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Dégoûtée

Chronique d’une exclusion

par Zahra Gamaleddyn
3 mars 2014

Alors qu’approche, le 15 mars 2014, le dixième anniversaire de la loi anti-foulard, il nous a paru utile de redonner la parole à celles qui en ont été les premières victimes : les lycéennes qui ont dû affronter cette loi dans leur propre école, et « choisir » entre le dévoilement forcé et la déscolarisation. Dans le texte qui suit, initialement paru en 2008 dans le recueil Les filles voilées parlent, Zahra Gamaleddyn, alors âgée de 15 ans et scolarisée en première S (au Lycée Charlie Chaplin à Décines dans la banlieue lyonnaise), revient sur son exclusion du collège Georges Brassens en novembre 2004 pour port d’un bonnet, puis sa re-scolarisation avec le même bonnet dans un collège privé, et enfin sa difficile entrée au lycée. Une conclusion, rajoutée en 2011, revient sur les années qui ont suivi...

J’ai commencé à porter le foulard en début de quatrième, à douze ans. Pourquoi ? C’est difficile à expliquer. D’abord par conviction religieuse. Je voulais pratiquer ma religion de A à Z, et pas de manière sélective. Nous étions deux, avec une amie, à en parler, et j’ai franchi le pas la première. C’était en 2003, avant la loi. J’ai donc pris rendez vous avec la principale avant la rentrée, et elle a accepté que je porte quelque chose qui passe derrière la nuque et qui couvre les oreilles, mais pas le cou.

J’ai donc mis un foulard que je tournais autour de mon chignon, mais ça me faisait trop mal. Je l’ai donc tourné un peu autrement, et du coup, j’ai été repérée par les CPE et les surveillants qui guettaient tous les jours à l’entrée pour vérifier s’il n’y avait pas des petits centimètres de tissu en plus. La Principale m’a convoquée. Je lui ait dit que le foulard n’était pas interdit par la loi, mais j’ai quand même accepté de mettre une espèce de bonnet.

Mes copines ont été étonnées. Il y avait des « arabes », mais la plupart étaient des « françaises ». Elles me posaient des questions, mais sans méchanceté : « Comment ça se fait ? Pourquoi ? ». Mes professeurs m’ont fait des tas de remarques. Mon prof de SVT m’a demandé par exemple si le tissu qui passait sur mes oreilles ne m’empêchait pas d’entendre !

2004-2006

À la rentrée 2004, tout est devenu beaucoup plus difficile. D’abord il y avait une nouvelle Principale, moins gentille que la précédente. Et surtout il y avait la nouvelle loi. J’ai quand même tenté de faire ma rentrée avec mon bonnet. Mais à peine arrivée, pendant l’accueil des classes, je sens une main qui se pose sur mon épaule, et j’entends : 

« Zahra, on y va ? »

C’était la nouvelle Principale. Je lui demande :

« On va où ? ».

Elle me répond, d’une voix très calme, presque en susurant :

« Dans mon bureau ».

J’ai donc passé toute la matinée dans son bureau, à essayer de lui dire que la loi n’interdisait que les « signes ostensibles », que mon bonnet n’avait rien d’ostensible, qu’il n’avait rien de religieux... Mais je parlais à un mur.

La phase de « dialogue » prévue par la loi a été en fait une phase d’isolement. On m’a envoyé dans une salle à part, où je recopiais les cours heure par heure. Je n’avais pas de salle attitrée : c’était tantôt en permanence, au milieu de quarante-six mille élèves, tantôt dans un bureau de la direction, tantôt dans le local des surveillants, tantôt dans le bureau de la CPE, tantôt au CDI… Je crois que j’ai visité tout le collège !

