Accueil du site > De l’importance des mots > Distribution et redistribution de la parole > Des montages d’idées ou démontage d’idées ?

Des montages d’idées ou démontage d’idées ?

Une émission de Paul Amar, vue par l’une de ses invitées

par Louisa Hendaz
4 juin 2005

L’émission télévisée « D’un Monde à l’Autre », animée par Paul Amar et enregistrée le jeudi 12 mai 2005, pour une diffusion les 15 mai et le 5 juin à 15h10 sur France 5, était divisée en trois plateaux thématiques. D’une part sur le sexisme notamment dans les banlieues ; d’autre part sur le voile, et enfin sur la délinquance. Paul Amar avait pour mission de gérer, de façon équilibrée, la discussion entre deux intervenants pour chaque thème et les invités au débat. Une mission dont il s’acquitta de manière très singulière.

En terme d’introduction, Paul Amar vaporise le parfum d’ambiance qui règnera tout au long de l’émission :

« Vous entendrez, dans cette nouvelle émission de "D’un monde à l’autre", les témoignages de Samira, violée par un groupe ; Leila, mariée de force ; Sarah, contrainte de quitter sa cité parce qu’elle s’habille en fille... Vous suivrez un débat vif, animé, parfois violent, entre celles qui dénoncent cette situation et celles qui croient au complot contre l’islam. Débat précédé d’un film sur la vie quotidienne dans un quartier, la vie de trois jeunes filles, apeurées à l’idée que les garçons du même quartier les affublent de l’insulte suprême : la mauvaise réputation. »

Présenter les intervenantes voilées, comme des pseudo paranoïaques « qui croient à un complot contre l’islam » a d’emblée orienté le débat. De plus, nous n’avions pas du tout été invitées dans ce but. Certes, nos points de vue sont différents de ceux des NPNS, surtout dans l’analyse des faits sociologiques et dans l’apport de solutions aux fléaux des banlieues ; mais nous aussi, nous dénonçons les discriminations et les comportements abusifs.

Ce n’est donc qu’après ce documentaire, qui ne décrit qu’une image partielle de la réalité entre les filles et les garçons des cités, que Paul Amar lance le débat autour d’une éventuelle exagération. Après une telle introduction au sujet et des images percutantes, les mots sélectionnés, par les ciseaux du montage, feront-ils le poids pour décrire une réalité tout autre ?

Eh bien non ! Le montage a bien fait son travail, et ce qui en résulte, c’est un temps de parole largement en faveur de la partie consacrée aux NPNS, ainsi qu’un nombre d’intervenants inégal de part et d’autre. En effet, dans la partie des NPNS se sont exprimées dix personnes, alors qu’en face seulement six, sans prendre en compte les interruptions de paroles. De plus, on peut remarquer la présence de quatre journalistes ou étudiants en journalisme, dont deux faisaient partie de l’équipe de Paul Amar, et quant aux deux autres, je n’ai pas eu de confirmation. Ces quatre journalistes, qui ont aisément débattu au court de l’émission, étaient tous situés du côté des NPNS géographiquement et idéologiquement pour la plupart.

Un « débat contradictoire » : entre promesse et illusion

Au terme de l’émission, dans les coulisses, Paul Amar nous promettait que l’émission serait bien équilibrée :

« Si vous ne me croyez pas, c’est que vous ne me connaissez pas »

Ainsi, dans les trois débats, chaque face-à-face comptait une actrice des NPNS, avec Fadela Amara face à Laurent Mucchielli (sociologue) dans le troisième débat sur la délinquance. La règle du jeu consistait à lancer le débat avec les intervenants principaux, puis de distribuer le micro, avec justice, aux « deux camps distincts » (selon Paul Amar), afin d’enrichir la discussion.

Hélas, la distribution de parole s’est faite tout autrement. Dans le premier débat, autour du sexisme :

- 4 personnes pour les NPNS.

- 2 personnes contre.

Dans le second débat, sur le voile :

- 4 personnes pour les NPNS.

- 4 personnes contre, mais avec un temps de parole nettement inférieur

Ici, Paul Amar présente « deux auteurs incontestés remarquables et remarqués qui signent du nom de Mahmoud Hussein » (ce sont ses mots), censés nous expliquer ce que le Coran dit du voile. Il n’est pas étonnant d’entendre l’un de ces deux écrivains qui ne sont pas des exégètes du Coran dire que le fichu doit être posé sur les échancrures du corps et que le verset (qu’il ne cite pas) relatif à cela possède une large marge d’interprétation. Après coup, Paul Amar présente dans les détails leur livre en le qualifiant de « passionnant ».

