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De Chevènement à Sarkozy (Troisième partie : 2001)

Généalogie du consensus sécuritaire


2 septembre 2004

La chronologie ci-dessous, qui est loin d’être exhaustive, se veut un outil de travail et une machine de guerre contre l’amnésie collective qu’entretiennent les grands médias quant à la genèse du consensus sécuritaire que nous vivons aujourd’hui. Comme le rappelle l’introduction qui figure dans cette rubrique, ce n’est pas une "demande de sécurité" émanant spontanément de la "France d’en bas" qui a amené les grands médias et la classe politique à se préoccuper des "violences urbaines" et à mener des politiques sécuritaires. C’est au contraire une décision politique qui a précèdé la "demande" populaire, et qui l’a produite.

Deuxième partie : 1999-2000

Janvier-mars 2001. Les vœux télévisés de Jacques Chirac, la publication des chiffres annuels de la délinquance et l’ouverture de la campagne pour les élections municipales sont l’occasion d’un regain d’intérêt du monde politique et médiatique pour le thème de "l’insécurité".

Sur la base de "témoignages" non vérifiés, un accrochage entre deux groupes de jeunes à La Défense est transformé par les grands médias en une terrifiante bataille rangée entre deux "bandes organisées".

Quelques jours plus tard, l’enquête a pu établir qu’il ne s’est rien passé de ce qui a été évoqué dans l’ensemble des médias, mais les rectificatifs ne font pas la une de ces médias.

Seule l’émission "Arrêt sur images" revient de manière critique sur l’emballement de l’ensemble des grands médias. Les autres médias (en particulier TF1, l’ensemble de la télévision, le journal de 13 heures de France inter et Le Parisien, Le Point, Le Nouvel observateur, mais aussi Le Monde, Libération...) alternent les titres-choc sur la violence et l’insécurité à l’école, dans les transports en commun, à l’hôpital...

D’après une étude de l’Institut TNS Média Intelligence, rendue publique en avril 2002, "l’insécurité" aura été le thème le plus médiatisé entre mars 2001 et avril 2002. L’institut, qui a mis au point un indice de "bruit médiatique", arrivera à la conclusion que "l’insécurité" a bénéficié de dix fois plus de "bruit médiatique" que le problème du chômage.

Mars-juin 2001. Les élections municipales sont l’occasion d’une surenchère entre les candidats de droite et de gauche sur le thème quasi-unique de l’insécurité. C’est la droite qui sort gagnante de cet affrontement.

Plusieurs dirigeants socialistes s’empressent d’expliquer que les élections ont été perdues parce que la gauche a négligé "l’inquiétude de nos compatriotes" face à "l’insécurité" grandissante...

Juillet 2001. Lors de sa prestation télévisée du 14 juillet, Jacques Chirac prononce un discours apocalyptique sur "l’explosion" de la délinquance et de "l’insécurité".

Le président insiste sur la nécessité de rompre avec "le laxisme". La campagne présidentielle est engagée. Jacques Chirac va marteler pendant plusieurs mois le même slogan : "impunité zéro".

Juillet 2001 Le maire RPR d’Orléans, Florent Montillot, impose un "couvre-feu" aux mineurs de moins de treize ans après 23 heures.

Des arrêtés municipaux semblables sont publiés dans plusieurs communes, dont celles d’Aulnay-sous-Bois, Nice et Colombes. La ministre socialiste Ségolène Royal se déclare favorable "sur le principe" à ces dispositifs, même si elle rejette "le terme" de "couvre-feu", trop guerrier. Le Conseil d’État, saisi par des associations, déclare ces arrêtés municipaux légaux.

Août 2001. Des affiches de publicité pour l’édition du 2 aôut 2001 du quotidien Le Monde sont placardées sur les devantures de tous les kiosques, avec pour unique slogan : "Le Monde. Délinquance. Alerte !"

Dans l’éditorial de ce jour, on peut lire ceci : "On doit constater que l’insécurité des citoyens s’accroît et que les craintes, dont beaucoup d’entre eux se font l’écho, sont en grande partie justifiées."