Il n’y a eu aucun suivi pédagogique. Je n’ai eu qu’une visite du professeur d’histoire, qui m’a expliqué la seconde guerre mondiale en cinq minutes ! Et dix minutes de latin, avec une prof que j’aimais bien. Sinon, j’étais obligée de courir derrière mes profs pour leur demander des explications. Un jour, j’ai croisé mon prof de maths par hasard dans les couloirs, et je lui ai dit que je n’avais rien compris à la « racine carré ». Il était tellement pressé qu’il m’a donné une explication de quelques secondes, sans même s’arrêter de marcher ! C’était ça, le « suivi pédagogique »…

Sinon, les élèves me faisaient passer leurs cours par les surveillants, je les recopiais et je les redonnais à la CPE, qui devaient les rendre aux élèves. Mais les cours ont commencé à se perdre sur la table des CPE… En tout cas les élèves venaient me voir en me disant qu’ils n’avaient pas récupéré leurs cours ! Je m’en suis plaint, ce qui a évidemment été pris comme une accusation d’incompétence contre la CPE. La proviseure m’a dit, avec un petit sourire :

« Dis moi le fond de ta pensée ! ».

Le fond de ma pensée ? J’avais 12 ans, je ne savais même pas ce que ça voulait dire… Alors je lui ai dit :

« Mais je n’ai pas de fond de pensée ! Simplement, les élèves perdent leurs cours, et pourtant je sais que moi, je les donne tous à la CPE ! ».

Je n’arrivais pas à aligner trois mots sans qu’elle me dise :

« Dis moi le fond de ta pensée ! Dis moi le fond de ta pensée ! ».

Elle m’a répété ça je ne sais pas combien de fois, sur un ton autoritaire, et même rageur, en tapant dans ses mains à chaque fois. Ça a duré une éternité... Un vrai cauchemar !

J’ai fini par lui dire :

« Excusez-moi, j’ai un rendez-vous, je dois y aller. ».

Elle m’a répondu : 

« C’est moi la Principale ! Tu ne sors pas tant que je ne l’ai pas décidé ! ».

Puis elle m’a fait un grand sourire : 

« Zahra, quel âge as-tu ? Tu sais, heureusement que tu n’es pas ma petite-fille ! 

- Et vous, heureusement que vous n’êtes pas ma grand-mère ! »

Elle était tellement outrée qu’elle m’a fixé des yeux pendant deux minutes. C’était une ambiance de dingue. Je soutenais son regard, sans baisser les yeux, et rien ne se passait ! Au bout de deux minutes, j’ai pris mon sac, je lui ai dit « Au revoir » et je suis partie ! J’étais en larmes, je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait. J’ai raconté ça à mon père, qui l’a rappelée pour avoir une explication, mais elle a nié : 

« Non ! je n’ai jamais dit ça ! ».

C’est allé jusqu’à ce point : le mensonge !

Un jour, je me suis mise à pleurer, et des profs m’ont demandé ce qui n’allait pas. J’ai répondu :

« Je ne sais pas ! Je suis isolée depuis un mois et demi, mais à part ça, tout va bien ! ».

Je lisais sur le visage de certains qu’ils étaient désolés qu’on en arrive là, mais aucun n’est allé jusqu’à me le dire. Mon prof de sport a essayé de me parler, en me disant :

« Je crois que sur le plan religieux, tu ne seras pas en faute si tu l’enlèves. »

Mais pour moi, ce n’était pas une question de religion : c’était plutôt une question de « caractère ». Je résistais parce que j’étais dans mon bon droit, parce que c’était injuste et que cette injustice me dégoûtait.

Même de la part de mes copines, je n’ai pas eu beaucoup de paroles ou de gestes réconfortants. Certaines ont même commencé à me dire :

« C’est bon, on le sait, que tu es isolée ! Tu n’as qu’à l’enlever, ça règlera le problème ! »

La copine avec qui j’avais commencé à le porter avait cédé tout de suite, donc j’étais censée faire la même chose. Le pire, c’est que, lorsque j’étais dans le bureau des surveillants, il y avait une fenêtre en verre, et comme ça donnait sur de la cour de récréation, tous les élèves venaient me regarder comme une bête de foire. Ça m’a dégoûtée.

Il y a eu aussi des réunions avec mes parents : toute l’administration, autour d’une table, face à moi, ma mère et mon père, avec ma petite sœur qui venait à peine de naître. J’ai ensuite été entendue à l’Inspection d’Académie, mais là encore, ça n’a servi à rien. J’avais beau implorer, dire que je voulais rester au collège, que c’est là que j’avais tous mes amis, on me récitait toujours le même discours. Je me suis mise à pleurer, et un des représentants de l’Académie m’a dit tranquillement, en souriant et en haussant les épaules :

« Tu sais, si tu n’appliques pas la loi… ».

