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De bons voisins

Enquête dans un quartier de la bourgeoisie progressiste

par Sylvie Tissot
21 novembre 2011

La bourgeoisie se regroupe en général dans les beaux quartiers. Mais une fraction d’entre elle goûte aussi la mixité sociale. Avocats, consultants ou cadres supérieurs du privé viennent cohabiter avec des ménages des classes populaires, dans des quartiers naguère inimaginables pour eux. Sylvie Tissot a mené une enquête auprès de riches habitants du South End à Boston vivant aux alentours de cités d’habitat social, mais organisant soigneusement cette proximité. Soutenir des programmes mixtes de logements en regardant de près la proportion de ménages à bas revenus ; participer à la rénovation des parcs pour en contrôler ensuite l’accès ; fréquenter assidûment les restaurants exotiques après avoir fait fermer les bars « mal famés » ; s’afficher gayfriendly tout en contrôlant la visibilité des gays ; célébrer la bohême sans renoncer aux goûts culturels les plus traditionnels : tout cela se fait au nom d’une « diversité » bien ordonnée. Retraçant l’émergence d’un pouvoir local depuis les années 1960, ce livre montre que, sans annuler les inégalités, ces modes de cohabitation viennent renouveler les formes et les stratégies de la distinction sociale chez les élites urbaines. De bons voisins vient de paraître aux éditions Raisons d’Agir. Nous en publions ici un passage, extrait de l’introduction.

Le XVIe arrondissement de Paris, l’Upper East Side de New York,
Belgravia et South Kensington à Londres, et bien d’autres quartiers
encore, évoquent, par leur nom même, les espaces homogènes et
protégés où se regroupent les plus fortunés. Ces quartiers anciens
accueillent effectivement, depuis plus d’un siècle pour certains, les
élites du pays. D’autres espaces se sont développés depuis l’après
Seconde Guerre mondiale, qui semblent témoigner d’une même
recherche d’entre soi. C’est bien sûr une large partie des banlieues
résidentielles américaines, où se succèdent grandes maisons et longues
voitures. Mais on pense aussi aux communautés dites fermées
qui s’étendent depuis quelques décennies aux États-Unis, également
en Amérique du Sud et plus récemment en Europe : les murs qui
encerclent les complexes d’habitations, les gardiens postés dans une
guérite à l’entrée, ainsi que les règlements extrêmement détaillés, y
empêchent encore plus explicitement l’intrusion des « autres ».

Bien que beaucoup moins étudiés par les sociologues que les
quartiers pauvres, ces territoires sont la manifestation d’une ségrégation
socio-spatiale caractéristique des grandes métropoles internationales.
Pour autant, l’agrégation dans l’espace ne résume pas l’attitude
des plus riches. Une fraction non négligeable de ces derniers est
venue habiter récemment dans des quartiers non pas exclusifs, mais
caractérisés par une certaine mixité sociale. C’est le cas par exemple à
Paris. Tandis que les quartiers bourgeois continuent à rassembler une
élite cumulant tous les capitaux [1], l’installation dans les quartiers
mixtes n’est plus l’apanage des classes moyennes des secteurs culturels
que l’on désigne habituellement sous le sobriquet de « bobos ».

Le
pourcentage de cadres et professions intellectuelles supérieures a ainsi
dépassé, entre 1999 et 2008, la barre des 25 % dans les Xe, XIe et
XIIe arrondissements, situés dans l’Est traditionnellement populaire
de Paris. Si cette catégorie recherche le plus souvent la proximité
avec les espaces bourgeois, notamment en banlieue [Edmond Préteceille, « Is gentrification a useful paradigm to analyse social changes in the Paris
metropolis ? », Environment and Planning A, 39, 2007, p. 10-31.], leur afflux qui
accompagne le déclin des catégories populaires s’est particulièrement
fait ressentir dans les quartiers centraux mixtes de la capitale. Le
phénomène prend aux États-Unis une dimension plus frappante
encore qu’en France, où les catégories supérieures n’ont jamais fui
les centres-villes. Outre-Atlantique, le mouvement dit de « retour en
ville » contraste avec le tropisme vers la périphérie qui était la règle
chez les plus dotés jusqu’aux années 1960. Il a ainsi rendu plus visible
encore l’embourgeoisement parfois extrêmement rapide de quartiers
anciens [2].

L’arrivée dans ces espaces mixtes n’est pas seulement subie.
Ou plutôt, si de fortes contraintes économiques expliquent cette
migration, un nouveau discours l’accompagne, qui relève bien sûr
d’une rationalisation des contraintes générées par l’explosion des prix
immobiliers, mais qui se traduit aussi par l’exaltation de nouvelles
valeurs. La mixité sociale n’apparaît pas seulement dans la compo -
sition sociodémographique de quartiers où habitent les classes
supérieures ; elle fait aussi partie de leurs discours. Loin d’être un
repoussoir, le terme de « mixité sociale », et plus récemment celui de
« diversité », directement issu du monde anglo-américain, est brandi
comme un étendard. La hiérarchie des espaces désirables semble ainsi
se réorganiser à partir de critères recomposés : non plus seulement
l’exclusivité et la respectabilité bourgeoise, mais aussi la coexistence
de populations « différentes », de par leurs revenus, leurs origines
ethniques ou encore leur orientation sexuelle.