Septembre 2001. A la suite des "attentats du 11 septembre", une grande campagne sécuritaire et anti-musulmane est lancée dans les médias français.

Le gouvernement saisit l’occasion pour justifier la "Loi Sécurité Quotidienne", alors en préparation.

6 octobre 2001. Le match de football France-Algérie est interrompu par l’invasion du terrain par des supporters de l’Algérie.

Un consensus se forme entre la droite, l’extrême droite et une partie de la gauche pour juger ces incidents "insupportables" - cela d’autant plus que l’hymne français a été sifflé en début de rencontre.

Dans les jours qui suivent, les discours se multiplient sur le thème de "l’échec", de la "crise" ou de la "fin" du "modèle français d’intégration". On entend également beaucoup de commentaires expliquant que "l’effet Mondial" a fait long feu, ou bien que tout cela n’était qu’une illusion. Ce micro-événement fera ainsi la Une de l’actualité pendant plusieurs jours.

Octobre 2001. À la suite du meurtre d’un policier par Jean-Claude Bonnal, dit "le Chinois", des manifestations de policiers sont organisées pour protester contre "le laxisme" de la justice et réclamer une révision de la "loi Guigou" sur la présomption d’innocence.

La droite, qui avait pourtant voté ce texte avec la gauche un an plus tôt, relaye cette revendication, et de très nombreux médias s’alignent sur le discours des principaux syndicats de policiers, selon lesquels "désormais", et "de plus en plus", "les policiers se font tirer comme des lapins".

Jean-Pierre Chevènement, qui a quitté le gouvernement Jospin (sur un désaccord concernant la Corse) et s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle de 2002, reprend également ce discours. À Serge July, qui lui objecte que les statistiques officielles de la police indiquent plutôt une baisse du nombre de policiers tués en service (10 cas en 2001, contre 32 en 1990, et une moyenne de 20 à 25 depuis trente ans), Jean-Pierre Chevènement répond par ces mots désarmants : "Moi, les chiffres, cela ne m’intéresse pas !".

Le député de droite Alain Madelin déclare quant à lui que, lorsqu’un policier tue un "voyou", il faut parler d’"homicide excusable".

Le sénateur socialiste Charasse fait voter par le Sénat une loi (heureusement non reprise par l’Assemblée nationale) autorisant les policiers à tirer en dehors des situations de légitime défense, lorsqu’il s’agit d’arrêter un véhicule en fuite.

Quant au Premier Ministre, Lionel Jospin, il déclare "comprendre la colère des policiers", et il charge le député socialiste Julien Dray de rendre un rapport en vue d’une révision de la loi sur la présomption d’innocence.

À la suite de cette campagne médiatique, les juges, désormais "sous surveillance", hésiteront de plus en plus, dans leurs décisions de remise en liberté : à la suite de "l’Affaire Bonnal", le nombre de détentions préventives, qui avait chuté de près de près de 17% entre janvier et décembre 2000, puis de 9% entre janvier 2001 (date d’entrée en application de la loi Guigou) et octobre 2001, se remet à augmenter : entre octobre 2001 et mars 2002, on passera de 15698 à 17648 détentions provisoires, soit une augmentation de 9%.

La population carcérale dans son ensemble augmentera également de manière très sensible, pour atteindre le nombre de 51549 détenus en mars 2002 (soit 9% d’augmentation en cinq mois), puis celui de 57621 détenus en mars 2003 (soit 12% d’augmentation en un an).

27 octobre 2001. Assises nationales de la sécurité.

Le député socialiste Julien Dray y déclare : "Référons nous, pour une fois, aux préceptes des économistes néo-classiques : pour l’homo economicus rationnel, le prix de la possible punition doit excéder les bénéfices attendus du délit. "

30 octobre 2001. Vote à la quasi-unanimité de la "loi sécurité quotidienne", dite "LSQ".

