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De l’interprétation et des livres noirs

Théologies et athéologies

par Pierre Tevanian
21 mai 2013

Le texte qui suit est composé de deux extraits (le chapitre 6 et le chapitre 10) de La haine de la religion (Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche), paru en mars 2013 aux éditions La Découverte.

Une fois admis que le croyant n’est pas nécessairement un zombie légitimiste et servile, une fois rappelé que sa « came » peut aussi bien faire de lui un activiste capable de dire « fuck », une nouvelle objection ne manque pas de surgir : c’est justement ce dynamisme et cet activisme qui posent problème, puisqu’ils transforment le monde, certes, mais dans le sens du pire – le fondement religieux de cet activisme étant forcément réactionnaire. Bref : d’une liberté que la religion, loin d’annihiler, viendrait alimenter, le croyant ferait un mauvais usage.

La question peut se formuler en ces termes : si l’on admet que, finalement, l’opium religieux peut faire du bien au croyant et le rendre hyperactif, ne doit-on pas malgré cela – ou mieux : à cause de cela – s’en méfier ? Cet opium ne conduit-il pas l’opiomane à empiéter sur le bonheur d’autrui ? Ne détruit-il pas le cerveau, ne rend-il pas bête et méchant, n’introduit-il pas au cœur de la pensée le poison de la réaction, de l’intolérance, du sexisme ou de l’homophobie ?

C’est ce genre d’interrogations, ou plutôt le besoin d’y apporter une réponse aussi sommaire qu’expéditive, qui fait le succès de tous les « livres noirs » de la religion en général ou de l’islam en particulier – dont la version la plus caricaturale est sans doute l’infect best-seller de Michel Onfray, Traité d’athéologie .

De l’interprétation

Ce livre révèle en effet plus clairement – et cruellement – que tout autre le fond proprement délirant des approches essentialistes du « poison religieux » :

« L’islam refuse par essence l’égalité métaphysique ontologique, religieuse, donc politique. »

« On peut se réclamer aujourd’hui du Prophète et boire de l’alcool, manger du porc, récuser le voile, refuser la charia, jouer aux courses, aimer le football, adhérer aux droits de l’homme, vanter les Lumières européennes – comme le prétendent ceux qui veulent moderniser la religion musulmane, vivre un islam laïque, moderne, républicain, et autres billevesées intenables. »

Outre qu’on ne voit pas en quoi un islam progressiste et égalitaire devrait nécessairement, comme le suggère Onfray, aller de pair avec la consommation de porc et d’alcool, le rejet du voile ou l’allégeance a-critique aux « Lumières européennes » (qui furent majoritairement, rappelons-le tout de même, esclavagistes et colonialistes ), il est assez remarquable que notre professeur d’athéisme décrète « intenables » des pratiques dont il reconnaît lui-même, dans la même phrase, qu’elles font partie de ce qu’« on peut » faire ! On peut, mais c’est intenable : on ne saurait mieux dire que nous avons ici déserté la réalité terrestre pour le ciel des idées. À rebours des lois les plus élémentaires de la logique et du vocabulaire, la disqualification d’un islam liberticide et inégalitariste « par essence » est étayée non pas par un constat empirique sur ce qui est (le constat, en l’occurrence, qu’il serait impossible de trouver un musulman progressiste, démocrate ou libertaire), mais par une opinion personnelle de notre « athéologue » sur ce qui doit être (certains possibles étant décrétés intenables).

Si l’on démêle les fils du raisonnement tortueux de Michel Onfray, et si l’on s’astreint à un minimum de rigueur dans les termes, ce n’est en réalité pas « l’islam par essence » qui doit être décrété rétif à l’idée même d’égalité, mais un islam bien particulier : l’islam « légitime », défini comme l’islam qu’on « doit » pratiquer pour complaire aux exigences de « cohérence » du Grand Mufti Michel Onfray – lisez plutôt :

