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De la fatwa

Usages et mésusages (Première partie)

par CPPN
16 avril 2012

Comme « islamisme », « salafistes » ou encore « hallal », « fatwa » fait partie de ces mots, qui, utilisés à tort et à travers, réduisent l’islam à un ensemble de valeurs et de pratiques homogènes, univoques et surtout pétries d’obscurantisme. Cet article revient sur les usages fantaisistes mais aussi fondamentalement pernicieux de ce mot.

Dans son édition du 25 octobre 2011, le magazine Paris-Match publiait un article de la chroniqueuse Valérie Abecassis, relatant les préparatifs d’un happening organisé par le photographe Spencer Tunick souhaitant prendre en photo 1 000 personnes nues dans la Mer morte, un projet condamné par plusieurs associations religieuses juives israéliennes :

« une association a demandé d’interdire l’opération pour respecter le tourisme religieux. Une branche ultra orthodoxe juive a aussi lancé sa « fatwa » » (c’est moi qui souligne).

Evidemment le mot n’est pas approprié, non seulement parce que le mot « fatwa » n’appartient pas au registre lexical de la religion juive mais également parce qu’une fatwa n’est pas nécessairement une condamnation. La journaliste aurait pu parler d’anathème ou, pour rester dans le registre des organisations orthodoxes juives dont elle dénonçait l’obscurantisme de Herem. Mais dans cet article, et dans beaucoup d’autres, il fut question de « fatwa », mot employé à tort et à travers pour désigner soit une condamnation jugée obscurantiste ou rétrograde, soit un appel au crime. Un mot dont la banalisation ne date que d’une grosse vingtaine d’années et dont la popularité illustre bien l’association islam-obscurantisme/archaïsme dans l’inconscient collectif médiatique français.

Le 14 février 1989, une large part de l’opinion publique mondiale apprenait un mot qu’elle ne connaissait pas encore : « fatwa ».

Couverture de Time Magazine, 27 février 1989

Ce jour là, en effet, l’ayatollah Khomeyni, Guide de la révolution islamique iranienne, émettait un avis religieux, une fatwa, stipulant :

« je veux informer tous les intrépides musulmans à travers le monde que l’auteur du livre intitulé "Versets sataniques", ainsi que les éditeurs qui connaissent son contenu sont, par la présente, condamnés à mort. Je demande à tous les musulmans zélés de les exécuter, où qu’ils se trouvent  ».

Cette décision du dirigeant iranien, qui venait condamner un auteur dont le livre faisait scandale en Inde depuis déjà plus de six mois, s’expliquait largement par les tensions à la tête de l’État iranien et les luttes entre factions autour de l’Ayatollah vieillissant (il allait décéder en juin 1989) suite à la disgrâce de l’Ayatollah Hossein Ali Montazeri, ex-successeur désigné. Mais, pour une bonne partie de l’opinion occidentale, et notamment pour une large part de l’opinion française, cette affaire fut perçue comme l’illustration de la « menace » que les musulmans, dans leur ensemble, (et pas seulement l’appareil d’État de la théocratie chiite iranienne alors en pleine crise) feraient peser sur les libertés. Ainsi, Hervé Claude, présentateur du journal télévisé d’Antenne 2, déclara à l’ouverture du « 20 heures » du 23 février 1989 :

« Bonsoir. Cette fois, c’est tout l’islam qui s’embrase. Il aura suffi d’un petit livre, écrit par Salman Rushdie, un Britannique d’origine indienne, pour que l’on prenne conscience de l’immense fossé qui sépare deux mondes : d’un côté celui des Occidentaux, le nôtre, et, de l’autre côté, celui de l’islam, un milliard d’hommes menés par une religion stricte. ».

D’après Thomas Deltombe, c’est à cette époque, précédant de peu l’apparition de la première affaire « des foulards » (comme on désignait à l’époque les affaires dites « des voiles ») en France, que naquit la perception d’une « communauté musulmane » unifiée et la supposée nécessité de lui donner une voix unie et une structure l’encadrant et la contrôlant. Une logique qui conduira en 2002 l’État à s’immiscer dans l’organisation d’une religion en France en créant le Conseil Français du Culte Musulman [1]

Ce moment fort dans la constitution de l’imaginaire collectif français concernant l’islam fit passer le mot « fatwa » dans le langage courant, mais en travestit le sens. En effet, une fatwa est, en réalité, un avis juridique émis par un spécialiste de la loi religieuse musulmane sur une question où la loi islamique peut laisser un doute ou une interprétation. Comme l’islam sunnite n’a pas de clergé constitué, deux fatwas émises par des autorités religieuses différentes peuvent totalement se contredire, mais cohabiter sur un même territoire, les croyants se référant à l’interprétation qu’ils jugent la plus juste ou émanant de l’autorité qu’ils jugent légitime. Le principe de l’imamat chiite accorde beaucoup plus de poids à la hiérarchie cléricale et offre donc moins de possibilités de cohabitation de fatwas contradictoires à une même époque, ce qui n’empêche pas une fatwa de pouvoir frapper d’obsolescence un édit précédent.