Aucune pitié.

J’ai reçu à ce moment le soutien d’une association, le « Comité 15 mars et libertés », qui m’a proposé de parler à un psychologue. Je l’ai rencontré, mais j’étais avec mon père et je n’ai pas osé trop parler devant lui. Le psychologue a fait son diagnostic : un sentiment d’exclusion... Ce n’est pas allé plus loin. J’avais de toute façon obtenu un rendez-vous avec le principal d’un collège privé lyonnais, qui m’acceptait avec un bonnet. J’y ai trouvé une ambiance géniale, et des professeurs géniaux. Les élèves étaient issus de milieux assez aisés, donc je me suis senti un peu en décalage, mais je me suis vite adaptée.

Comme j’avais ce nouveau collège, je ne suis même pas allée à mon conseil de discipline à Georges Brassens. Il s’est tenu sans moi ni mes parents, et il a bien entendu voté mon exclusion définitive. Mes parents ont quand même fait appel auprès du Rectorat puis au Tribunal administratif en dénonçant notamment la période d’isolement d’un mois et demi. La procédure n’a rien donné. Nous sommes allés en Appel : nouvel échec. Puis devant le conseil d’Etat : échec ! Il reste la Cour européenne des droits de l’homme.

Comme mon nouveau collège était « hors-contrat », j’ai dû aller passer mon brevet des collèges dans un autre établissement. À peine arrivée, on me demande d’enlever mon bonnet. Je réponds :

« Je ne suis pas une élève de votre établissement, donc je n’ai pas à appliquer votre règlement intérieur ».

Là encore, rien à faire : je parlais à un mur. J’avais beau expliquer et ré-expliquer, la réponse restait la même :

« Vous enlevez ce que vous avez sur la tête ! »

Finalement, l’administration a appelé l’Inspecteur d’Académie qui leur a dit qu’ils devaient me laisser entrer et passer mon examen. J’ai donc pu entrer, mais ils m’ont quand même demandé d’enlever mon bonnet devant une surveillante pour qu’elle vérifie s’il n’y avait pas des écouteurs cachés dessous. Je n’en revenais pas !

L’année suivante, au lycée, j’ai dû enlever mon foulard. Mon père avait pourtant réussi à se mettre d’accord avec le proviseur pour que je puisse porter un bandana. Mais à peine arrivée, ce même proviseur vient me voir et prononce la phrase fatidique :

« Vous enlevez ce que vous avez sur la tête !

- Mais je croyais que je pouvais mettre un bandana...

- Oui, mais vous enlevez ce que vous avez sur la tête ! »

Il me convoque dans son bureau, et il me redemande de l’enlever ! Je lui redis qu’il avait accepté le bandana, et j’ajoute que ce n’est pas c’est pas un signe religieux :

- « C’est de la coquetterie, c’est tout ce que vous voulez, mais ce n’est pas religieux !

- Vous enlevez ce que vous avez sur la tête ! 

- Mais ce n’est pas un signe religieux !

- Vous enlevez ce que vous avez sur la tête ! »

On aurait dit un automate. J’aurais pu lui dire n’importe quoi, par exemple : « Je me sens mal, j’ai envie de vomir », il m’aurait répondu : « Vous enlevez ce que vous avez sur la tête ! ». J’ai demandé à aller aux toilettes, car je voulais m’isoler pour appeler ma mère. Il a envoyé la secrétaire avec moi pour m’attendre derrière la porte des toilettes ! Voilà jusqu’où c’est allé ! J’ai dû tirer la chasse d’eau et appeler ma mère pendant que ça faisait du bruit pour qu’elle ne m’entende pas ! Ma mère m’a dit :

« Tu fais ce que tu peux, et si vraiment ils ne veulent pas, tu l’enlèves et on avisera ».

Je retourne dans le bureau du proviseur, qui me redit :

« Vous enlevez ce que vous avez sur la tête ».

