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Débat ou procès ?

Retour critique sur une rencontre consacrée à la laïcité

par Anissa Crayneste, Clémentine Renard
21 juin 2016

Nous écrivons cet article pour témoigner de notre expérience d’un débat lors de la journée de la laïcité du 9 décembre 2015 et pour exprimer ce que nous n’avons pu exprimer à ce moment là, le cadre du débat et notre sous-nombre (deux à prendre la parole pour défendre les mêmes points de vue contre un accord général d’une dizaine de personnes s’exprimant) rendant l’exercice difficile...

Dans une petite ville de 2000 habitants, une rencontre-débat est organisée à la bibliothèque municipale, conjointement avec le théâtre d’une ville voisine. L’invitée est une auteure de théâtre. Elle vient parler de sa pièce dont le thème est celui du débat : la laïcité.

Réticences préalables

Avant de nous rendre au débat, nous avons lu que la pièce est une commande d’un théâtre, à visée pédagogique, suite aux attentats de Charlie Hebdo. Quel rapport entre la laïcité et les attentats de Charlie Hebdo ? Pour nous, le lien n’est pas évident et aurait plutôt tendance à nous inquiéter.

En effet, ces dernières années se répand une conception excluante de la laïcité qui est loin de l’esprit de la loi de 1905. Pour reprendre les termes de Pierre Tevanian, cette relecture « conservatrice » de la laïcité considère, pour résumer, que la laïcité est une valeur abstraite et sacrée propre à la France (conception religieuse), que les personnes dans l’espace public doivent être neutres (conception sécuritaire et totalitaire). Enfin, les tenants de cette conception ont pour obsession l’Islam (conception identitaire).

Pour preuve, la laïcité dans cette acceptation est systématiquement mobilisée pour justifier des lois discriminatoires d’interdiction et de limitation des libertés pour une catégorie de la population : les femmes musulmanes – ainsi que dans les débats politiques, médiatiques et juridiques concernant la religion musulmane (le hallal dans les cantines, la volonté d’interdire aux mamans portant un foulard d’accompagner les sorties scolaires, la volonté d’interdire aux assistantes maternelles de porter un foulard, etc.).

Alors, connaissant cette pensée dominante, nous suspectons que mettre en lien les attentats (revendiqués par des intégristes musulmans) et la laïcité peut facilement dériver vers une attaque en règle de « l’Islam », dans une acception complètement abstraite de ce terme sujette à de multiples raccourcis interprétatifs, amalgames et, disons le, fantasmes.

« Le culte qui pose problème aujourd’hui, c’est l’Islam »

Environ une vingtaine de personnes sont présentes et toutes sont blanches. Un petit entre-soi apparent bien confortable qui permettra les dialogues qui suivront. Une part importante de ce public travaille dans les institutions municipales (centre social, ludothèque, bibliothèque, théâtre). L’auteure commence son intervention. Elle nous raconte son processus de création, la difficulté à écrire pour un public large, puisque la pièce et les débats qui s’en suivent ont pour but de s’adresser aux scolaires à partir du CP mais aussi aux adultes. Puis, elle explique la difficulté à parler de cette question sans parler directement de… « L’Islam ! Oui… parce qu’on sait bien que le culte qui pose problème aujourd’hui, c’est l’Islam ». Aïe ! Nos réticences préalables sont confirmées.

L’une d’entre nous sort un calepin pour noter cette phrase dans le but de réagir au moment des prises de paroles. Elle ne lâchera plus son stylo, chaque phrase méritant qu’on revienne dessus tant elles sont empruntes de fantasmes, de confusions, de contre-sens, de contradictions, d’amalgames et tant les concepts utilisés sont vagues.

On comprend donc que la pièce ne va pas parler directement de « l’Islam » mais qu’au bout du compte c’est bien le but de l’auteure. Ainsi, irrémédiablement, l’auditoire pourra faire les liens entre ce que l’auteure va nous dire et « l’Islam ».