Les fatwas peuvent porter sur n’importe quel sujet, des mœurs à la politique, en passant par la façon de se comporter au volant d’une voiture. Le poids de cet avis juridique dépend grandement du poids de la loi islamique dans le pays où il est énoncé, s’il fait l’objet d’un consensus des autorités religieuses du pays ou s’il émane d’une figure d’autorité.

Mais, compte tenu du contexte de l’émergence du mot dans la presse occidentale, le terme « fatwa » fut assimilé à un interdit religieux ou à un appel au crime. Ce mot fut également largement utilisé pour désigner toute action agressive (réelle ou supposée) de l’Iran ou de ses alliés. Ainsi, le 2 mai 1996, Shimon Peres (alors Premier ministre d’Israël) déclara :

«  Les Iraniens considèrent les Israéliens comme une nation peuplée de Salman Rushdie. Leur relais pour exécuter cette fatwa, c’est le parti de Dieu, le Hezbollah. » (des propos cités – avec enthousiasme- par Jean Daniel dans son éditorial « Les Vérités d’un ami », Le Nouvel Observateur, 24 juin 2008.)

Si la presse anglo-saxonne semble avoir, globalement, assimilé le sens originel du terme, ce n’est pas le cas de la presse française où ce mot demeure largement péjoratif et n’est presque utilisé que pour désigner une action autoritaire, criminelle ou obscurantiste, qu’elle ait un lien avec l’islam ou la religion ou non.

Dans ce livre de Roland Jacquard de 1998, le mot « fatwa » est utilisé comme un appel à « la guerre sainte » contre « l’Occident ».

Toutes les fatwas ne sont pourtant pas des jugements rétrogrades ou criminels. En 2004, lors de l’enlèvement en Irak des journalistes français Christian Chesnot et George Malbrunot, de nombreuses fatwas furent prononcées en faveur de leur libération. Le 27 novembre 2007, le chef spirituel du Hezbollah, l’ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, lança une fatwa contre la violence faite aux femmes dans laquelle il recommandait également une stricte égalité salariale, un libre accès aux études pour les femmes et le renoncement à toutes les violences (physique, psychique, sociale, etc.) contre elles (« Non à la violence faite aux femmes », par Mohammed Hussein Fadlallah, 27 novembre 2007).

Mais ces fatwas aux accents charitables ou émancipateurs sont bien souvent oubliées ou contestées par ceux qui souhaitent présenter un monde musulman uniformément hostile. Quand les responsables religieux de trois organisations musulmanes : le British Muslim Forum, le Fiqh Council of North America et un collectif de 120 imams canadiens (« From Muslims in America, a New Fatwa on Terrorism » , par Laurie Goodstein, New York Times, 28 juillet 2005) publièrent des fatwas pour dénoncer le terrorisme après les attentats de Londres de juillet 2005, les « experts » médiatiques conservateurs états-uniens, Daniel Pipes (« Can Infidels be Innocents ? », Blog de Daniel Pipes, 7 août 2005) ou Steve Emerson (« The American Islamic Leaders’ "Fatwa" is Bogus », par Steve Emerson, Counterterrorism Blog, 28 juillet 2005.) s’empressèrent d’assurer qu’il s’agissait de fausses fatwas, construites pour satisfaire l’opinion publique occidentale, mais ne condamnant pas réellement les attentats en dépit de ce que répétaient les responsables religieux à longueur d’interviews.

Fin décrypteur de la tortueuse et perfide psyché musulmane, Pipes alla jusqu’à assurer que quand les trois fatwas interdisaient de s’en prendre à des innocents, il s’agissait d’un langage codé ne visant à condamner que les morts musulmanes ; code ne pouvant être compris que des musulmans hostiles et – heureusement pour le monde libre ! - par Daniel Pipes et ses amis.

