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« Des questions à l’Islam »

De Toulouse à Oslo

par Sebastien Fontenelle
7 avril 2012

Où l’on voit que des fois, Laurent Joffrin varie, dans sa perception du « rapport entre les écrits ou les paroles d’un côté, les actes de l’autre ».

1. Au mois de juillet 2011, Anders Behring Breivik assassine à Oslo plusieurs dizaines de ses compatriotes.

Il a rédigé, avant de perpétrer son crime, un interminable manifeste de plus de 1.500 pages, d’où ressort qu’il se voit comme un « révolutionnaire conservateur » en guerre contre le « politiquement correct », qu’il regarde comme une « idéologie totalitaire » dédiée à la subversion des « valeurs traditionnelles » - et qui d’après lui prépare, par sa « promotion du multiculturalisme », l’« islamisation de l’Europe ».

Juste après l’horrible tuerie d’Oslo : Laurent Joffrin, directeur du Nouvel Observateur, fait un éditorial où il (se) demande « qui a inspiré le tueur de Norvège », et dans lequel il commence par observer qu’

« Anders Behring Breivik, tout solitaire qu’il soit, tout déséquilibré qu’il puisse paraître, est aussi l’homme d’une époque, le symptôme d’une pathologie ; en un mot la première incarnation d’un spectre qui commence à hanter l’Europe ».

Ce constat n’est pas faux du tout, puisqu’effectivement, depuis de longues années : d’éminents clercs de médias se sont spécialisés dans la récitation d’une logorrhée un peu abrupte où le multiculturalisme est donné comme un prélude à l’islamisation du Vieux Continent - et dans laquelle la « bien-pensance » (qui est l’autre nom, chez ces gens-là, du politiquement correct) est systématiquement présentée comme une « tyrannie », ou un « terrorisme ».

Mais justement : Laurent Joffrin, dans son approche du « rapport entre les écrits ou les paroles d’un côté, les actes de l’autre », ne souhaite pas incriminer cette cléricature - car cela ferait, explique-t-il un « « amalgame » » [1].

S’il prend la plume, ce n’est pas du tout pour relever que d’estimés glossateurs usent depuis des ans du même clivant vocabulaire, exactement, qui se retrouve, au mot près, dans l’interminable profession de foi identitaire d’Anders Behring Breivik - mais bien plutôt pour les exonérer, au contraire, du soupçon que leur prose ait pu inspirer celle du tueur d’Oslo.

D’emblée, donc : le patron du Nouvel Obs explique que son intention n’est pas d’

« accuser tel ou tel populisme qui reste dans une stricte légalité, de stigmatiser tous ceux qui se réfèrent à la nation ou qui critiquent l’islam, ni de rendre le Front national - auquel on pense naturellement quand il s’agit d’hostilité envers les étrangers - responsable d’actes qu’il a toujours réprouvés sans ambiguïtés » [2]

Plus précisément : le directeur du Nouvel Obs refuse, après le massacre d’Oslo, d’« incriminer, selon la méthode de la causalité floue qui autorise toutes les confusions, “une atmosphère”, qu’on qualifiera évidemment de “nauséabonde” », ou « un climat d’ “intolérance” instauré par ceux qui s’inquiètent de l’immigration ou qui se réfèrent à l’identité nationale ».
Et il précise, à toutes fins utiles :

« Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. »

Laurent Joffrin ne souhaite donc pas imaginer que les obsessions identitaires où campent de hautes figures des oligarchies médiatiques (et politiques) européennes aient pu inspirer « le tueur de Norvège ».

Mais par contre : il met en cause, de façon très directe, des « sites » comme « François Desouche », qui « se sont fait une spécialité » du « nouveau fanatisme » qu’est « l’idéologie antimusulmane contemporaine », et qui véhiculent, « dans » des « forums »« les musulmans sont » considérés comme « un ennemi atavique », une « agressivité verbale telle qu’elle finit par distiller une sémantique de guerre civile ».

Un minuscule détail échappe là au patron de l’Obs : il néglige que François Desouche ne produit que « très peu de contenu » original, et se limite, pour l’essentiel, à mettre en ligne « une revue de presse actualisée quotidiennement », dont les principales sources ne sont pas des feuilles confidentielles d’extrême droite, mais bien les « grands » médias, où ses tenanciers piochent tout ce qui nourrit leur vision du monde...

...Et dans laquelle « Zemmour », par exemple, est une véritable star, dont les interventions dans le débat public sont amoureusement compilées - pour la plus grande joie des commentateurs (anonymes) dont « l’agressivité verbale » offusque Laurent Joffrin, qui les trouvent, en général, réjouissantes.

Pour le dire autrement : ce sont précisément les saillies de personnalités que le directeur du Nouvel Observateur ne souhaite pas « incriminer », qui suscitent beaucoup des commentaires dont il s’afflige - et dont il déplore qu’ils « distillent une sémantique de guerre civile ».

Et cela vaudrait sans doute d’être questionné - mais Laurent Joffrin préfère plutôt « préciser », après que Paul Moreira lui a fait une réponse déplorant qu’il « exonère un peu vite de toute responsabilité les polémistes de la droite extrême qui occupent les plateaux de télé et radios du soir au matin », qu’« honnêtement, et quelque antipathie que suscitent chez » lui « les idées » d’« éditorialistes réactionnaires » comme « Éric Zemmour ou Ivan Rioufol », il « ne croit pas juste de les incriminer dans cette affaire de terrorisme » [3].

Et cette retenue honore, bien sûr, le directeur du Nouvel Observateur.
Mais elle est sujette, semble-t-il, à quelques variations.