« Le Coran ne permet pas la religion à la carte. Rien ne légitime qu’on écarte d’un revers de la main toutes les sourates qui gênent une existence confortable, bourgeoise et intégrée dans la post-modernité. En revanche, rien n’interdit, tout l’autorise même, une lecture scrupuleuse à partir de laquelle se justifient toutes les exactions auxquelles invite le texte sacré : personne n’est obligé d’être musulman, mais quand on se proclame tel, on doit adhérer à la théorie, aux enseignements et pratiquer en conséquence. Il en va du pur et simple principe de cohérence. »

C’est ce jeu proprement pervers sur la polysémie du verbe « permettre », ce glissement de « ce que le Coran permet », au sens moral du terme (ce que des textes déclarent licite, conforme aux prescriptions divines), à « ce que le Coran permet », au sens matériel du terme (ce qui demeure possible), qui conduit notre « athéologue » à incriminer « le musulman », en lieu et place d’une certaine lecture , sélective et littéraliste, du Coran :

« Le musulman n’est pas fraternel : frère du coreligionnaire, oui, mais pas des autres, tenus pour rien, quantités négligeables ou détestables ».

C’est ici Nietzsche, plutôt que Marx, qu’on a envie d’appeler au secours. Car loin des sophismes d’Onfray ou de son ami Robert Redeker (décrétant que « l’islam installe au plus intime de chaque musulman la paralysie de l’intelligence »), l’auteur de L’Antéchrist a toujours su prendre en compte la différence entre « une idée » et « les forces qui s’en emparent », et combiner ses attaques féroces contre le corpus dogmatique chrétien avec un minimum de bon sens – moyennant quoi, par exemple, lorsqu’il dénonce la morbidité du célèbre « Si ton œil est pour toi une source de tentation, arrache-le ! », il ajoute avec malice :

« Heureusement qu’aucun chrétien ne suit ce précepte ! » .

Cela dit, Marx nous aide beaucoup, sur ce point aussi, lorsqu’il invite à « redescendre sur terre », en d’autres termes à se fonder sur une analyse des réalités matérielles et des pratiques concrètes plutôt que sur les idées que peuvent s’en faire aussi bien les intéressés (en l’occurrence les croyants) que les observateurs extérieurs (en l’occurrence les athées). Car dès qu’on adopte cette posture – que Marx nomme matérialiste –, on est obligé de renoncer aux axiomes trop catégoriques, aussi bien « la religion rend passif et résigné » que « la religion rend conservateur ou réactionnaire », et à observer au contraire une pluralité d’usages sociaux différents, divergents voire antagonistes, de la croyance religieuse, qui s’enracinent dans une idée plus ou moins « progressiste », « sociale », « révolutionnaire » de la Justice divine – et donc dans des conceptions très diverses de ce que Dieu attend de nous. Pour les uns, Dieu nous demande le respect de l’autorité en place, pour les autres, il ordonne une vie sans histoires loin des vicissitudes de la politique, pour d’autres encore, il attend de nous l’engagement dans la cité et la contestation des pouvoirs terrestres – sur des bases politiques qui peuvent aller, pour le dire vite, de l’extrême droite à l’extrême gauche .

Les uns se caleront sur les contenus et les interprétations les plus étroitement autoritaristes, familialistes, traditionalistes, hétérosexistes des textes de référence, les autres mettront l’accent sur les appels à la tolérance, à l’amour et à la miséricorde que contiennent aussi lesdits textes de référence, voire sur une dimension égalitaire et libertaire – en valorisant par exemple, dans le cas de l’islam, le fameux « Pas de contrainte en religion » – et l’ensemble des versets « à portée universelle », posant des « valeurs éthiques intemporelles » comme « la justice, l’équité ou le respect de la dignité humaine » [1]. Bref, au professoral « On peut mais c’est intenable » de Michel Onfray, la réalité oppose un cinglant « C’est peut-être intenable mais on peut ! » – et tout cela n’a rien de spéculatif : c’est ce que font au quotidien et depuis les origines tous les fidèles de toutes les religions, et qui explique qu’il y a des croyants de droite et d’autres de gauche, un usage bourgeois et conservateur de la religion (« Dieu veut qu’on accepte son sort ») et un usage populaire et révolutionnaire (« Dieu veut qu’on se révolte »), des usages racistes de la religion (« Dieu bénit l’esclavage ») comme des usages antiracistes (« L’esclavage viole la loi divine »), des usages sexistes comme des usages antisexistes… « Dieu nous a voulus égaux » versus « Dieu nous a voulus inégaux ».