Cette valorisation de la diversité chez les couches supérieures estelle
l’indice d’une recomposition de la stratification sociale et des
relations entre les groupes sociaux ? C’est à cette question que ce
livre entend répondre, en évitant les deux écueils du « toujours
pareil » et du « jamais vu » [3]. Depuis les années 1990, les succès
remportés par la thèse hautement idéologique de la disparition des
classes sociales (et notamment de la classe ouvrière) ont conduit les
sociologues à réaffirmer l’existence non seulement des inégalités
mais aussi des rapports de domination. Cette réaction, bienvenue,
serait toutefois dommageable si elle empêchait tout examen des
recompositions qui travaillent les groupes sociaux et nous limitait au
rappel d’une reconduction immuable de la domination bourgeoise.
Les classes populaires, sans échapper à l’exploitation économique, se
sont profondément transformées depuis trente ans. C’est le cas aussi
des classes supérieures.

Prenant acte d’une certaine atténuation de
l’autonomie culturelle qui caractérise les classes populaires, Olivier
Schwartz a tenté d’analyser le brouillage des frontières qui séparent
celles-ci du reste de la société [4]. De la même façon, ce livre se propose
de partir de la manière dont les couches supérieures se définissent
par rapport aux « autres ». La proximité spatiale dont se revendique
une fraction d’entre elles ne traduit certainement pas une disparition
des barrières sociales ; le creusement des inégalités socioéconomiques
depuis les années 1980 est là pour le rappeler [5]. Il reste que le séisme
provoqué par les mouvements de protestation des années 1960 n’a
pas été sans effets sur la reproduction sociale telle qu’elle fonctionne
dans les sociétés occidentales. Le pouvoir a été profondément ébranlé
par la révolte des ouvriers, des étudiants, des peuples colonisés, des
femmes, des gays, et des Noirs aux États-Unis.

La scène urbaine
permet justement d’observer comment les rapports de domination se
reconduisent différemment. Tout en perdurant, ceux-ci s’accompagnent
désormais de l’intégration relative, à certaines conditions et à
certaines places, de groupes sociaux naguère méprisés et invisibilisés,
habituellement renvoyés dans l’indignité culturelle et l’éloignement
géographique. Le regard sociologique, souvent enclin à se porter vers
les plus démunis, se tourne ici en direction du sommet de la hiérarchie
sociale, pour comprendre les transformations qui la travaillent.

La littérature sur la gentrification, c’est-à-dire l’arrivée de ménages
des classes moyennes dans des quartiers anciens pauvres, en a fourni de
nombreuses preuves : la proximité spatiale ne réduit pas magiquement
les distances sociales [6]. Ceux qu’on appelle les gentrifieurs, et qui disent
goûter le mélange, organisent souvent avec parcimonie leurs interactions
avec les populations déjà présentes. Les conflits liés aux normes
propres à chaque groupe social ne disparaissent pas magiquement tant
ces groupes impriment dans l’espace leurs aspirations et leurs styles de
vie. Il serait étonnant qu’il en soit autrement pour ceux qui sont
étudiés dans ce livre, c’est-à-dire des agents plus dotés en différents
capitaux et qui, désignés par la littérature américaine sous le terme de
« classes moyennes supérieures », appartiennent de fait aux classes
supérieures[Le terme étasunien de « classes moyennes supérieures » désigne des individus gagnant généralement
plus de 100000 dollars par an (ce qui les place parmi les 17,2 % les plus riches du pays) et occupant
des professions fortement qualifiées qui leur confèrent une forte autonomie et des fonctions
d’encadrement. [7].

Pour autant, si la proximité spatiale n’annule pas les
distances sociales, on peut faire l’hypothèse que la coexistence produit
des formes de distinction singulières de la part de ceux qui y sont
confrontés [8]. C’est précisément l’objet de la recherche exposée ici, et
qui porte sur le South End de Boston, aux États-Unis, ancien quartier
populaire où se pressent désormais des résidents aisés. À la faveur de
leur installation depuis les années 1960, une gestion spécifique du
rapport à l’autre s’est instituée, reposant sur un pouvoir local fort, que
des habitants fortunés, vantant les bienfaits de la démocratie locale, ont
su construire à partir du secteur associatif.

