde, entrevoir son sexe, ou plutôt les faux poils qui le recouvre, puisque celui-ci est en effet recouvert d’une très épaisse toison artificielle. On pense à L’Origine du monde de Courbet, et on se dit que cette image sert sans doute à symboliser une certaine vision des femmes qui les réduirait à leurs organes génitaux, bref à une fonction sexuelle ou procréatrice. Ou bien serait-ce l’image d’un corps, réduit ici à un sexe, qui tenterait désespérément de s’échapper de dessous le voile, comme le suggèrera l’image suivante ?

Féminisme ?

En effet, le corps d’Hela Fattoumi, toujours sous son voile, est subitement pris d’intenses tremblements. Debout, elle gesticule à vive allure, comme si elle essayait de s´évader de ce voile qui est censé la priver de tout mouvement, et ceci dans des cris de souffrance. Cette scène étant éclairée par derrière, on voit le corps de la danseuse en silhouette sous le voile. Étrangement, avec cette image, les chorégraphes réussissent à produire exactement le contraire de ce qu’ils semblent vouloir faire : alors qu’ils semblent vouloir dénoncer l’oppression des femmes (ou plutôt de certaines femmes, puisque les seules femmes dont il est question ici sont les femmes musulmanes, comme si l’oppression ne concernait qu’elles et n’était exercée que par des hommes musulmans), cette image très suggestive de corps en silouhette enferme complètement le corps de la danseuse dans le regard masculin. À ce sujet, Jean-Marc Adolphe, dans son hallucinante critique de la pièce parue dans le magazine Mouvement [4], ne manque pas d’apprécier la « sensualité de la présence » et les « courbes voluptueuses » de la danseuse, nous donnant ainsi le parfait exemple d’un male gaze – un male gaze que cette pièce ne vient pas franchement déstabiliser.

La séquence suivante consiste en ce qu’on suppose être une évocation des riches femmes musulmanes qui viennent faire leur shopping chez Chanel. Car ce qui surgit cette fois-ci de sous le voile est un bras recouvert d’une manche toute brodée d’or, très haute-couture. Auparavant, Hela Fattoumi aura recouvert (voilé ?) le podium sur lequel elle évolue avec des pans du même tissus que son voile, le transformant ainsi en une sorte de catwalk. Elle ne tardera pas d’ailleurs à prendre la pose du mannequin. Une image sans doute choisie pour refléter clairement sa pensée :

« J’ai toujours été saisie par l’hypocrisie de ces femmes aisées portant sur elles les marqueurs de deux extrêmes, de la pudibonderie aux excès de la femme-objet consumériste. » [5]

On appréciera, de notre côté, l’hypocrisie de chorégraphes qui sous couvert de féminisme, signent un spectacle islamophobe – en tout cas parfaitement en phase avec un gouvernement français qui, se découvrant soudainement féministe, a voté cet été une loi excluant certaines femmes de l’espace public en y interdisant le port du voile intégral, après avoir déjà interdit à toutes les filles portant le voile l’accès à l’éducation en adoptant une loi qui interdit le port du foulard à l’école en 2004. Depuis quand le féminisme ne laisse pas le choix au femmes, et leur impose de rester à la maison ? Cherchez l’erreur...

Islamophobe est donc bien le seul mot qui vient à la bouche à la vision de ce spectacle, même si les chorégraphes s’en défendront, bien évidemment. Quel autre mot employer, devant des images qui associent systématiquement l’oppression des femmes à la religion et à la culture musulmane, comme si cette oppression n’était le fait que d’hommes musulmans, et comme si ces inégalités et ces oppressions étaient absentes de la culture occidentale et blanche ? L’image d’une femme américaine dans une leçon de maquillage, au début de la pièce, sera le seul petit écart par rapport à cette ligne : le reste de la pièce ne montre qu’une vision négative de la religion musulmane, en lui opposant – nous allons le voir bientôt – une vision idéalisée de la culture occidentale.

Air du temps

C’est dans le même registre que se déploie la séquence suivante : Hela Fattoumi se met maintenant à plier des carrés du même tissu que son voile, d’une manière mécanique, un peu comme un robot. Elle nous livre donc une image de femme cantonnée aux tâches domestiques (elle plie le tissu comme on plie les draps) et d’un corps exploité. Bien sûr, cette femme est voilée, car le cantonnement aux tâches domestiques, cela n’existe que chez les musulmans, c’est bien connu ! Et au cas où on n’aurait pas encore compris qu’il ne s’agit pas de madame Dupont, une musique arabisante vient contextualiser on ne peut plus clairement la scène. Hela Fattoumi et Eric Lamoureux semblent donc être en adéquation totale avec une certaine ligne de discours, malheureusement très en vogue, qui fait silence sur les inégalités homme-femme dès qu’il s’agit d’hommes et de femmes blanc-he-s, et qui prétend que le sexisme n’est aujourd’hui que le fait des garçons et hommes de banlieue (« issus de l’immigration » et musulmans) ou encore de sociétés « archaiques » et... musulmanes.

