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Description du film dans l’ordre de son déroulement

Mulholland Drive : la clé des songes (Chapitre 1)

par Pierre Tevanian
23 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00.

Mulholland Drive s’ouvre sur un pré-générique montrant des dizaines de couples en train de danser frénétiquement sur une musique rétro. Nous voyons subrepticement apparaître en surimpression le visage radieux de Naomi Watts (qui endossera dans le film deux identités : Betty Elms, puis Diane Selwyn), entourée d’un couple de vieillards tout aussi jovial. Le plan suivant marque une première rupture : la musique s’arrête, pour ne plus laisser entendre qu’une respiration suffocante, et nous suivons, en caméra subjective, un corps qui se rapproche d’un coussin rose, puis s’y enfonce. C’est alors, après un fondu au noir, que le générique commence : nous suivons une voiture qui s’engage, en pleine nuit, sur Sunset Boulevard...

L’histoire peut commencer : aux abords de Mulholland drive, la passagère de la voiture, une belle femme brune vêtue d’une robe de soirée (Laura Helena Harring) échappe miraculeusement à une tentative d’assassinat, grâce à un accident de voiture qui tue, sur le coup, les deux hommes qui la menacent. Seule rescapée, elle se dégage péniblement de la carcasse de la voiture, et redescend, en titubant, vers les lumières de la ville. Profitant de l’entrebaillement d’une porte, elle s’introduit discrètement dans la riche demeure d’une vieille dame qui part en voyage (dont nous apprendrons qu’elle se prénomme Ruth). C’est dans cette maison que cette femme fait la rencontre de Betty, qui vient occuper la maison de sa tante Ruth.

Tout d’abord surprise de trouver une inconnue dans la maison de sa tante, elle réalise assez vite que cette inconnue a besoin d’aide : à peine remise de son accident, elle se rend compte qu’elle a perdu la mémoire et qu’elle ignore jusqu’à son propre nom, puis elle découvre, dans son sac à mains, une clé bleue accompagnée de plusieurs liasses de billets. Elle ne se souvient que d’une adresse :

“ Mulholland drive, that’s where I was going ”

(“ Mulholland drive. C’est là que j’allais ”).

Betty décide dès le départ d’aider l’inconnue, qui s’est choisi pour identité provisoire le prénom de Rita Hayworth, aperçue sur une affiche du film Gilda dans l’appartement de “ Tante Ruth ”.

En même temps que progresse cette première intrigue, la rencontre entre Betty et Rita, et leur enquête sur les traces de l’accident de Mulholland drive, le film nous rend témoins d’une série d’événements mystérieux :


- un homme convoque un ami dans un bar (le Winkie’s) pour lui faire le récit d’un cauchemar, il aperçoit l’espèce de tête de Méduse dont il avait rêvé et tombe raide mort à la sortie du Winkie’s ;

- un tueur à gages particulièrement maladroit tue trois personnes pour se procurer un agenda supposé contenir “ toute l’histoire du monde ” ;

- des coups de téléphone et des rendez-vous secrets se tiennent à propos d’une “ fille ” qui a disparu (sans doute l’inconnue) et que tout le monde recherche (sans doute pour la tuer).

Enfin, un cinéaste nommé Adam Kesher vit une véritable descente aux enfers :

- la Mafia lui impose sa propre candidate, une jolie blonde nommée Camilla Rhodes, pour le premier rôle de son prochain film ;

- elle fait interrompre le tournage lorsqu’Adam Kesher tente de résister au chantage, bloque ses comptes en banques, et le fait poursuivre et humilier par un messager placide habillé en cowboy - qui se fait d’ailleurs appeler “ le cow boy ” ;

- et comme si tout cela ne suffisait pas, Adam Kesher surprend sa femme au lit avec l’employé qu’il paye pour nettoyer sa piscine.

À l’opposé de la détresse de Rita et des humiliations répétées d’Adam Kesher, Betty vit un véritable conte de fées :

- tout juste arrivée à Hollywood dans le but de devenir une “ grande actrice ” , elle reçoit rapidement, des mains de Coco, l’aimable concierge de sa tante, une convocation pour une audition ;

- elle s’y prépare en répétant une scène avec Rita puis elle s’y rend et elle éblouit alors toute l’assemblée, et notamment le réalisateur Bob Brooker ;

- elle est en outre repérée par une directrice de casting qui lui propose “ mieux ” que Bob Brooker, qu’elle considère comme un has been.