Là, j’ai compris qu’il n’y avait plus rien à faire, et j’ai donc fait ce qu’il me demandait : j’ai « enlevé ce que j’avais sur la tête ». Le proviseur était en extase, il s’est quasiment mis à genoux devant moi pour me remercier ! Je l’ai regardé l’air dégoûté, et je suis retournée en classe. Depuis, j’enlève mon foulard à l’entrée du lycée, et je le remets à la sortie.

J’envisage de finir ma première et ma terminale ici, et j’espère avoir mon bac, avec mention inch’Allah ! J’aimerais bien rester en France pour mes études de médecine, mais je ne me vois pas y faire toute ma vie. Rien que le regard des gens, je ne peux plus le supporter. À un moment, je voulais partir en Angleterre. J’ai un oncle qui vit à Londres et qui travaille dans la police, alors quand j’ai vu que là-bas, il y avait des policiers sikhs avec des turbans et des femmes voilées qui peuvent travailler dans tous les métiers, je suis devenue fan de l’Angleterre ! Mais mes parents veulent retourner en Egypte. Moi, franchement, je n’ai pas trop envie, parce que je me suis vraiment habituée à la France, même avec ses défauts, même avec ses lois racistes !

Je suis née en France, j’ai la nationalité française et je me sens française, plus qu’égyptienne. Et quitte à repartir, je préférerais aller en Angleterre, ou au Canada. Cela dit, c’est vrai que je ne peux pas me sentir française comme la petite blonde qui s’appelle Camille. Je me sens française, attachée au pays, à la terre, même à sa Constitution, mais pas à ses valeurs, parce que franchement, « les valeurs de République », laisse tomber !

Ce n’est pas une question de religion, ça ne me dérange pas que la majorité des gens mangent du porc ou aillent à l’église, au contraire ! J’aime bien rencontrer des gens différents. Ce que je n’aime pas, ce sont ces lois injustes, comme cette loi sur le voile. « Pays des droits de l’homme » ! Je me demande comment on peut encore prononcer cette phrase, alors que l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme dit qu’on a le droit de pratiquer sa religion, en public comme en privé.

J’ai remarqué que dans les pays arabes, les gens idéalisent l’Occident : ils vivent la misère et la corruption, et ils s’imaginent que l’Occident, c’est la démocratie, les aides sociales, bref : la belle vie. Il faudrait qu’ils connaissent la réalité. Surtout la France. C’est devenu un pays raciste ! Ce n’est pas une démocratie ! Quand on exclut des filles de l’école, alors que l’école est ce qu’il y a de plus sacré en France, on ne peut plus parler de démocratie. On ne peut plus donner des leçons à la Turquie, lui reprocher de ne pas être assez démocratique, ou de nier le génocide arménien… Et la France, elle ne nie pas ce qu’elle a fait au Rwanda ? Je suis désolée, mais elle a une responsabilité plus qu’importante !

Cette loi anti-voile est vraiment dégoûtante. On a dit qu’elle venait au secours des filles qui sont forcées de porter le voile, mais ça ne concerne que 2 filles sur 100 ! Ces deux-là, effectivement, elles sont aidées : elles peuvent enlever leur voile, du moins à l’intérieur de l’école. Mais les 98 autres ? Elles sont opprimées !

Et puis il y a le regard des gens dans la rue, qui devient de plus en plus hostile depuis que cette loi est votée. C’est la première chose que j’ai senti quand j’ai commencé à porter le voile : tout le monde me fixait des yeux. J’étais tellement gênée que j’avais envie de creuser un trou et de m’enterrer ! Petit à petit, je m’en suis sortie en développant une espèce d’attitude agressive : je restais silencieuse, tout en lançant des regards bien noirs ! Aujourd’hui, je fais moins attention à ces regards, mais ça reste très pesant. Ce qui m’a fait le plus peur, c’est quand il y a eu des agressions de femmes voilées. Un jour, j’ai entendu qu’une vieille dame avait arraché le voile d’une femme et avait tenté de l’étrangler ! Du coup j’ai développé une espèce de paranoïa, et dès que je croisais une vieille, j’avais peur. Je les trouvais toutes suspectes !

