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De l’ « athéologie » à l’islamophobie

À propos d’une prestation télévisuelle de Michel Onfray


29 juin 2005

Un soir de juin 2005, sur le plateau d’une émission télévisée à visée culturelle, le philosophe
Michel Onfray, auteur d’ouvrages à succès se réclamant du matérialisme, de l’hédonisme et de
la tradition libertaire, présentait son dernier ouvrage : Traité d’athéologie. Ce livre, qui
rencontre paraît-il un grand succès commercial, se veut un plaidoyer pour les joies de
l’athéisme, mais l’essentiel de son propos est une charge pamphlétaire contre « la religion » -
et plus précisément contre « les trois grands monothéismes »...

On passera sur le caractère lourdaud – et déconnecté de toute réalité empirique – de l’opposition, d’inspiration vaguement nietzschénne, entre un paganisme admirable et un christianisme porteur de toutes les tares, ou entre un polythéisme porté à la tolérance et un monothéisme foncièrement intolérant ou impérialiste [1].

Plus significative, car plus lourde d’enjeux dans la société française de 2005, est la subtile hiérarchisation que notre philosophe a cru bon d’établir au sein de cet ensemble « globalement négatif » qu’est à ses yeux le monothéisme. Invité par l’animateur Franz-Olivier Giesbert à élire « la religion la plus nocive » parmi les trois monothéismes (« le judaïsme, le christianisme ou l’Islam ? »), le
chantre de l’athéisme répondit doctement que le Judaïsme était assurément le moins nocif (puisque que non-prosélyte [2]), que le christianisme n’avait pas cette qualité (le non-prosélytisme) mais que son pouvoir de nuisance était en quelque sorte contenu par « quelques » principes de tolérance et d’amour du prochain, tandis que l’Islam...

Est-il vraiment utile de poursuivre ?

Pour ceux qui n’ont pas vécu en France ces dernières années, et qui n’auraient accès ni à la télévision, ni à la presse, nous poursuivons :

... tandis que l’Islam, donc, est en revanche une religion qui n’est que mauvaise, qui ne prône ni la tolérance ni l’amour du prochain, mais plutôt l’extermination des non-croyants.

À l’appui de ce verdict implacable, une preuve irréfutable : un verset tiré du Coran, cité, comme il se doit, hors-contexte, et promettant le pire aux « infidèles »...

En somme : un morceau de phrase comme on en trouve dans l’Ancien Testament et dans à peu près tous les textes religieux. Mais, sans doute, n’est-ce « pas pareil » dans le cas du Coran...

Mais qu’importent les citations. Nous laissons aux spécialistes de théologie juive, chrétienne et musulmane le soin de dire tout le mal qu’un minimum de connaissances en la matière permet de dire sur le « Top 3 » de Michel Onfray. Nous nous placerons plutôt sur le terrain qui est, paraît-il, celui du philosophe : celui, justement, de la philosophie. La philosophie est en effet un travail réflexif et créatif sur les concepts. Tout philosophe, qu’il soit athée ou pas, a ceci en commun avec l’œuvre fondatrice de Socrate qu’il interroge les termes de toute question avant d’y proposer des réponses - qu’avant de dire par exemple si oui ou non telle école militaire est le bon endroit pour enseigner le courage à son fils, il convient de savoir précisément ce qu’on peut entendre par « courage ». C’est pourquoi, si Michel Onfray faisait vraiment de la philosophie, à la question « Quelle est, du judaïsme, du christianisme et de l’Islam, la pire des religions ? », il aurait répondu ceci :

« M. Giesbert, votre question n’a pas de sens. Pour que nous puissions y répondre, dites moi d’abord : qu’est-ce que le christianisme, le Judaïsme, l’Islam ? De quoi parlons nous ? Quelles sont ces entités que vous me demandez de hiérarchiser ? »

Cette question initiale aurait ouvert un champ d’investigation : la religion comme fait social, comme relation entre une collectivité humaine et une divinité, médiatisée par des textes, des dogmes, des rites, des règles morales... Elle aurait vite abouti à un premier constat : chacun des trois termes, Judaïsme, Christianisme, Islam, renvoie à une multitude de réalités diverses, et parfois antagonistes. Chacune de ces religions varie du tout au tout selon les « écoles », selon les époques, les lieux géographiques, les milieux sociaux, les individus... À tel point qu’il est impossible de donner une réponse globale à la question de M. Giesbert. L’Islam d’Untel en tel lieu et à telle époque peut être terrible, et celui de Tel Autre à telle autre époque ou en tel autre lieu peut être admirable. Idem pour les judaïsmes et les christianismes (comme, du reste, pour les athéismes, les laïcismes, les communismes...).