Ce pouvoir permet le
contrôle serré d’une coexistence par ailleurs fortement valorisée. Les
« nouveaux » habitants du South End à Boston sont ainsi capables de se
battre pour le maintien sur place d’habitants pauvres ; ils se veulent gay
friendly
 [9] dans un quartier où nombre d’homosexuels ont déménagé
depuis les années 1960. Tout cela n’est possible, toutefois, qu’à la condition
que cette diversité existe dans une « proportion raisonnable », et
que sa présence, notamment dans l’espace public, ne vienne pas
contrecarrer les normes qu’ils sont parvenus à imposer. Mais la défense
de la mixité sociale n’est pas pour autant un pur habillage, un simple
alibi masquant des pratiques excluantes : elle induit une attitude singulière
exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon
prudente. Reste à savoir envers qui cette ouverture intervient, où et à
quelles conditions.

P.-S.

Table des matières

Introduction

1. Voyage dans la bourgeoisie progressiste

Découverte du South End

Une Française de Harvard dans un quartier chic de Boston, Gérer les antipathies.

Proximité et distance avec les enquêtés

Reconstruction de l’objet

Décentrement géographique

Recul historique

2. Naissance d’une élite locale dans un quartier populaire

Le triomphe de la participation des habitants…

1968 et la contestation de la rénovation urbaine

La « participation » dans les « quartiers » : une refondation urbaine et politique.

…pour quels habitants ?

Organiser la concertation

Le South End des programmes mixtes

Le South End du développement commercial

Une élite de quartier

3. Des aventuriers philanthropes

Propriété privée et conscience sociale

Naissance des « pionniers » : Propriétaires progressistes, La nouvelle frontière, Une conquête sans vaincus

Alliances et mésalliances : « Nouveaux » et « anciens » propriétaires, Genèse d’une gay friendliness

Amour et contrôle de la mixité sociale

« Diversity » : Le credo des gentrifieurs, Diversité, racisme et euphémisation des exclusions, Diversité et statut social

Les entrepreneurs de diversité : Combats pour la diversité, Socialiser à la diversité, Un engagement féminin ?, Pratiques de la diversité, Proximité et inégalité, Une gay friendliness sous conditions

4. Créer un patrimoine historique

Connaisseurs et conservateurs

Un engagement culturel distingué

Culture et business

Une sociabilité homosexuelle respectable

La brique et le fer forgé

Obtention d’un label

Sous le patronage de Victoria

La distinction culturelle contre le logement social

Au coeur des luttes

Le Comité pour un South End équilibré

Une respectabilité fragile

Des histoires plus « diverses »

Quartier historique ou quartier artiste ?

De SoHo à SoWa

Une histoire modernisée

5. À la conquête des petits espaces

Contrôle et marquage

Supplices et délices des espaces publics

De la croisade à la surveillance quotidienne : Effacer les stigmates du quartier populaire, Créer une nouvelle offre commerciale, Contrôler le voisinage,

Le mélange dans l’assiette : De l’efficacité du marquage français, Des « omnivores » distingués, Les manières dans l’absence de manières

Mixité sociale, mixité animale

Conquête des espaces verts : La « communauté » des jardins communautaires, Amis des parcs et amis des chiens

Créer un nouvel espace public : Les jeux animaux de la distinction sociale, Espace public et socialisation canine, Propriétaires immobiliers et propriétaires de
chiens

Le South End, un quartier victorien, mixte, artiste,
gay friendly et dog friendly

Conclusion : Diversifier pour mieux régner ?

Les photos de la couverture et du cahier central du livre sont de David Binder.

Notes

[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les Ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007

[2] C’est le cas à Manhattan, autour de Greenwich Village, plus récemment du Lower East Side et de
Harlem, mais aussi de certains quartiers de Brooklyn

[3] Jean-Claude Passeron, « Attention aux excès de vitesse. Le “nouveau” comme concept sociologique
 », Esprit, 4, avril 1987, p. 129-134

[4] Olivier Schwartz, « La notion de “classes populaires” », Habilitation à diriger des recherches en
sociologie, université de Versailles-Saint-Quentin, 1998. Voir aussi Gérard Mauger, « Les transformations
des classes populaires en France depuis trente ans », in Jean Lojkine, Pierre Cours-Salies et Michel
Vakaloulis (dir.), Nouvelles luttes de classes, Paris, PUF, 2006, p. 29-42.

[5] Avec une polarisation accrue, notamment due à l’augmentation du nombre des personnes à fort
niveau de revenus, celle-ci étant plus marquée aux États-Unis que dans les pays européens, et notamment
la France. Lawrence Mishel, Jared Bernstein et Heidi Shierholz, The State of Working America.
2008-2009, New York, ILR Press, 2009.

[6] Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, « Proximité spatiale et distance sociale dans les
grands ensembles », Revue française de sociologie, 11 (1), 1970, p. 3-33.

[7] Dennis Gilbert, The American Class Structure in an Age of Growing Inequality, Belmont,
Wadsworth Publishing, 1998.

[8] Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.

[9] Le terme gay friendly, également utilisé en français, désigne une attitude faite de tolérance et plus
encore de sympathie à l’encontre des populations homosexuelles.