L’auteure raconte qu’elle met en scène un druide venant de 800 ans avant Jésus-Christ, qui apparaît à la maire d’une commune, en France. L’auteure joue avec les incompréhensions, les décalages entre la vision du druide et les valeurs, les principes de notre société, portés par la maire. Le choix d’une élue pour expliquer au druide les règles s’explique par le fait que l’élue représente le peuple et est là pour porter ces valeurs.

C’est tiré par les cheveux nous direz-vous ? Tant pis, puisque ces explications viennent après avoir parlé du « problème » posé par l’Islam, nous sommes en droit de nous demander si cette histoire de Druide est une métaphore de l’Islam… Que cela soit volontaire ou non, il semble possible que l’imaginaire bien présent et bien médiatisé de l’Islam et des musulman-e-s comme archaïques puisse ici être dangereusement réactivé. Ce qui vient après le confirme.

Le druide demande une forêt pour exercer son culte et bientôt il demande une rivière. Ici, d’autres liens sont possibles : le hallal dans les cantines ? les demandes de construction de mosquées ?

La maire lui explique alors le concept de neutralité dans l’espace public par rapport au culte. Elle explique que la République doit poser des barrières, des limites à l’exercice des cultes, qu’il y a une différence entre l’espace public et l’espace privé.

Ici, en n’explicitant pas les mots-valises qu’elle utilise (neutralité, République, espace privé, espace public), l’auteure réactive un contre-sens courant sur lequel se fonde la conception réactionnaire de la laïcité : la religion et ses expressions devraient rester « à la maison » et ne pas être présente dans l’espace « public ». Comme l’a souligné Christine Delphy, ce « néo-laïcisme » est contraire à l’esprit des lois sur la laïcité de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle, et notamment la loi de 1905. Cette dernière loi protège la liberté de conscience qui sous-entend forcément la liberté d’expression : si la conscience est enfermée dans la tête, elle est préservée y compris dans une dictature puisque personne ne peut vérifier ce qu’il y a dans notre tête. Ce qui est à préserver est donc bien la liberté d’exprimer cette conscience. Limiter la liberté d’expression de ses croyances à l’espace « privé », à la maison, c’est l’abolir.

Ensuite, il y a une incompréhension concernant l’égalité entre les femmes et les hommes puisque chez les druides, les femmes sont inférieures et on va jusqu’à les tuer. La maire donne alors des explications sur le principe d’égalité. L’auteure nous explique que « dans nos pays, nous sommes arrivés à un moment d’égalité. La République, c’est poser comme principe que nous sommes tous égaux. Mais ça a été difficile d’en arriver là. »

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête : pourquoi dit-elle « dans nos pays », c’est quoi « nos » pays ? Dans nos pays, on est tous égaux – mais pas dans les autres – mais ça va venir chez eux aussi (chez nous ça ne s’est pas fait tout seul), disons qu’ils sont un peu plus lents…

Ne soyons pas naïfs, « nos pays » c’est les « pays développés ». C’est l’Europe, c’est l’Occident, et les pays où il n’y a pas d’égalité, c’est les pays arabes, les pays africains, les pays d’Asie, les pays du Tiers-Monde, bref les pays qui ne sont pas comme « nous ». On croirait entendre Alain Finkielkraut parler de la supériorité de la civilisation occidentale. C’est bien ce discours porté aussi par d’autres pseudo intellectuels (Elisabeth Levy, Bernard Henry Lévy, Michel Onfray) qui inondent les plateaux télé. Et, notamment depuis les attentats de janvier et de novembre, on retrouve cette idée dans les discours de nos politiques ventant les « valeurs universelles » de la France !

Cet ethnocentrisme ici réactivé va colorer tout le reste du « débat ». Profitons-en pour rappeler deux choses à l’auteure : nos pays c’est aussi la colonisation, l’esclavage, les guerres impérialistes, la françafrique, qui ont fait et font des milliers de morts sous la bannière de ces fameuses « valeurs de la République ». Et non : l’égalité est loin d’être une réalité en France. Peut-être ne vit-on pas dans le même pays mais nous, nous voyons qu’en France, il y a du sexisme, du racisme, de l’homophobie, du validisme, des discriminations, des inégalités socio-économiques. Non, nous ne sommes pas égaux ! Et, cassons ses mythes, disons le lui : ces dominations tuent en France en 2015 !