Une ligne de discours qui bénéficie d’ailleurs d’une grande visibilité dans les médias qui, comme nos deux chorégraphes, sont eux aussi très attachés à susciter en nous l’émotion, avec les photos de Sohane, de Sakineh ou encore de Bibi Aisha [6], instrumentalisées à des fins plus que suspectes, et à éviter soigneusement de faire figurer à la une les photos des femmes blanches assassinées par leurs maris blancs. Ces même média préfèrent souvent d’ailleurs prendre la défense du mâle blanc qui a commis des crimes envers des femmes (en défendant Roman Polanski, par exemple) ou tout bonnement oublier le crime commis (en faisant la publicité du retour sur scène de Bertrand Cantat).

Une émancipation très normée

Nous arrivons maintenant à un moment crucial de cette œuvre chorégraphique et « militante » : Hela Fattoumi va en effet nous montrer la voie royale de l’émancipation :

- 1. se dévoiler ;

- 2. bazarder violemment sur le sol ce voile, « symbole d’oppression » ;

- 3. enfiler un jean, des chaussures à talons, un petit débardeur couleur chair et une petite veste rouge satinée, très seyante.

Entre l’étape 2 et l’étape 3, on visionnera un petit film, qui ressemble à un film de vacance si on se fie au montage avec effets ringards genre i-movie. On y voit une sorte de scène familiale, dans une maison, où des femmes, portant un voile ou bien tête nue, dansent et trient le grain. À la suite de ce film, Hela Fattoumi revêt à nouveau un voile, cette fois-ci fait d’un tissu imprimé qui lui donne quelque chose d’enfantin, et se met à sauter à la corde. On met facilement en lien cette image avec l’image de petite fille voilée du début de la pièce et on se dit qu’il s’agit peut-être d’une évocation de la vie hypothétique de la chorégraphe qui, dans une interview, nous dit sans rire que, « dans une autre vie », elle aurait pu être obligée à porter le voile.

Dans une autre vie, effectivement, bien des choses seraient possibles...

Après avoir endossé la panoplie de la femme moderne et occidentale libérée-mais-qui-ne renie-rien-de-sa-féminité (étape 3), Hela Fattoumi va maintenant, sous nos yeux ébahis par tant de courage politique (il faut effectivement beaucoup de courage pour porter haut et fort et avec tant de brio le discours du dominant, qui plus est quand il s’agit d’un discours islamophobe), pousser la chansonnette : elle entonne It’s a man’s world, la célèbre chanson de James Brown [7], qui ici fera étonnamment office d’hymne féministe, version karaoké. Hela Fattoumi va même jusqu’à en modifier les paroles : sa version se termine par une énumération de noms de femmes célèbres, de Coco Chanel à Benazir Bhutto, en passant par Simone de Beauvoir – et on se laisse facilement aller à penser que certaines d’entre elles ne se reconnaitraient pas forcément dans un spectacle aussi douteux politiquement.

Par moments, l’interprétation de cette chanson verse étrangement – mais est-ce si surprenant ? – dans une espèce de flirt avec le public, qu’Hela Fattoumi tente d’envoûter de son regard de velours. Enfin, la chorégraphe, maintenant libérée de son voile, donc libre de ses mouvements si on suit sa logique, termine la pièce par une danse, qu’elle imagine sans doute libre. Avec un minimum de culture chorégraphique, on peut dire que cette danse est une espèce de cliché – assez daté, en fait – de danse contemporaine, une fois encore occidentale.