Il y a aussi eu des mairies qui empêchaient des femmes voilées d’assister à des mariages, une banque interdisant l’entrée à une cliente voilée, ou même des parlementaires qui ont voulu interdire le voile dans tous les lieux publics. Alors je me suis dit : où va-t-on ? La prochaine étape, c’est quoi ? Des camps ? C’est effrayant ! Il faudrait vraiment que ça change, que les gens prennent conscience de toute cette violence. Malheureusement, je ne vois pas trop comment. Les changements politiques prennent toujours beaucoup de temps, donc je ne pense pas que du jour au lendemain, la loi sur le foulard va être abrogée. Sauf si on fait une révolution ! Toute cette classe politique, avec ses codes qui me dégoûtent, j’aimerais bien les virer tous à coup de pied ! Il faudrait que je me lance dans la politique, comme une Che Guevara numéro 2 ! Hasta la victoria siempre ! Ou comme Hugo Chavez, que j’adore. Mais ce n’est pas possible en France, on ne me laisserait pas !

Je ne vois pas bien quel message adresser à la société française : j’ai tellement de choses à dire qu’il me faudrait une douzaine d’heures ! Et puis je me demande si ça servirait à quelque chose, car j’ai déjà beaucoup parlé, notamment aux proviseurs et à l’Inspection d’Académie, et ça n’a servi à rien. Je parlais à un mur. Il faudrait que les gens écoutent vraiment. Et dans ce cas, j’ai tellement de choses à dire que je ne saurais pas par quoi commencer... Peut-être par ceci : liberté, égalité, fraternité !

Et cinq ans après... [1]

Apres une année de troisième passée dans un collège privé hors de prix en centre ville apres mon exclusion, où j’ai pu garder mon bonnet, j’ai passé trois années dans un lycée public durant lesquelles j’ai eu droit à la libération quotidienne qui consiste a abandonner mon identité devant le portail de l’établissement. Années pimentées par quelques incidents comme la fois où un surveillant me poursuivit pour me barrer la route , bras écartés, et m’obliger à retirer le bandeau qu’il me restait sur la tête une fois mon foulard retiré, avant même être entrée dans les locaux. Hors du réel...

Ces années se sont soldées par un Bac S avec mention, et j’ai décidé d’entrer en médecine, projet de longue date, que j’ai eu la chance de concrétiser, alors que je poursuivais parallèlement mes études de piano au Conservatoire.

Me voici donc en quatrième année de médecine, avec mon voile sur la tête, et les mêmes problèmes en stage hospitalier : bandana , charlotte, le ridicule ne tue pas, tout y passe – pour le bien du patient me dit-on. Parfois même exclusion, pour le bien de la nation me dit-on. Toujours à lutter, la peur au ventre, argumenter : vont-ils me prendre à part, m’humilier devant stagiaires et médecins ? Et l’extase lorsqu’on me permet de le garder.

Les polémiques toujours plus acerbes sur l’Islam, la place de l’islam, la place des musulmans en France, ma place. L’identité nationale, comment être française, ou apprendre à des indigènes la civilisation. Agressions, lois d’exception, arrestations de femmes en niqab : la France s’obscurcit.

Nous, les filles voilées, sommes de véritables symboles. Les représentantes d’un peuple entier, la moindre erreur serait celle de millions d’autres personnes. Toujours être la meilleure, travailler, pour qu’on nous respecte. Certains médecins nous l’ont dit clairement :

« Vous les arabes, on a tendance à vous mépriser, alors travaillez encore et encore, soyez meilleurs que les autres, et peut-être qu’on vous accordera le même crédit ».

Et l’avenir ? Je n’espère même pas pouvoir travailler avec mon bandana, mais j’essayerai, même si je dois parcourir le pays, parce que lorsque je suis en Egypte ou en Algérie, ces pays où on me demande de « retourner », et qu’on me demande qui je suis, je me rends compte que je suis française, malgré tout ce qu’on peut me dire, et la France me manque.

P.-S.

Propos recueillis par Khadija Lahlali à Décines le 20 décembre 2006, puis par Pierre Tevanian le 11 août 2011. L’essentiel de ce texte est extrait du recueil Les filles voilées parlent.

Notes

[1] Ce passage a été rajouté en août 2011.