L’auteure nous dit ensuite que la laïcité permet l’égalité. De quelle égalité parle-t-elle ? Oui la laïcité a bien à voir avec l’égalité mais ça n’est pas ce lien flou entre « laïcité » et « égalité hommes-femmes » : la laïcité, c’est que l’Etat traite tous les individus de manière égale, quelles que soit ses croyances.

L’intervenante parle de la difficulté à faire comprendre tout cela aux « cultes nouveaux » et ajoute que les droits des femmes et la liberté de chacun sont des limites à opposer aux cultes.

L’Islam serait donc un « culte nouveau » (et en ce sens pas très évolué ?), qui viendrait d’ailleurs et serait un culte qui a un gros problème avec le droit des femmes et la liberté. Bref, le discours dominant et basé sur des fantasmes ethnocentriques dont journalistes et pseudo intellectuels nous rabâchent quotidiennement les oreilles.

En réalité, la loi de 1905 ne donne qu’une limite aux cultes : le respect de « l’ordre public » – une notion au demeurant problématique. Il n’est pas question, dans aucun texte de loi sur la laïcité, de droits des femmes.

Enfin, la laïcité devrait protéger la liberté, oui : la liberté de culte, et la liberté d’expression de ses croyances – et notamment la liberté des femmes à se vêtir comme elles l’entendent, à porter ou non un foulard par exemple. Ce que l’Etat n’a pas le droit de faire c’est d’imposer une croyance ou une pratique.

Nous avons ensuite droit à une petite leçon d’histoire : lors des débats sur la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, les religieux, les clercs ont peur de la fin de toute morale dans la société. Et finalement, on se rend compte que si, il y a une morale, la morale du vivre-ensemble, chez les non croyants. Et pas chez les croyants ? Le vivre-ensemble, c’est la morale des non-croyants ? Mais alors, être non-croyant, c’est une religion ? Cette pièce de théâtre serait-elle un acte de prosélytisme athéiste ?

Vers la fin de la pièce, la maire fait un cauchemar horrible dans lequel elle revoit toutes « les guerres de religions ». Elle se réveille en panique et un autre homme politique (un député ?) prend soin d’elle. Elle lui raconte son cauchemar et exprime ses peurs quant aux récents attentats. Celui-ci lui rappelle alors la loi sur la Laïcité de 1905 : la séparation de l’Eglise catholique et de l’Etat, qui garantit la liberté de conscience et de culte et instaure le fait que l’Etat n’a pas de religion et ne favorise aucune religion. A ce moment-là, l’auteure glisse que « certaines demandes » par rapport au culte font problème face au vivre-ensemble – encore une petite pensée pour le hallal à la cantine, la construction de mosquées ?

Pour conclure, elle explique qu’en 1905, la religion catholique est « rentrée dans la laïcité », et que l’Islam doit comprendre les avantages de la laïcité :

« La religion catholique est aujourd’hui dans la laïcité mais elle a mis du temps. Il faut maintenant que l’Islam rentre dans la laïcité ».

Ici, nous avons beau chercher, nous ne trouvons pas le sens de cette phrase, peut-être parce qu’elle n’en a pas ! Un Etat laïc on comprend bien, mais une religion qui rentre dans la laïcité, qu’est ce que ça veut dire ? Une religion, d’abord, c’est qui ? Chacun de ses fidèles ? Chacune des autorités et instances représentatives ? Et ensuite, quelle que soit l’acception, il faut se rendre à l’évidence : en ce qui concerne l’Islam et son rapport au cadre réglementaire de la laïcité, ce n’est pas la religion qui a du mal à « entrer », mais plutôt la laïcité qui est rentrée (violemment) dans l’islam ! C’est en effet le législateur qui a modifié, à partir de 2004, des règles que les musulmans de France respectaient sans difficulté.