Voile vs. talons aiguilles

Les deux chorégraphes ont beau affirmer que la question du voile « ne supporte aucun manichéisme », que « le spectacle invite à s’interroger » et qu’ils se sont demandés « ce qui allait sortir de cette création sans tomber dans la dénonciation primaire », on ne peut décidément n’y voir que ce à quoi ils prétendent échapper : le spectacle ne montre le voile comme instrument d’oppression des femmes et ne concède à aucun moment que qu’il peut revêtir une autre signification. Et à l’opposé, les chaussures à talons ou le jean moulant sont érigés, de manière tout aussi univoque, en emblêmes de l’émancipation ! Les chorégraphes semblent ignorer qu’un vêtement ne signifie rien en soi, qu’il ne signifie que ce qu’on y projette, et on pourrait facilement leur objecter que, très concrètement, les chaussures à talons entravent le mouvement tout autant que le voile. Les chaussures à talon sont-elles donc pour autant un instrument d’oppression ? Si elles peuvent effectivement être perçu comme appartenant à la panoplie d’une femme objet sexuel, on voit bien qu’elles ont une toute autre signification pour Hela Fattoumi, comme elles en auront encore une autre pour une Domina.

Vraiment, on ne peut s’empêcher de voir quelque chose de foncièrement malhonnête dans la démarche de ces deux artistes : s’ils avaient vraiment voulu aborder le thème du voile avec autant d’ouverture qu’ils le prétendent, n’auraient-ils pas évité de sombrer dans les pires clichés décrits plus haut ? Pourquoi n’ont ils pas montré que ce voile, pour bien des femmes, peut signifier tout autre chose que l’oppression ? Pourquoi font-ils l’impasse sur d’autres modèles d’émancipation, en ignorant que, par exemple, il n’est pas impossible de porter le voile tout en étant féministe ? C’est qu’Hela Fattoumi et Eric Lamouteux savent très bien où ils veulent en venir.

Projection

Le récit qu’Hela Fattoumi fait de sa démarche artistique ne viendra pas contredire cette affirmation. Elle a tout d’abord acheté un hijab rue Jean-Pierre Timbaud, pour faire « l’expérience corporelle intime du voile ». À écouter la chorégraphe, on comprend très bien qu’elle a projeté ce qu’elle voulait bien projeter sur ce voile :

« Pendant que je portais ce vêtement, j’avais tout le temps l’impression de ne plus avoir de corps, de ne plus être moi. »

Il suffirait de se prêter à la même expérience, sans idée préconçue, pour sans nul doute arriver à une toute autre conclusion, et à un tout autre spectacle, véhiculant des images bien différentes que celles qui nous sont ici imposées. En tout cas, à la vue de ce spectacle, on imagine bien que cette expérience du voile s’est faite dans l’intimité du studio du centre chorégraphique national que les deux chorégraphes dirigent. Pourtant, il aurait été fort instructif pour eux de faire l’expérience du port du voile dans l’espace public, où ils auraient sans nul doutes été confronté aux regards haineux, quand il ne s’agit pas d’insultes, que les femmes voilées subissent dans les rue d’une France et d’une Europe de plus en plus ouvertement islamophobe et raciste. Mais ils se sont bien gardés de cela.

Voilologie

Rien d’étonnant, si on écoute Hela Fattoumi, lors de la conférence « Identités voilées ? ». La chorégraphe y a témoigné de la colère qui monte en elle quand elle voit une fille voilée dans le métro. Elle continue ensuite à nous dévoiler le fond de sa pensée : comment, dans une démocratie, peut-on choisir de mettre le voile, se demande-t-elle. Si elle dit respecter les femmes qui font ce choix pour des raisons religieuses (bien que le reste de son discours autorise à en douter), elle affirme que celles-ci sont minoritaires, et que la plupart ne savent même pas pourquoi elles le choisissent, et celles qui savent le font pour de mauvaises raisons !

Une de ces mauvaises raisons de porter le voile, poursuit la chorégraphe, c’est la volonté de ne pas être prise pour une pute. On se demande immediatement pourquoi c’est une si mauvaise raison, car après tout, c’est une stratégie que bien d’autres femmes adoptent avec d’autres vêtements, par exemple en choisissant le pantalon plutôt que la jupe – et cela, pas uniquement dans les banlieues, mais aussi dans les centres-ville bien blancs et bien gentrifiés !

Une autre mauvaise raison de choisir le voile, pour Hela Fattoumi et Wassyla Tamzali, qui participe aussi à la conférence, c’est de le porter pour des raisons « identitaires » : en signe de « résistance à l’Occident ». Là encore, on se permet de questionner cette opinion, qui délégitime cette résistance particulière. Quel mal y-a-t-il à résister à des politiques, des discours et des pratiques qui se montrent, c’est le moins qu’on puisse dire, plutôt oppressifs et offensifs envers certaines populations ? Il suffit de se souvenir du récent et écœurant débat sur l’identité nationale initié par le sinistre Éric Besson, le ministre français de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, pour se dire que cette résistance est compréhensible, et même nécessaire.

