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Des fossoyeurs malhonnêtes

Hommage à Pierre Bourdieu

par Pierre Tevanian
23 janvier 2012

On l’a oublié : Pierre Bourdieu a été haï. Aussi nombreuses, ténébreuses et haineuses que celles qui ont fleuri il y a peu sur Tariq Ramadan, les couvertures de magazines avaient fait de Bourdieu l’Ennemi Public n°1 à la fin des années 1990, à une époque où, en haut lieu, on redoutait même (ce n’est pas une blague) sa candidature aux élections présidentielles ! Plus profondément, on s’inquiétait de l’audience grandissante rencontrée par une oeuvre sociologique de première importance à une époque où son auteur s’engageait, de plus en plus ouvertement, contre un système social indéfendable. Pessimiste, déterministe, ringard, dogmatique, sectaire, autoritaire, ennemi de la démocratie : tout ou presque fut utilisé pour disqualifier tant sa production théorique que ses engagements politiques. On lui reprocha même, aux Inrockuptibles, d’être « un sosie de Pierre Bachelet en costume Tergal ». Dix ans, jour pour jour, après sa disparition, nous rendons hommage à un homme intègre, dont toutes les analyses ou prises de positions ne sont pas incriticables mais qui a eu l’insigne mérite d’ empêcher de dormir quelques-uns des pires maîtres-penseurs de l’époque. Le texte qui suit fut écrit peu de temps après sa mort, mais il reste plus que jamais d’actualité dix ans après, puisque ce sont exactement les mêmes infamies qui, aujourd’hui encore, prospèrent sur Bourdieu en milieu éditocratique.

Je ne suis pas à proprement parler un « héritier » de Bourdieu, je ne suis pas sociologue, je n’appartiens à aucun laboratoire ni aucune « chapelle » bourdieusienne et ma formation universitaire s’est faite dans un champ (la philosophie) où l’attitude qui domine à l’égard de Pierre Bourdieu est l’hostilité, le mépris ou l’ignorance. Mais j’ai lu quelques-uns de ses livres, et cela suffit à me rendre extrêmement antipathiques les propos tenus par Jean-Pierre Le Goff dans une tribune consacrée à la mort de Bourdieu, intitulée « Des héritiers sectaires ». Cet enterrement hâtif repose en effet sur une caricature grossière des analyses de Pierre Bourdieu, essentiellement sur deux points : la question des médias et la question de la violence symbolique.

Tout d’abord, si l’on en croit Jean-Pierre Le Goff, les analyses de Bourdieu sur le champ médiatique s’inscriraient dans « une vision proprement fantasmatique d’un contrôle des esprits sur le mode de Big Brother. »

Rien de différent, poursuit Le Goff, de ce que nous proposent quotidiennement les Guignols de l’Info. Or, il se trouve que Pierre Bourdieu n’a cessé de prendre ses distances avec ce type de vision, dans ses ouvrages théoriques (par exemple dans ses Méditations pascaliennes) aussi bien que dans ses entretiens ou dans son court texte Sur la télévision. En effet, l’une des vertus de ses concepts de champ, de lois du champ et d’ habitus, c’est qu’ils permettent précisément d’expliquer comment plusieurs acteurs peuvent avoir une action convergente (par exemple la promotion d’une pensée unique sur l’économie, la sécurité sociale, l’immigration ou la délinquance) tout en ayant des positions et des intérêts spécifiques, en partie divergents, et sans avoir à se concerter.

Cela, Bourdieu l’a expliqué et ré-expliqué : comment Jean-Pierre Le Goff a-t-il pu ne pas l’entendre ? Comment expliquer une telle surdité, sinon par l’intention de ne pas comprendre, et la volonté de discréditer à tout prix des analyses tellement dérangeantes pour tous ceux qui, comme lui, Jean-Pierre Le Goff, ont fait un choix différent – celui, je cite, de « prendre en compte les espaces de débat qu’offrent les médias » ?

Car enfin, ce qui est reproché à Bourdieu, n’est-ce pas justement d’avoir pris la juste mesure de ces « espaces de débats », et d’avoir rendu visible leur étroitesse ? Si en effet on parle de l’opuscule Sur la télévision, il faut alors parler de choses précises. Il faut par exemple se demander si oui ou non Pierre Bourdieu a raison lorsqu’il dénonce la manière dont les plateaux d’invités sont constitués dans les grands médias, et plus largement la manière dont la parole publique est distribuée par les animateurs :

- est-il vrai ou faux que durant les milliers d’heures de télévision et de radio, ou dans les milliers de pages de journaux consacrées ces dernières années au « problème des jeunes de banlieue », une infime proportion du temps de parole a été accordé aux jeunes de banlieue eux-mêmes ?