Le débat : « Avec vous, on retourne un siècle en arrière ! »

Arrive le temps du débat. Nous prenons la parole les premières, nous adressant à l’auteure :

« Nous ne comprenons pas le sens de votre dernière phrase : la loi de 1905 qui instaure la séparation de l’Eglise et de l’Etat arrive à un moment où le clergé a un pouvoir politique très fort. Vous faites un parallèle avec l’Islam or aujourd’hui en France, il existe le Conseil français du culte musulman depuis 2003 seulement, mais aucune organisation musulmane n’a un réel pouvoir politique sur l’Etat. Alors pourquoi ce parallèle ? ».

La seule réponse vient du public :

« C’est par rapport aux attentats. » [1]

Réponse à laquelle l’auteure acquiesce, avant d’expliquer que :

« Les musulmans, la communauté musulmane et leurs représentants doivent avoir un positionnement clair, montrer qu’ils se désolidarisent des attentats, ils doivent porter cette voix. Ils l’ont fait un peu, après le 13 novembre, mais peut-être un peu tard… ».

Tous les musulmans auraient donc une responsabilité dans ces attentats. Mais, en même temps, elle annonce, avec des personnes du public, qu’il ne faut surtout pas faire d’amalgames. Nous soulevons le paradoxe :

« Vous créez l’amalgame dès le début de votre intervention en disant que l’Islam est le culte qui pose problème. L’Islam est le culte de tous les musulmans, donc par extension, tous les musulmans posent problème. »

L’Islam est une des trois religions monothéistes. Dire que « l’Islam pose problème » c’est laisser entendre que toutes les personnes croyantes, pratiquantes ou non, se réclamant de cette religion, posent problème. En affirmant que « l’Islam pose problème » après avoir expliqué que la création de la pièce était liée aux attentats, l’auteure favorise la création d’un amalgame entre les auteurs des attentats et tou-t-es les musulman-e-s.

Une dame dans le public nous répond :

« Non, l’Islam, ce n’est pas tous les musulmans. L’Islam, c’est les islamistes ».

Cette phrase dépasse tout ce que nous aurions pu imaginer.

Des personnes ont un avis sur l’Islam, parlent des musulmans, mais en réalité elles ne connaissent pas ce dont elles parlent et leur source de connaissance semble alors limitée à ce que relaient les grands médias. L’utilisation du mot « islamistes » pour parler des intégristes se réclamant de la religion musulmane, de l’Islam, porte en effet à confusion. Pour parler des intégristes catholiques, on parle d’ « intégristes catholiques », et lorsqu’on entend parler d’extrêmistes juifs, on se réfère le plus souvent à des ultra-sionistes. Alors pourquoi parle-t-on ainsi d’ « islamistes » ?

Une grande partie du public s’inquiète qu’aujourd’hui, à ce débat, il n’y ait pas de musulmans, se demandant si la question de la laïcité ne « les » intéresse pas. Nous n’avons pourtant pas fait de tour de présentation en précisant nos croyances ou non-croyances : il faut croire, donc, que « les » musulmans sont reconnaissables physiquement ?

Apparemment oui puisqu’une femme du public explique qu’elle a une amie musulmane, qui ne porte pas de foulard et est d’origine marocaine et que « à part sur sa tête, ça ne se voit pas qu’elle est musulmane. ». De qui parle-t-on alors ? Des terroristes, des islamistes, des musulmans, des arabes, des non-blancs ? Finalement, on n’est pas là pour parler de laïcité mais bien pour cracher sur les bougnoules ! Parler des musulmans permet d’exprimer des opinions racistes tout en s’en défendant. C’est ce que Saïd Bouamama appelle la production d’un racisme respectable, et qu’un court texte du sociologue Pierre Bourdieu résume ainsi :

« Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France. (…) En projetant sur cet événement mineur (la première affaire du voile), d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente –faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ?– occulte la question latente –faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ?–, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable. »

Nous demandons à trois reprises que l’on se mette d’accord sur la définition de la laïcité, ce mot n’ayant toujours pas été défini clairement. L’auteure répond :

« La laïcité c’est la neutralité, pour être tous égaux ».

