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De l’art de Charonniser le 17 octobre 1961

Retour sur une commémoration

par Farid Taalba
27 octobre 2011

La commémoration du cinquantième anniversaire de la répression des manifestations du 17 octobre 1961 a donné lieu à une multitude d’initiatives qu’on avait pas connues jusque là sous l’égide du Collectif 17 octobre, regroupant la gauche française et les supplétifs immigrés de l’entreprenariat de la mémoire pour le vote utile. Nous nous proposons ici d’interroger l’appel qu’il a initié.

Tout d’abord, la mémoire du 17 octobre n’a pas ressurgi dans l’espace public il y a vingt ans, c’est-à-dire au moment où l’enquête de Jean-Luc Einaudi lui a donné une légitimité « scientifique » et morale qui ne permettait plus de le nier, mais à la fin des années 70, notamment suite à la publication de l’ouvrage de Hamon et Rotman Les porteurs de valises, dans lequel ils lui consacrent un chapitre. C’est ainsi que, au moment du départ de la Marche pour l’égalité de 83, le Collectif jeunes de Paris organisait un rassemblement au canal St Martin en mémoire des victimes du 17 octobre en présence de nombreuses familles qui venaient de perdre leurs enfants au cours des « étés chauds » qui avaient vu plus d’une centaine de jeunes abattus par des tontons flingueurs ou des policiers dans des circonstances plus que douteuses avec le slogan :

« La chasse est fermée, rengainez, on arrive ! ».

Deuxièmement, on ne saurait aller contre les revendications du collectif qui se résument ainsi : reconnaissance par les plus hautes autorités de l’état du massacre perpétré par la police française, suppression de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, la liberté pour tous d’accéder aux archives et l’encouragement des recherches associant des historiens algériens et français.

Malheureusement une dimension importante de ces événements est passée à la trappe, concernant l’attitude de la gauche au moment et après les faits. En effet, comment comprendre une telle démarche dans une commémoration où la gauche oublie le silence dont elle s’était rendue coupable au moment des faits et, ensuite, par le fait que « les martyrs de Charonne du 8 février 1962 scellent la réunion de la gauche », enterrant par la même « l’horrible et culpabilisant souvenir du 17 octobre 1961 » [1].

D’ailleurs les rares militants de gauche qui ont eu le courage de ne pas se taire ont fait le constat qui s’imposait :

« La France, fut-ce la France de gauche, ne se soucie guère de l’Algérie future. Elle ne se soucie même pas, ou si peu, de l’Algérie présente, de l’Algérie traquée, non de l’autre côté des mers, mais à quelques mètres. Elle ne se soucie pas du couvre feu ’’conseillé’’ aux Nord Africains après 20H, de la ’’chasse au faciès’’ où l’on dépiste le type arabe comme jadis le nez juif. Jusqu’au 17 octobre. Le 17 octobre, qui s’en souvient ? Personne. Et Charonne ? Tout le monde. Le dénouement de la guerre est dans cette mémoire et dans cet oubli  » [2].

Le collectif jeune de Paris ne s’y était pas trompé quand, un mois après l’arrivée triomphale de la Marche, il fut le seul à soutenir les ouvriers de Talbot en grève qui avaient été agressés par les ouvriers de la maîtrise aux cris de « Les arabes aux fours, à la Seine ! » et qu’on se plaisait à voir manipulés par quelques intégristes musulmans alors qu’ils tentaient simplement de sauver leur emploi.

Le collectif jeunes se retrouvait ainsi dans les propos recueillis par Jean Cau auprès d’un syndicaliste algérien dans l’Express du 16/11/1961 :

« Nous avons évalué la solidarité des travailleurs et du peuple français. Nous savons qu’elle n’existe pas en dehors des communiqués, des pétitions et des appels. Nous en prenons acte. Aux syndicats, aux partis, à la gauche politique française d’être mis le nez sur leur pourrissement. Voici leurs troupes : ces chauffeurs de bus qui ne descendent pas de leur cabine lorsqu’on transforme leur autobus en car de police ; les mêmes qui signalent aux policiers, à Neuilly, par des appels phare code, la présence d’Algériens dans leur autobus ; et des ouvriers de chez Renault qui voient retirer dans l’île Seguin un cadavre d’Algérien de la Seine, et qui regardent, et qui s’éloignent, indifférents  ».

Comment devant la perpétuation de certains oublis ne pas partager le dégoût de François Maspero face à cette gauche toujours prompte à s’unifier face à l’extrême droite :

« Le fait que le courage, l’héroïsme même des familles algériennes de la région parisienne, aient réussi à faire éclater jusque dans les rues des quartiers bourgeois l’atroce vérité, l’atroce vérité de nos chiens en uniforme, ne doit pas permettre à qui que ce soit de se donner le luxe de ces comédies où l’on répète : nous dénonçons, nous ne sommes pas du même monde. Il est trop tard  » [3].

Cet été encore, les traminots ont-ils débrayé quand une rame de tramway a servi au transport des familles roms expulsés de leur campement ?

Notes

[1] Hamon H., Rotman P., Les porteurs de valises, la résistance française à la guerre d’Algérie, Points Histoire, Albin Michel, 1981, p. 379.

[2] Opus cité, p. 372.

[3] Partisans, n°2, novembre-décembre 1961