En France, ce type de fatwas entrant difficilement dans le prisme d’un monde musulman réticent face à la modernité, ou hostile face à l’Occident incarnant – évidemment !- cette modernité, est, la plupart du temps, ignoré. La fatwa du 9 août 2005 d’Ali Khamenei, plus haute autorité politique et religieuse iranienne, condamnant la fabrication d’armes nucléaires n’a pas modifié le point de vue des éditorialistes ou le discours politique sur la supposée volonté iranienne d’acquérir l’arme atomique ; les fatwas condamnant le terrorisme sont oubliées quand le lieu commun sur la supposée absence de condamnation du terrorisme par les musulmans est énoncé ; la fatwa de Mohammed Hussein Fadlallah sur l’égalité homme-femme est occultée quand il faut associer symboliquement le Hezbollah aux Talibans.

En réalité, en France, dans la presse mainstream, le terme désigne assez rarement une vraie fatwa : il est plus souvent utilisé pour désigner un comportement associé au monde musulman et jugé obscurantiste ou violent (qu’il soit la conséquence d’un avis juridico-religieux ou non) ou encore une position considérée comme obscurantiste ou ressemblant à un anathème, qu’elle soit associé au monde musulman ou non. Cet emploi du mot « fatwa », fréquent depuis l’affaire Rushdie, s’est, bien entendu, fondu parfaitement dans le discours de la guerre au terrorisme et son usage s’en est trouvé amplifié.

Récemment, l’éditorialiste et autoproclamé philosophe Bernard Henri Lévy s’insurgea contre la mauvaise compréhension du mot « fatwa » par les Français. Dans une tribune intitulé « La Libye, la charia et nous » (Le Point, 3 novembre 2011) il écrivait :

« Charia, d’abord, n’est pas un gros mot. Comme « djihad » (qui signifie « effort spirituel » et que les islamistes ont fini par traduire en « guerre sainte »), comme « fatwa » (qui veut dire « avis religieux » et où le monde, à cause de l’affaire Rushdie, a pris l’habitude d’entendre « condamnation à mort »)  ».

Idéologue aux orientations fixes mais aux alliés variables, BHL essayait dans ce texte de dédouaner ceux qui venaient de prendre le pouvoir en Libye. En effet, ceux qu’il avait encensé et présenté comme des démocrates pendant des mois n’avaient rien eu de plus pressé une fois arrivés au pouvoir dans les bagages de l’OTAN que de tenter de faire oublier à leur peuple ce qu’ils devaient aux puissances occidentales en jouant la carte religieuse pour se légitimer.

Leurs discours sonnant mal aux oreilles de nombreux éditorialistes, qui depuis longtemps jouent la carte de la peur du barbu pour vendre leurs articles, BHL avait accouru pour faire une clarification de texte. En 1998, lorsque ce même Bernard Henri Lévy louait non pas les rebelles libyens mais les généraux algériens menant une guerre particulièrement violente contre les GIA, le discours sur les « fatwas » était alors tout autre. Dans un long article rédigé suite à une visite du pays organisé par l’armée algérienne et qui fut publié dans Le Monde (Les 8 et 9 janvier 1998), puis dans le Corriere della Sera, El Mundo et l’Espressen de Stockholm, BHL écrivait alors :

« AIS… GIA… Ce sont, sur le papier, les deux grandes organisations qui se disputent la mouvance islamiste. Les premiers, dissidents du FIS, auraient été plutôt partisans avant la « trêve » d’octobre dernier d’attentats ciblés, visant les intellectuels ou les fonctionnaires et, quand ils faisaient un faux barrage, auraient pris soin d’épargner la vie des paysans détroussés. Les seconds, bien plus sauvages, seraient à l’origine des grands massacres aveugles de ces derniers mois, ils ne feraient aucune différence entre les catégories d’« impies » et ils estimeraient que verser le sang, n’importe quel sang, est le plus sûr moyen de se rapprocher de Dieu. La réalité ? Plus complexe. Et, surtout, plus indécise. J’en aurai la confirmation, bientôt, quand je sortirai d’Alger. Mais j’ai déjà, sous les yeux, un paquet de tracts, en arabe, saisis dans une casemate terroriste de la Mitidja et retrouvés par une journaliste d’un quotidien privé. Ce sont des «  fatwahs » (c’est moi qui souligne). Ce sont, paraphés par l’émir local, des petits textes annonçant, là une « expédition punitive » contre une famille, ici la « condamnation à mort » d’un camionneur de Bab el Oued.  ».

A l’époque pour Bernard Henri Lévy, le mot « fatwa » était bien l’équivalent d’une condamnation à mort, un usage faux et courant dont celui que Pierre Bourdieu désignait comme « l’intellectuel négatif  » se démarque aujourd’hui, ses intérêts sémantiques ayant désormais changé.

Deuxième partie

Notes

[1] Thomas Deltombe, L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2005. Chapitre 4 : « Les Versets sataniques ou la naissance de la « communauté musulmane ».