« Par exemple, à l’école les enfants sont libérés du poids de l’influence familiale et communautaire, ils sont neutres, ce qui permet l’égalité et la liberté. »

Comme nous l’avons écrit plus haut, l’égalité ça n’est pas être tous identiques : c’est être traité de manière égale quelles que soient les différences que l’on a entre nous. L’Etat est neutre pour que les citoyens puissent ne pas l’être.

Nous remettons en cause la loi interdisant le port de « signes ostentatoires religieux à l’école », en rappelant qu’elle ne date en aucun cas de 1905 mais de 2004. Nous expliquons que nous trouvons cette loi contraire à la liberté d’expression des cultes (Loi de 1905). Nous arguons du fait que cette loi, dans sa construction, vise en réalité une population en particulier, la population musulmane, et que cela nous semble contraire à l’égalité tant prônée. Bref : c ’est une loi d’exception. Des personnes du public nous opposent alors les arguments suivants :

« Mais enfin c’est normal que le voile soit interdit à l’école quand même ! »

« La religion c’est de l’intime, et on n’impose pas l’intime aux autres »

« Avec vous, on retourne un siècle en arrière ! ».

Et lorsque nous expliquons que nous pensons que ce type d’interdiction favorise la création d’établissements confessionnels et l’orientation de certains élèves (notamment les jeunes filles portant le foulard) vers ceux-ci, on nous rétorque :

« Ben oui, s’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à aller dans des écoles privées, c’est ça la liberté ».

C’est ça le « vivre-ensemble » ?

Quand nous demandons à l’auteure ce qu’elle pense de l’interdiction du voile intégral, elle répond que la loi n’interdit pas le « tchador » en particulier mais qu’elle « interdit d’avoir le visage couvert dans l’espace public, ce qui est normal. ». Nous rappelons que la loi est votée suite à une polémique autour du voile intégral, plus précisément appelé « Niqab », que le nombre de femmes portant ce type de voile est estimé entre 200 et 1000 et nous dénonçons le fait de faire une loi d’interdiction visant une partie si faible de la population. L’auteure continue son argumentation et utilise encore, par trois reprises, le terme de « tchador » pour parler du voile intégral.

Une fois de plus, l’auteure semble parler de ce qu’elle ne connaît pas et au lieu de mener un débat constructif, où on aurait pu, ensemble, déconstruire nos mythes, nos fantasmes, nos amalgames, nos préjugés (sur les musulmans, les arabes, les immigrés et leurs descendants), son discours confirme ceux-ci, notamment par l’imprécision des termes employés. En effet, les mots utilisés pour décrire les foulards sont multiples et très souvent utilisés à mauvais escient. Mais ces utilisations ne sont pas anodines. Le mot tchador fût utilisé dans les médias pour décrire les foulards portés par les jeunes filles lors de la première affaire du voile à l’école en 1989.

Or ce n’est pas ce qu’elles portaient. Le tchador est un vêtement iranien. C’est une pièce de tissu semi circulaire ouverte sur le devant. Il cache les cheveux et est tenu par les mains, ou en entourant ses extrémités autour de la taille. Les tchadors étant portés en Iran, cela permettait aux journalistes de faire des parallèles entre cette affaire en France et la Révolution Islamique en Iran afin de rendre l’information plus sensationnelle. Concernant les débats sur le port du voile intégral en 2010, on entendait très souvent parler de « burqa » qui est un vêtement qui recouvre entièrement le corps et dont un filet recouvre les yeux. Elle existe depuis environ vingt ans (selon le spécialiste de l’Islam et politologue français Olivier Roy) et est portée surtout en Afghanistan. Cela permettait de faire des parallèles avec la figure des talibans.