2. Au mois de mars 2012 : Mohammed Merah assassine à Montauban et à Toulouse sept de ses compatriotes.

Il se présente, après avoir perpétré son crime, comme un « combattant d’Al-Qaïda ».

Juste après les horribles tueries de Montauban et de Toulouse : Laurent Joffrin fait un éditorial où il pose des « questions à l’islam », et dans lequel il commence par rappeler que dans le « cours de son enquête » sur ces crimes, « la police a pour un temps envisagé la piste d’un tueur d’extrême droite ».

De ce rappel, le patron du Nouvel Obs tire l’enseignement que « si cette hypothèse s’était confirmée, il est facile d’imaginer les raisonnements politiques qu’on n’eût pas manqué d’en tirer ».

Il suppute :

« L’assassin, aurait-on dit, n’est pas le seul coupable de son crime ».

Il insiste :

« Ainsi eût-on incriminé non seulement le terrorisme nationaliste qui frappe sporadiquement l’Europe mais aussi l’extrême droite légale, dont les idées, quoique débouchant sur une stratégie électorale qui exclut la violence physique, encouragent les passages à l’acte d’éléments marginaux. »

Dans l’espace des neuf mois qui se sont écoulés entre la tuerie d’Oslo et celles de Montauban et de Toulouse : le point de vue du directeur du Nouvel Observateur sur « le rapport entre les écrits ou les paroles d’un côté, les actes de l’autre » semble donc avoir sensiblement évolué, puisqu’après avoir soutenu en juillet 2011 qu’il n’était pas possible de « rendre le Front national responsable d’actes qu’il a toujours réprouvés sans ambiguïtés », il donne en mars 2012 l’impression d’être soudain plus disposé à considérer que « les idées de l’extrême droite légale encouragent les passages à l’acte d’éléments marginaux ».

Comment s’explique cette évolution ?

La réponse est dans la suite de son éditorial, où Laurent Joffrin explique que :

« De même qu’on peut reprocher à l’extrême droite politique l’usage que certains criminels peuvent faire de ses idées, on doit dénoncer l’influence des religieux dogmatiques, seraient-ils de simples prêcheurs, sur les exactions des fanatiques. » [4]

C’est donc, finalement, très simple : si le patron de l’Obs dit en mars 2012 (en soutenant qu’on peut reprocher à l’extrême droite politique l’usage que certains que certains criminels peuvent faire de ses idées) l’exact contraire de ce qu’il disait en juillet 2011 (en soutenant qu’on ne pouvait pas reprocher à l’extrême droite politique l’usage que certains criminels pouvaient faire de ses idées) ?

C’est parce que ce spectaculaire changement d’avis lui ouvre la possibilité d’user contre les musulmans du procédé même dont il redoutait neuf mois plus tôt que d’aucun(e)s ne l’emploient contre des « éditorialistes réactionnaires »...

...Et « d’incriminer » après les tueries de Montauban et de Toulouse, « selon la méthode de la causalité floue qui autorise toutes les confusions », non plus seulement, comme il avait fait après celle d’Oslo, des sites où des fanatiques colportent « une agressivité verbale telle qu’elle finit par distiller une sémantique de guerre civile » (ou sainte), mais bien la religion musulmane dans son entier - puisque c’est à « l’islam », en général, qu’il a « des questions » à poser, et à ses « docteurs de la foi » qu’il demande, à la conclusion de son éditorial, s’ils « cautionnent » (ou « reprennent », ou « approuvent ») les « appels au meurtre qu’on trouve ici ou là dans les livres sacrés ».

3. Par ses deux réactions, à la tuerie d’Oslo d’abord, puis à celles, neuf mois plus tard, de Montauban et de Toulouse, Laurent Joffrin esquisse donc une doxa qui peut se résumer comme suit : quand un fanatique réactionnaire tue ses compatriotes, il serait parfaitement déplacé de vouloir apostropher les docteurs de la réaction.

Mais quand un fanatique musulman tue ses compatriotes, « on doit » interpeller les théologiens de l’islam.

Et c’est intéressant, mais en réalité, une fois qu’on a dressé ce constat ?
On est encore (très) loin d’avoir épuisé le sujet - qui mériterait, par exemple, qu’on relève aussi que l’accès aux médias des oulémas reste chez nous assez limité [5], quand les idéologues dédiés à la fustigation de « l’islamisation de l’Europe » ont, eux, des ronds de serviettes dans (beaucoup) plus de rédactions qu’on n’en pourrait compter sur les doigts de deux mains.

Et tout cela pourrait faire nombre d’intéressantes questions à (se) poser, quand on dirige un vénérable hebdomadaire : mais encore faut-il le vouloir.

P.-S.

Ce texte est paru initialement sur le Blog de Sébastien Fontenelle, Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de son auteur.

Notes

[1] Et lui ne mange pas de ce pain-là.

[2] On relèvera ici que Laurent Joffrin continue donc, à l’été 2011, après quatre ans de règne d’une droite qui a fait de l’entretien de la peur de « l’Autre » l’alpha et l’omega de sa démagogie, de penser « naturellement » au parti lepéniste, « quand il s’agit d’hostilité envers les étrangers » - comme s’il n’avait pas complètement pris la mesure d’une réalité où la propagande frontiste ne se différencie plus guère, dans ces matières, de celle du gouvernement.

[3] Bien évidemment : nul(le) ne songe, contrairement à ce que suggère là Laurent Joffrin, à imputer à ces personnages la moindre responsabilité directe dans la tuerie d’Oslo.

[4] Dans un cas : on « peut ». Dans l’autre cas : on « doit ».

[5] Personnellement, et soit dit en passant : je m’en porte tout à fait bien.