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De l’existence des races

En finir avec l’antiracisme d’Etat (Troisième partie)

par Pierre Tevanian
14 avril 2016

A l’heure où l’appareil d’Etat, aux mains de la gauche, poursuit une politique intensive de rafles de roms et de sans-papiers, d’arrestations et d’expulsions de lycéens, de chasses aux voilées, à l’heure où des injures négrophobes et islamophobes sont proférées par une ministre socialiste, à l’heure où une campagne gouvernementale appelle à s’unir uniquement « contre la haine » et pas contre le mépris et la discrimination, à l’heure où la promesse des récépissés contre le contrôle au faciès a été jetée à la poubelle, à l’heure où le ministère de l’Intérieur conteste l’existence même des contrôles au faciès, et fait appel contre une condamnation judiciaire de contrôles discriminatoires avérés, à l’heure où Laurent Joffrin lance dans Libération une ahurissante campagne de recadrage idéologique et de rappel à l’ordre contre des collectifs comme le CCIF, Mwasi ou Stop le contrôle au faciès, un retour critique nous a paru nécessaire sur ce que nous appelons l’antiracisme d’Etat. Nous republions donc une série de réflexions publiées initialement en 2008 [1] sur ledit antiracisme d’Etat et ses principaux postulats, comme la prétendument « difficile conciliation entre l’égalité et la différence », ou encore « l’inexistence des races, à part une seule, la race humaine »...

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Loin de s’opposer, l’égalité et la différence désignent une seule et même réalité.

Il est inutile de revenir sur ce point, dont j’ai ailleurs donné une démonstration. Il suffira ici de souligner que l’incompatibilité présumée entre égalité et différence repose sur un véritable travail de non-pensée. Il faut en effet, pour séparer l’égalité de sa manifestation la plus patente (l’assurance, l’épanouissement et l’extraversion de ses différences), tout un travail de brouillage, visant à désincarner aussi bien l’égalité que la différence – en rejetant toute définition et toute référence à des situations concrètes d’égalité juridique, socio-économique, capacitaire ou subjective, et toute définition ou référence concrète à des différences de sensibilité, d’opinion, d’aspirations ou de comportement effectif – afin de n’avoir affaire qu’à des abstractions vides de sens, plus facilement manipulables et opposables.

La logique raciste est en somme un théâtre d’ombres, comparable à la caverne platonicienne [2]. L’inquiétant est que la position à partir de laquelle une majorité d’antiracistes déclarés déploie toute sa pensée et son action soit cette caverne, avec les conséquences inévitables que cela engendre : une injonction faite aux racisés de choisir entre deux dimensions inséparables, en étouffant leurs différences au nom de l’égalité (injonction assimilationniste) ou en renonçant à l’égalité au nom de leur différence (injonction différentialiste). On a ainsi vu, à l’occasion de la loi antivoile du 15 mars 2004, ces deux injonctions racistes traverser tout le champ de l’antiracisme officiel [3] :

- « Pour devenir des élèves comme les autres, jouissant du même droit d’accès à l’école publique, renoncez à ce voile qui vous différencie trop » (injonction assimilationniste) ;

- « Si vous voulez exprimer votre différence religieuse, rejoignez un établissement confessionnel » (injonction différentialiste).

Lutter contre le racisme, ce n’est pas affirmer que les races n’existent pas, mais reconnaître qu’elles existent

J’ai développé ce point dans un texte sur la question blanche : si les lignes de clivage raciales, culturelles ou confessionnelles n’ont a priori aucune pertinence, le racisme leur en confère une a posteriori. Si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, le racisme les fait exister en tant que croyances collectives, avec les effets performatifs que cela implique : l’expérience commune de la discrimination confère aux Noirs et aux Arabes un rapport au monde et des intérêts communs qu’ils n’auraient pas si le racisme n’existait pas, et qui les distinguent radicalement des Blancs. Nier cette réalité en se contentant de clamer qu’il n’y a « pas de races », « pas de différences » et pas de « raisons de s’opposer » revient à nier l’oppression objective et subjective que subissent les discriminés, et donc à les rendre implicitement responsables de leur relégation sociale.

Lutter réellement contre le racisme, c’est au contraire mener un combat déterminé pour l’abolition des clivages et hiérarchies de race, ce qui suppose au préalable de reconnaître leur existence. Il ne s’agit pas d’accorder une quelconque pertinence à la race au sens biologique du terme – et à tous ses succédanés : l’ethnie, la culture ou la religion dès lors qu’elles sont essentialisées – mais de prendre en compte le pouvoir performatif du racisme et donc de reconnaître une effectivité des divisions et hiérarchies raciales.

Il faut en d’autres termes récuser toute idée d’une infériorité naturelle ou culturelle des non-Blancs, mais reconnaître, pour les combattre, tous les processus d’infériorisation sociale auxquels les non-blancs sont soumis ; et conjointement récuser toute idée d’une supériorité blanche, occidentale ou « judéo-chrétienne », tout en reconnaissant qu’à niveau équivalent de richesse et de compétences, la discrimination à l’encontre du non-blanc limite la concurrence et donc augmente pour le blanc les opportunités d’accession au bien-être – notamment à l’emploi ou au logement. C’est donc, pour le Blanc, reconnaître qu’il jouit d’un privilège, et adopter à l’égard de ce privilège une posture particulière, à égale distance de l’adhésion et de la dénégation, que l’on peut nommer conscientisation et traîtrise.

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Notes

[2] Cf. Platon, La république, Garnier Flammarion, 2002

[3] Sous la forme de minorités conséquentes et actives au MRAP et à la gauche du Parti socialiste, et de majorité hégémonique dans l’appareil d’État, dans les partis de gouvernement, à SOS Racisme et à la LICRA