Le vocable « niqab » est plus approprié pour signifier le « voile intégral » porté en France. C’est un prolongement du hijab (toutes formes de voile ou de manteau qui cache un minimum les cheveux et le corps). Il est constitué de deux parties de tissus qui couvrent le visage et qui ne laissent apparaître que les yeux de la personne qui le porte.

Finalement, l’imprécision permet d’amalgamer toutes les formes de pratique religieuse féminine de l’Islam et permet d’alimenter le mythe de l’invasion, de l’islamisation de la société française comme si la révolution islamique iranienne en France était imminente, comme si les talibans « nous » envahissaient et étaient prêts à « couvrir nos femmes ».

Plusieurs fois, les interventions font références à une menace extérieure :

« Quand je suis allé en Iran, on m’a obligé à mettre un pantalon. Alors ils font ce qu’ils veulent chez eux, mais chez nous il y a d’autres règles. » [2]

« C’était difficile aussi pour les espagnols, les italiens et les portugais au début »

« L’Islam est un nouveau culte »

« La question c’est comment vivre ensemble, comment fait-on pour intégrer de nouvelles religions. »

En parallèle, certain-e-s expliquent que les religions divisent la société.

Traduisons : les musulmans de France ne sont pas vraiment français, les personnes d’origine des anciennes colonies ne sont pas françaises même si elles sont nés en France (même leurs parents, voire leurs grands parents) : il y a un choc entre « eux » (venant d’un ailleurs obscurantiste) et « nous » (les français, les occidentaux civilisés).

Cette rhétorique du « choc des civilisations », cette analyse en termes de problèmes de cultures, problèmes de religions, assure l’évitement des problème d’inégalités socio-économiques et de racisme structurel.

Nous rappelons alors que la plupart des auteurs des attentats sont des français, des jeunes français, et nous avançons alors l’hypothèse que le problème est un problème interne à la société française : le racisme, les discriminations, les violences policières, les inégalités socio-économiques. Mais une dame s’indigne :

« Et le racisme des étrangers envers les français, il faut en parler aussi ! »

Non, Madame, les « étrangers » (de qui parle-t-elle ?) n’ont pas le pouvoir en France donc n’ont pas le pouvoir d’instaurer un système discriminatoire (dans l’éducation, dans l’accès à l’emploi, dans l’accès aux droits, dans l’accès au logement, dans le traitement dans les services publics, etc.) désavantageant les « français » (de qui elle parle ?).

Une autre personne nous répond :

« Ils ne vivent pas dans des bidonvilles quand même ! On leur a construit des immeubles, et ils étaient contents d’avoir l’eau courante et l’électricité ! ».

On retrouve la frontière entre un eux et un nous. Eux, ce sont des sous-français que « nous » tolérons dans « notre pays ». Ils ne sont pas vraiment chez eux et devraient être contents, déjà, de pouvoir être là.

Et certain-e-s de crier ça et là :

« Mais moi je suis athée moi ! Que devenons nous, nous les athées si tout est fait pour les croyants. Nous on ne croit pas, et on en a le droit ! Non ! On dirait qu’aujourd’hui c’est devenu une hérésie de ne pas croire ! »

C’est donc ça, c’est la croisade des athées. Le sujet n’est pas le rapport entre l’Etat et les religions, le problème c’est l’Islam !

Au milieu de toutes ces interventions certaines personnes, qui reconnaissent le problème posé comme tel, font références au « vivre-ensemble », à la « tolérance », et autres « jolis » mots-valises.

« Vivre-ensemble » ? Tout ce qui est dit est emprunt de racisme, de mépris et rien ne nous fait ressentir dans ces paroles une quelconque envie de vivre ensemble.

L’auteure veut donner une touche positive en expliquant que dans un contexte de mondialisation les cultures se mélangent, se rencontrent, que c’est parfois difficile mais que c’est aussi une richesse. Une jeune femme du fond de la salle s’écrie :

« Moi, dans la mondialisation je vois surtout l’impérialisme de l’occident ! ».