Des livres noirs

Tout cela devrait être évident, mais justement ne l’est pas – c’est tout le problème. Et c’est d’autant plus un problème à gauche, et plus encore dans la gauche anticapitaliste de tradition marxiste, qui est en principe la mieux placée pour comprendre ce type d’évidence. D’abord, on l’a vu, parce que l’approche matérialiste qui est censée prévaloir dans cette gauche consiste justement à déporter son regard du ciel à la terre, des idées au réel social, des représentations subjectives aux rapports de force objectifs, des textes aux contextes. Ensuite parce que les ressorts idéologiques qui aboutissent à décontextualiser et essentialiser « l’islam » ou « la religion », pour ensuite disqualifier tout individu qui s’en réclame, sont à peu de chose près les mêmes qui ont servi depuis quelques décennies – disons depuis le triomphe des « Nouveaux Philosophes » pour ce qui concerne la France – à disqualifier tout ce qui, de près ou de loin, pouvait s’apparenter à une référence marxiste ou communiste.

La question se pose en somme en ces termes : comment peut-on, quand à juste titre on soutient que les « livres noirs du communisme » ne disent pas tout de ce qu’a été et demeure l’engagement communiste, ne pas avoir le même raisonnement sur l’islam ou plus généralement sur la religion ? Comment peut-on, quand on est communiste et qu’on a soi-même eu à subir le même type d’amalgames et d’anathèmes, prendre pour argent comptant les « livres noirs de l’islam » et les « livres noirs de la religion » qui prospèrent aujourd’hui et faire comme s’ils nous disaient tout de l’engagement religieux ? Si Jean-Pierre Vernant ou Missak Manouchian, qui ont résisté au nazisme au nom de leur idéal communiste, ont voix au chapitre quand il s’agit d’appréhender « le communisme », pourquoi les figures de Martin Luther King, Malcolm X ou Desmond Tutu ne viennent-elles pas relativiser les condamnations unilatérales de « la religion » ? Et si l’on veut reprocher aux « théologiens de la libération » une vision trop étroite du combat social, oublieuse ou ambivalente sur l’égalité entre les sexes et entre les sexualités, que dire de la manière dont le mouvement communiste a pu lui aussi méconnaître, minimiser et souvent même bafouer ces dimensions de l’égalité sociale ?

Je pose la question autrement : si les chasses aux sorcières sont bel et bien une expérience chrétienne, et si dans certains pays certains tribunaux islamiques peuvent y être comparés, il existe aussi des formes sécularisées de ces chasses aux sorcières, que les communistes sont bien placés pour connaître puisque ce sont des communistes qui les ont aussi bien subies que pratiquées – je pense bien sûr aux procès de Moscou et autres purges staliniennes, aux « tribunaux populaires » et aux « autocritiques » de la Chine maoïste, mais aussi à l’épisode du maccarthysme aux États Unis. Cette mémoire pourrait et devrait rendre les communistes, et plus largement les progressistes, particulièrement sensibles, vigilants et réactifs face aux formes analogues que prennent aujourd’hui, en Europe et aux États-Unis, la « guerre au terrorisme islamique » ou le « combat laïc » – et je pense aussi bien aux lois antivoile de 2004 et 2010 qu’aux lois d’exception visant l’appartenance à « une organisation à visée terroriste » ou aux licenciements collectifs des bagagistes de Roissy, en décembre 2006.

Je ne fais ici que rappeler un principe que nous avons tous et toutes entendu dès le plus jeune âge, et que nous n’avons eu aucune difficulté à comprendre et adopter – un principe pourtant que quelques centimètres de tissu mal placés, sur les mauvaises têtes, font voler en éclats. Ce principe, amis communistes, dit : ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’il te fasse – et je dirais plutôt, en l’occurrence : ce que tu n’as pas aimé quand on te l’a fait.