- est-il vrai ou faux que dans les milliers d’articles et d’éditoriaux consacrés ces dernières années au « problème de l’immigration », une infime proportion du temps de parole a été accordé aux immigrés eux-mêmes ?

- est-il vrai ou faux que pendant les grèves de décembre 1995, les trente éditorialistes des plus grands médias ont été quasi-unanimes à soutenir « l’audace » du Plan Juppé et à dénoncer la « crispation corporatiste » des grévistes ?

Tout cela est vrai, et facilement vérifiable. Mais Jean-Pierre Le Goff ne l’entend pas ainsi : c’est dit-il, oublier à trop bon compte « la complexité du réel », et sombrer dans le « manichéisme ». Mais, encore une fois, est-ce refuser la complexité que de dire quelque chose de simple, lorsque cette chose simple est par ailleurs une chose vraie ?

Venons-en maintenant à la « violence symbolique ». Sur ce point comme sur le précédent, peu importe que l’auteur attaqué ne soit plus là pour répondre, car Jean-Pierre Le Goff reprend à son compte un très ancien contresens, auquel Bourdieu a plusieurs fois pris la peine de répondre au cours de sa vie. Il s’agit là encore de « manichéisme » : Pierre Bourdieu réduirait « schématiquement » le monde à « deux camps » : les dominants contre les dominés. Ce faisant, le sociologue serait responsable, ni plus ni moins, de :

- « l’installation du soupçon généralisé dans les rapports sociaux » ;

- « un climat délétère dans les rapports humains » !

Là encore, c’est à se demander si l’oeuvre de Bourdieu a été lue. Car loin de réduire le monde à deux camps, Bourdieu n’a cessé de souligner – par exemple dans La misère du monde – la complexité des configurations possibles autour des catégories de dominant et de dominé : il y a des degrés dans la domination, on peut être dominant dans un champ dominé (par exemple directeur d’un centre d’aide sociale, ou titulaire d’une chaire d’ethnologie), ou bien dominé dans un champ dominant (par exemple journaliste de base, pigiste). Bourdieu a par ailleurs insisté (en particulier dans La domination masculine) sur le fait que la domination est un rapport, et qu’elle est également source d’aliénation et de souffrance pour les dominants. Dans le genre manichéen, on fait mieux.

Quant à l’accusation comique de « rendre délétères les rapports humains », c’est une vieille accusation à laquelle la sociologie a toujours du répondre, et qui rappelle les accusations faites à Freud de promouvoir le vice et la perversion sexuelle. Est-ce bien sérieux ? C’est en vérité faire beaucoup d’honneur à la sociologie bourdieusienne que de lui prêter ainsi le pouvoir de dresser les hommes les uns contre les autres. Et c’est surtout faire preuve d’un singulier aveuglement quant aux rapports de force et de domination qui traversent l’espace social, que des études statistiques minutieuses permettent d’établir, et qui pour exister n’ont attendu ni Bourdieu, ni Durkheim ni les études statistiques. Soyons sérieux :

- est-ce la publication des Méditations pascaliennes qui a enfermé la corporation des philosophes dans une superbe ignorance du monde social et de ses contingences ?

- est-ce La domination masculine qui a inventé le sexisme, le harcèlement sexuel, le viol ou l’inégalité des salaires entre hommes et femmes ?

- est-ce La distinction qui a créé ex-nihilo le mépris de classe ?

- est-ce la publication de La reproduction ou des Héritiers qui est la cause du fonctionnement inégalitaire du système scolaire français ?

- est-ce Marx qui a inventé l’exploitation, est-ce Fanon qui a inventé la violence coloniale ?

- les jeunes homosexuels ont-ils attendu que Didier Éribon publie ses Réflexions sur la question gay pour se suicider beaucoup plus que la moyenne ?

- et puisque Jean-Pierre Le Goff parle de « soupçon », est-ce Didier Éribon qui a inventé le soupçon qui pèse sur les homosexuels, est-ce Abdelmalek Sayad qui a inventé le soupçon qui pèse sur les immigrés ?

Enfin, si la relation qu’entretient la société française avec ses immigrés est aussi « délétère », à qui la faute : Bourdieu et Sayad, ou bien Guy Mollet, De Gaulle, Pasqua et Chevènement ? Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt.

Je ne sais pas, en définitive, qui sont les « héritiers sectaires » de Bourdieu dont parle Jean-Pierre Le Goff, puisqu’il n’a pas eu la bonne idée de nommer ceux qu’il attaque. Mais je sais que si le sectarisme est l’incapacité d’affronter sereinement et honnêtement un discours critique, Jean-Pierre Le Goff en a offert un bel échantillon aux lecteurs de Libération.