En revanche, lorsqu’il montre mon livre sur l’invitation de la vice présidente des NPNS, non seulement il ne le présente pas, mais encore on peut observer que l’édition et le nom de l’auteur sont coupés. Cette présentation tronquée est injuste car elle dévalorise le livre, sachant que tous les autres livres ont été présentés (oralement), avec toutes leurs références.

Mais le plus significatif, c’est la manière dont il introduit mon discours qui a nettement été amputé : d’ailleurs, le coup de ciseaux n’a retenu de mes propos ni le mot « citoyenneté » ni « manipulation ». S’adressant à l’une des NPNS, il déclare :

« On voit bien qu’il existe deux islam : un islam laïque et un islam politique ».

Et juste après cela, il me donne la parole : que doit-on comprendre ? Sous-entendrait-on que le voile est l’un des vecteurs de cet « islam politique » ? Alors que dire des femmes immigrées musulmanes qui ont toujours porté le voile depuis des décennies, sachant que l’on ne parlait pas encore d’islam politique dans les années 60 ?

Dans le dernier débat autour de la délinquance :

- Fadela Amara

- Laurent Mucchielli

Dans ce débat très animé, parsemé de présentoirs qui en disent long sur l’objectivité de l’émission, tel que les livres L’enfer des tournantes ou Leila mariée de force, il est surprenant de remarquer que non seulement la parole est abondamment offerte à Fadela au détriment du gentil Laurent, mais encore que Paul Amar ne donne la parole à personne dans l’assemblée pour la contredire. Par contre, lorsque Laurent Mucchielli prend la parole, il est soit interrompu, par Paul Amar, dans ses argumentations dont on ne connaîtra jamais les aboutissements, soit par Fadela, qui peut tout se permettre avec la bénédiction de l’animateur.

Paul Amar demande à Laurent Mucchielli :

« Etes-vous convaincu par le propos ardent que dit Fadela sur les tournantes ? »

À croire que c’est elle la sociologue et lui le profane !

Laurent Mucchielli répond :

« Les tournantes ne sont pas un fait nouveau, elles ne sont pas spécifiques aux jeunes des cités et ne sont pas non plus en augmentation (traitement médiatique d’un phénomène par rapport à une enquête sociologique). Que vient faire l’islam dans cette histoire ? Alors que ces jeunes n’ont aucun rapport avec le religieux... Et concernant la violence faite aux femmes, il faut entrer dans les détails de l’enquête. Il faut se méfier des statistiques administratives car ces chiffres regroupent tout type de violence... »

Et au moment ou il allait sociologiquement en expliquer les raisons, les ciseaux du montage s’abattent sur lui. De là, Fadela tente de le discréditer en déclarant abominablement :

« Moi je vais vous dire qu’est ce qui pue dans votre livre... Je ne suis pas impolie, je ne vous insulte pas [trois fois de suite] : ce qui pue dans votre livre, c’est du terrorisme intellectuel. »

« Je vous remercie c’est élégant... », lui répond, hagard, le pauvre Laurent qui ne s’attendait pas à tant de délicatesse... Le public de la salle, outré par ces propos, réagit, mais sans micro on n’entend pas toute la consternation. Fadela se cambre et s’exclame :

« Vous permettez que je parle, on n’est pas dans les quartiers là ».

Eh oui, là est toute sa personnalité !

À ce moment, Paul Amar déclare :

« Laurent Mucchielli n’a pas été interrompu par l’autre camp, car deux camps se sont bien distingués, alors laissez parler Fadela ».

Très ironique de sa part : il l’interrompait lui-même tellement bien que personne n’avait besoin de le faire.
La voilà qui s’attaque au dossier de l’intégrisme, en nous désignant (les femmes voilées) comme défenseurs des intégristes, alors qu’à aucun moment de l’émission nous n’en avions parlé. Amar et Amara ! Quelle harmonie !

Le présentateur conclut l’émission :

« Peut-on imaginer qu’un jour le sociologue scientifique analyse les chiffres et la femme de combat se réunissent pour travailler ensemble sur cette réalité ? »

Il pose la question à Laurent Mucchielli, qui répond gentiment :

« bien sûr ».

Paul Amar commente :

« Voilà, il est presque prêt à lire votre livre ».

Belle publicité en guise de conclusion !

Quel était l’objectif de cette émission ???

Je conclurai en disant qu’une telle association fondée sur la négation de l’autre ne peut élever le fondamental principe républicain qu’est la Fraternité, avec pour corollaire la notion de « Vivre ensemble ». Lutter contre les discriminations sociales en amputant certaines catégories de la population, en les dénigrant et en les culpabilisant tous azimuts n’est pas une solution à la question sociale. Cette association est donc en soi un chaos psychosocial qui ébranlerait ce pilier de la République, c’est pourquoi elle n’a pas de véritable utilité sociale.

P.-S.

Louisa Hendaz est l’auteure du livre Le voile humilié (Editions Marjane, 2005)