Plus simplement encore, j’ai souvent entendu, pour justifier des attitudes injustifiables à l’égard des lycéennes, des étudiantes ou plus largement des femmes musulmanes portant le foulard, des cris du cœur qui tournaient autour de l’idée suivante :

« Tu comprends, moi, quand je vois un voile, je vois les femmes iraniennes obligées de porter le hijab, les Afghanes emmurées de force dans leur burqa, les Algériennes tuées ou vitriolées parce qu’elles ne portaient pas le voile, le Code de la famille, les lapidations… »

Et en fait non, je ne comprends pas. Je ne comprends pas, d’abord, ce moi qui trône en début de phrase et qui devient l’alpha et l’oméga d’un positionnement politique ou d’un choix éthique qui engage aussi autrui – et pour être plus précis : qui engage aussi, et d’abord, des jeunes femmes qui endurent l’injure, la stigmatisation et l’exclusion scolaire et sociale. Cultive ton moi, chéris-le, sois toi-même et vois dans leur voile ce que ton moi veut y voir, mais fous-leur la paix.

Je ne comprends pas non plus pourquoi ce sont des voiles et seulement des voiles que tu vois, et pas des femmes qui, accessoirement, et parmi un milliard d’autres attributs tout aussi ostensibles, portent un voile. Je ne comprends pas davantage pourquoi la vision dudit voile te téléporte en Algérie, en Iran ou en Afghanistan – ni pourquoi ce sont des femmes ici qui doivent au final payer pour les méfaits des hommes là-bas.

Mais ce que surtout je ne comprends pas, c’est que cette arrogance du moi, cette négation de l’autre, cette focalisation sur le symbole, cet écrasement des distances spatio-temporelles, bref ces amalgames bêtes et méchants, soient aussi répandus dans les rangs d’organisations comme Lutte Ouvrière, le PCF ou même feu la LCR et le tout nouveau NPA, qui défilent depuis des décennies sous des banderoles rouges, des faucilles et des marteaux.

Vous ne me voyez pas venir ? Allez demander à un rescapé du génocide cambodgien ce que lui évoquent ce rouge, ces faucilles et ces marteaux. Pensez aux millions de déportés en Union soviétique ou en Chine. « Moi, quand je vois ce rouge, cette faucille, ce marteau, je pense à eux, et je vois le goulag, la Stasi, les geôles de Ceaucescu , les massacres des Khmers Rouges » : les raisons seraient au moins aussi nombreuses que pour le voile de condamner sans délais et sans appel, d’interdire lesdites couleurs et lesdits symboles, et de réprimer sans merci les dangereux salariés qui défilent pour sauver leurs retraites, leur salaires ou leurs emplois en arborant sans vergogne – et lâchons le mot : ostensiblement – ces symboles infâmes du totalitarisme et du massacre de masse.

À tel point, je le confesse, qu’il m’arrive, quand pour la douze-millième fois j’entends dans cette gauche le sempiternel « Pense aux femmes algériennes », quand pour la treize-millième fois j’entends le sempiternel « Pense aux femmes iraniennes », quand pour la trente-millième fois j’entends le sempiternel « Pense aux femmes afghanes », d’appeler Mac Carthy à la rescousse et de m’imaginer une gigantesque chasse aux communistes qui déferlerait sur la France de 2013 sur fond de « Pense aux Cambodgiens ». Pour de rire, bien entendu, juste en rêve. Pour le simple plaisir de faire subir – et donc sentir – à mes interlocuteurs antivoile l’injustice qu’en toute bonne conscience ils sont en train de commettre – et pas seulement en rêve, pour le coup.

P.-S.

Rencontre-débat avec Pierre Tevanian autour du livre La haine de la religion : jeudi 23 mai 2013 à 19h30 à la librairie Résistances, 4 Villa Compoint 75017 Paris (Métro Guy Môquet ou Brochant)

Notes

[1] Cf. Zahra Ali, Féminismes islamiques, Editions La Fabrique, 2012