Bien sûr, Hela Fattoumi, tout comme Wassyla Tamzali, se garderont bien de faire allusion à la politique xénophobe et islamophobe du gouvernement français. Elle se garderont bien de mentionner, par exemple, les effet désastreux de la loi qui interdit le port de signes religieux à l’école. Elles resteront d’ailleurs muettes lorsqu’une personne dans la salle affirmera que dans les faits, seuls certains signes sont interdits, l’école fermant volontiers les yeux sur les croix. Elles ne parleront évidemment pas de la contradiction qu’il y a au coeur de cette loi qui, au nom de la laïcité et du féminisme, exclut les élèves voilées de l’école, privant ainsi des femmes d’accès à l’éducation. Pire, Hela Fattoumi se réjouit que l’élaboration des lois visant à interdire le voile ait contribué à « ouvrir le débat sur le voile ». Comment peut-on se réjouir de la libération d’une parole islamophobe et raciste ? Car c’est bien le principal effet de ce débat. En tout cas, il n’aura certainement pas fait régresser le sexisme.

« Débat »

Hela Fattoumi et Wassyla Tamzali n’étaient pas les seules invités au débat « Identités voilées ? ». Leur discours a en effet été nuancé, questionné ou contredit par les autres participantes (Tuba Isik-Yigit, Riem Spielhaus, Helena Waldmann). Cependant, on ne s’en réjouit pas vraiment car ce genre de débat est faussé d’avance, en abordant le voile comme étant de toute façon un problème. Les termes de ce genre de débat ne font que mettre les femmes portant le voile (ici représentées par Tuba Isik-Yigit) dans une position minoritaire et dans l’obligation de se justifier sur leur choix et leur motivation – et c’est bien ce qui s’est passé à Tanz im August. Cela pourrait d’ailleurs se résumer à un seul moment, celui où Hela Fattoumi, après que Tuba Isik-Yigit ait fait entendre sa voix, se demande : pour une Tuba, combien y-a-t-il de femmes qui n’ont pas choisi de porter le voile ? Bien sûr, la chorégraphe ne nous dira pas comment elle entend se livrer à ce petit exercice de comptabilité pour répondre à sa question, puisque celui-ci ne s’appuie que sur son point de vue subjectif. Au final, ce genre de débat ne fait que participer à la stigmatisation des femmes voilées, et à la stigmatisation des musulman-e-s.

Vraiment, on ne peut être que très critique envers la programmation de ce spectacle, d’autant plus si celle-ci se produit dans le cadre d’un festival dont un des thèmes est les droits humains, comme cela a été le cas à Tanz im August. Comment peut-on justifier la programmation d’un spectacle qui, sous couvert de féminisme et de questionnement artistique, verse dans une espèce de propagande islamophobe ? Comment est-il possible d’être à ce point aveugle et ne pas voir que ce spectacle se situe dans la droite ligne des politiques discriminatoires qui s’élaborent un peu partout en Europe ? Plutôt que de programmer un débat qui se résume finalement à la question « Pour ou contre le voile ? », il aurait sans doute été plus judicieux d’organiser un débat sur la tournure xénophobe des politiques de bien des pays européens, ou plus spécifiquement sur les droits des femmes, mais de toutes les femmes !

En définitive, on est encore plus amer face à ce spectacle et face à ce genre de programmation lorsqu’on songe que la création chorégraphique, ainsi que les théâtres et festivals qui l’accueillent, dépendent de subventions étatiques. Pour finir, on notera que Manta a reçu en France le label « évènement national » dans le cadre du cinquantenaire du Ministère de la Culture et de la Communication. Un label qui n’entre pas du tout en contradiction avec cette performance. Le Ministère de la Culture du gouvernement français ne s’y est pas trompé. Et nous non plus.

Notes

[1] Trailer de la performance ici. Voir aussi ceci.

[3] Pour le programme du débat ainsi que les biographies des intervenantes, voir le site de Tanz im August.

[4] Lire l’article ici.

[5] Hela Fattoumi, citée dans l’article de Jean-Marc Adolphe, paru dans le magazine Mouvement.

[6] Bibi Aicha est une jeune femme afghane qui a été défigurée par son mari, aidé de deux autres hommes. Elle a trouvé refuge aux Etats-Unis. Sa photo a fait la une du magazine Times.

[7] Pour les paroles – pas spécialement féministes ! – de la chanson, voir ici.