Oui la mondialisation n’est pas la rencontre des cultures mais bien des dominations culturelles, économiques et politiques de pays riches sur des pays pauvres mais chuuut, ne parlons pas de cela !

La jeune femme s’exprime de nouveau un peu plus tard :

« Je vous entends parler d’Islam et de laïcité, mais moi ce que je vois surtout, c’est qu’à l’école toutes les fêtes qu’on fait fêter à nos enfants, ce sont des fêtes chrétiennes. Pourquoi pas l’Aïd et d’autres fêtes d’autres religions ? Et je vous signale qu’à la cantine de l’école de mes enfants, il y a du poisson le vendredi ! ».

Une personne du public rétorque :

« Enfin, c’est normal, la France est un pays de culture chrétienne ! ».

L’auteure explique qu’il y a déjà trop de jours fériés pour en ajouter. Elle ajoute qu’en France, il y a une culture, des traditions, profondément ancrées qui sont en lien avec la religion catholique, que ça ne s’efface pas comme ça et que, peut-être, avec le temps, tout ça bougera…

Cela se confirme, nous ne sommes pas là pour parler de laïcité, nous sommes là pour réaffirmer la culture chrétienne française civilisée et se demander comme combattre l’envahisseur barbare musulman.

Nous finissons, dans l’énervement, par lâcher que ceux qui mettent en œuvre ce type de faux débat (et ne s’attaquant pas au vrai problème en France : le racisme structurel auquel participe le galvaudage de la laïcité) auront à prendre leurs responsabilités concernant d’éventuels nouveaux attentats, mais aussi dans des résultats électoraux favorables au Front National. Pas très fin, pas très pédagogique, mais on fait ce qu’on peut !

Pour conclure...

Nous avons fait l’expérience d’un des nombreux outils développés en particulier depuis les attentats de janvier 2015 pour combattre le terrorisme, l’intégrisme, l’Islam, les musulmans, les immigrés post-coloniaux et leurs descendants qui feraient obstacles à la laïcité… Et nous avons peur, nous avons peur parce qu’en posant ce faux problème, ces faux débats, on ne parle pas des problèmes d’inégalité socio-économiques et du racisme structurel.

Au contraire, ces débats continuent de stigmatiser une partie de la population : les classes populaires, les musulmans, les non-blancs, ce qui n’est pas « vraiment français », accentuant la fracture entre un « eux » et un « nous », et alimentant les haines.

Jean Baubérot, dans un article sur son blog Médiapart, exprime ainsi la dangerosité de cette conception de la laïcité :

« En plaçant la frontière à un très mauvais endroit, en pratiquant des amalgames, les laïques intransigeants risquent de transformer la guerre contre Daech en guerre civile. Le danger est terrible. Car, en eux-mêmes, les attentats, si sidérants et douloureux soient-ils, ne mettront pas à bas la société. Le grand espoir pour Daech consiste à arriver, par son action terroriste, à provoquer un engrenage où la majorité des citoyens rejetterait une partie de leurs concitoyens, à favoriser une conception fallacieuse de la "laïcité". » 

« Or, au-delà même du FN, la laïcité intransigeante court le risque d’apparaitre comme un étendard servant, pour certains, à masquer la volonté de maintenir des avantages très concrets qui devraient être mieux partagés. »

Pour nous, ce genre de débats interroge le rôle de celles et ceux qui décident, celles et ceux qui dirigent les services publics. Si c’est cette vision qui sous-tend leurs décisions, si elles-ils participent à diffuser ce type de discours, comment peuvent-ils-elles assurer effectivement un service public pour tou-te-s, traitant de manière égale tou-te-s les « usager-e-s » ?

Notes

[1] Certaines des paroles restituées ici sont celles de personnes travaillant dans les services sociaux de la ville, ou d’anciens élus municipaux.

[2] Petite parenthèse : l’Iran se définit comme une République islamique, non laïque, la France se définit comme une République laïque, et non comme une République athée ou catholique...