Cette loi, qui est présentée par le ministre de l’intérieur Daniel Vaillant comme une loi de circonstance, destinée à mieux assurer la sécurité de tous face aux nouvelles menaces terroristes, s’en prend en réalité à la petite délinquance de rue et aux classes populaires.

Elle autorise notamment la police à fouiller les coffres des véhicules et à disperser les rassemblements dans les halls d’immeuble, même si aucune infraction n’a été commise. Elle rend également passible de prison la fraude dans les transports en commun (à la dixième infraction).

31 octobre 2001. Dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien, le député socialiste Christophe Caresche déclare : "On sait que la délinquance n’a aucune nature sociale, et qu’elle relève de la responsabilité individuelle de chacun".

Le journaliste qui reproduit ces propos ne juge pas utile de rappeler que toutes les études statistiques établissent une forte corrélation entre origine sociale pauvre et petite délinquance.

Octobre-novembre 2001. Jean-Pierre Chevènement, qui est alors considéré par les sondeurs et les commentateurs comme le "troisième homme" de la future élection présidentielle, multiplie les discours sur "l’insécurité", la "perte des repères" et le nécessaire "rétablissement" de "l’autorité de l’État". Il s’en prend aussi aux "bandes ethniques" qui sèment le désordre et la violence dans "nos quartiers".

L’ancien ministre de l’Intérieur bénéficie, durant plusieurs semaines, d’une très large couverture médiatique.

Dans une tribune publiée en octobre dans Paris-Match, il réagit aux commémorations du crime d’octobre 1961 en déplorant qu’on salisse toujours "la France" et qu’on ne parle jamais de "l’actif de la colonisation" - et notamment de "l’école républicaine, qui a donné aux peuples colonisés les cadres intellectuels de leur émancipation".

Près d’un an plus tard, dans l’émission "Ripostes", sur France 5, il persistera : "La colonisation est aussi le moment où le continent africain a été entraîné dans la dynamique de l’Histoire universelle" .

Décembre 2001-janvier 2002. Deux nouvelles thématiques envahissent les médias : la "condition des filles en banlieue" et "l’antisémitisme en banlieue".

Les viols collectifs sont appelés "tournantes", et l’antisémitisme, lui aussi, est rebaptisé : on parle de "nouvelle judéophobie" (titre d’un livre de Pierre-André Taguieff qui paraît en janvier 2002) ou de haine "anti-feuj" (formule qui figure dans le titre d’un rapport de SOS Racisme publié en mars 2002).

Sans l’ombre d’une enquête et d’une statistique sérieuse, ces deux thèmes deviennent des lieux communs, qu’on peut trouver jusque dans des journaux comme Le Monde : d’une part le "regain" du sexisme et "l’apparition" (ou "la multiplication") des viols collectifs "en banlieue" ; d’autre part le "regain" de l’antisémitisme "en banlieue", en particulier dans la jeunesse "issue de l’immigration maghrébine".

Quant à la campagne contre la "nouvelle judéophobie", menée notamment par Pierre-André Taguieff, Jacques Tarnero, Robert Redeker, Gilles-William Goldnadel et Alexandre del Valle, elle aboutira très fréquemment à une stigmatisation des "jeunes issus de l’immigration", des "Maghrébins" ou des "musulmans".

L’essayiste Pierre-André Taguieff déclarera par exemple : "des secteurs entiers de la société, notamment dans certaines zones péri-urbaines, sont antijuifs. Pourtant, on continue de pratiquer l’évitement, afin de ne pas stigmatiser les jeunes issus de l’immigration" (dans Le Point du 5 avril 2002).

Et au lendemain du 21 avril 2002, le président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF), Roger Cukierman, ira jusqu’à déclarer (dans le quotidien israélien Haaretz) que le score de Jean-Marie Le Pen est "un message aux musulmans, leur indiquant de se tenir tranquilles".

Quatrième partie : 2002

Cette chronologie est extraite de :
Pierre Tévanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, paru aux éditions L’esprit frappeur en novembre 2003.