Michel Onfray ne s’embarrasse pas de ces nuances. Mais il ne se contente pas non plus d’un jugement global mettant toutes les religions dans le même sac. Il ne répond pas ceci :

« M. Giesbert, elles sont toutes pires ! Judaïsme, Christianisme, Islam, c’est bonnet blanc et blanc-bonnet ! À bas toutes les religions ! Toutes pourrites ! »

Cette position, qui a de beaux restes dans l’extrême-gauche « libertaire » française, n’aurait brillé ni par sa finesse ni par sa capacité à rendre le monde intelligible, mais elle aurait au moins évité le pire. Le pire, c’est-à-dire la réponse effective de Michel Onfray, déjà évoquée plus haut, et qui, en des termes moins pédants et poseurs que ceux du « philosophe », peut se résumer
ainsi :

« La pire des religions ? Fastoche ! C’est l’Islam ! »

En d’autres termes : une réponse raciste.

Le mot est prononcé. Est-il excessif ? Comment alors appeler le fait d’essentialiser les religions, d’en faire des blocs monolithiques et figés (le christianisme, le judaïsme, l’Islam), sans jamais prendre en compte les contextes historiques et sociaux, de les hiérarchiser, et de cibler l’une d’entre elle, celle de la minorité la plus dominée du pays, en la réduisant à son verset le plus « guerrier » et en lui déniant toute dimension éthique positive ? Rappelons que la loi de 1972 contre le racisme qualifie de raciste toute injure, violence ou discrimination faite à une personne « en raison de son appartenance réelle ou supposée à une
“race”, une ethnie ou une religion ». Une telle injure n’est-elle pas faite à tous les téléspectateurs de confession musulmane lorsqu’ils entendent dire que « l’Islam », sans plus de précision [3] est synonyme d’intolérance et d’extermination ?

Il y eut sans doute il y a un siècle des « libres-penseurs », qui, dans leur combat anti-religieux, ciblaient particulièrement « le judaïsme ». Et sans doute avaient-ils de « bonnes raisons » - des raisons « progressistes », voire « libertaires » - de stigmatiser « le judaïsme ». « Le judaïsme c’est la sacralisation de la Loi, c’est donc la soumission » ; « le judaïsme, c’est la croyance au Peuple élu, c’est donc la négation de l’égalité entre les hommes » et autres arguments. Mais la triste réalité est que ces arguments étaient des pseudo-arguments, et que si ces « libres-penseurs » avaient une virulence particulière à l’égard du Judaïsme, c’est tout simplement parce que l’Europe était alors travaillée en profondeur par le racisme, et plus particulièrement par le racisme anti-juif. Bien entendu, tous ces « libres-penseurs » n’étaient pas nécessairement des antisémites conscients et militants. Sans doute certains étaient-ils même des antiracistes convaincus. Mais sans s’en rendre compte, leur hostilité au « Judaïsme » était le reflet d’un climat raciste auxquels ils se révélaient perméables.

Michel Onfray aurait-il, il y a un siècle, soutenu que « la pire des religions » était « le Judaïsme » ? Nul ne peut l’affirmer - la question est à vrai dire absurde. Mais notre philosophe est assurément la version contemporaine de cette « libre-pensée pas si libre que ça » : cette libre-pensée qui a omis de se libérer des préjugés racistes du moment.

Pour dire les choses autrement : venu vendre son Traité d’athéologie comme un brulôt subversif et « à contre-courant » d’un « cléricalisme » présenté comme hégémonique, Michel Onfray nous a offert un discours pieux, une leçon de catéchisme parfaitement orthodoxe au regard de la grande religion du moment : l’islamophobie.

Notes

[1] Ces oppositions ne sont pas absentes de l’œuvre de Nietzsche ; mais elles constituent la part la plus convenue et la plus pauvre d’une œuvre bien plus complexe, nuancée et féconde, y compris sur les religions.

[2] Michel Onfray ajouta ce spirituel commentaire :

« Par conséquent, seuls les Palestiniens et les Canaanéens ont à souffrir du judaïsme ».

Une remarque dont l’insondable bêtise et obscénité pourrait donner lieu à de multiples développements, dont celui-ci : expliquer la situation actuelle des Palestiniens en incriminant la religion juive (et non une politique de colonisation, menée par l’État d’Israël) est un cliché lourd de conséquences, qui empêche toute compréhension réelle des enjeux politiques du conflit israélo-palestinien, et encourage les pires stéréotypes antijuifs.

[3] Donc tout fidèle se sent nécessairement englobé dans « l’islam »