Betty se laisse alors conduire sur le tournage de L’histoire de Sylvia North, le dernier film du dernier réalisateur en vogue, qui s’avère n’être autre qu’Adam Kesher. Celui-ci, résigné, est en train d’auditionner la candidate de la mafia, Camilla Rhodes, et de céder au chantage en prononçant les mots fatidiques :

“ This is the girl ”

(“ C’est elle ”, sous-entendu : “ C’est elle la fille que je cherche ”, “ c’est elle qui aura le rôle ”).

En un échange de regards, quelque chose semble se passer entre Betty et Adam, de l’ordre du coup de foudre – c’est en tout cas l’impression que donne Adam Kesher.

Betty, quant à elle, se remémore tout à coup qu’elle doit rejoindre Rita, à qui elle a donné rendez-vous après son audition pour poursuivre l’enquête.

Car l’enquête a progressé. Tout est parti d’une réminiscence : alors qu’elles prenaient un café au Winkie’s (celui-là même où nous avons vu un jeune homme mourir foudroyé par une “ tête de Méduse ”), Rita est frappée par le prénom qu’arbore la serveuse sur son badge : Diane. Ce prénom lui “ rappelle quelque chose ”, et elle finit par se souvenir d’un nom de famille : Selwyn. “Diane Selwyn. Peut-être est-ce ton nom ”, suggère Betty. Les deux femmes cherchent alors dans une annuaire téléphonique le numéro de téléphone et l’adresse de Diane Selwyn. Par chance, il n’y en a qu’une, à Sierra Buonita. Elles appellent, mais tombent sur un répondeur laconique qui dit simplement :

“ Hello it’s me, leave a message ”
(“ Bonjour, c’est moi. Laissez un message ”).

Pour Rita, “ ce n’est pas moi, mais je connais cette voix ”. Sans doute est-ce ta co-locataire, lui suggère Betty. Les deux femmes décident alors d’aller rendre visite à cette mystérieuse Diane Selwyn dont elles ignorent le visage. Elles tombent alors sur une voisine qui leur explique, sur un ton agacé, qu’elle a échangé son appartement avec Diane Selwyn, et que celle-ci vit donc désormais dans un autre appartement, de l’autre côté de la cour. Rita et Betty s’y rendent, et découvrent alors, horrifiées, le cadavre d’une femme blonde, défigurée par un coup de feu en pleine bouche.

Elles prennent la fuite. De retour dans l’appartement de Tante Ruth, Rita est à nouveau prise de panique. Elle se sent menacée de mort, et décide donc de se couper les cheveux pour devenir méconnaissable. Betty lui propose à nouveau son aide, et lui fait un “ nouveau visage ” en lui offrant une perruque blonde. Le soir, elle l’invite à dormir dans son lit plutôt que sur le canapé, et se produit alors ce qu’on devinait depuis leur première rencontre, à la manière dont Betty et Rita se parlaient, se regardaient et se touchaient : elles se déclarent leur amour et s’offrent l’une à l’autre avant de s’endormir ensemble.

Mais ce moment extatique est de courte durée : Rita, comme en transe, profère dans son sommeil des mots énigmatiques :

“ Silencio ! Silencio ! ”.

Réveillée par Betty, elle lui dit que “ ça ne va pas ”, et l’invite à la suivre “ quelque part ”. Rita conduit Betty dans une mystérieuse salle, moitié théâtre, moitié nightclub, nommée le Silencio, où elles assistent, en larmes, à un spectacle d’illusionnisme.

Dès lors, l’intrigue devient de plus en plus énigmatique. À la fin du spectacle, Betty et Rita découvrent dans leur sac une boîte bleue qui semble être assortie à la clé bleue qu’elles avaient trouvé dans le sac de Rita. De retour chez Tante Ruth, Betty disparaît pendant que Rita va chercher la clé dans une armoire ; Rita disparaît à son tour, aspirée dans la boîte bleue qu’elle vient d’ouvrir.

Tante Ruth fait son apparition dans l’appartement, qui semble désormais totalement vide : après Betty et Rita, c’est la boite bleue elle même qui a disparu. Nous nous retrouvons alors dans l’appartement de la morte, Diane Selwyn, à la porte duquel le mystérieux cowboy vient frapper :

“ C’mon beauty, it’s time to wake up ! ”.

De manière encore plus inexplicable, c’est Betty qui réapparaît, endormie dans les draps roses entraperçus dans l’ouverture du film – puis dans la séquence de la découverte du cadavre de Diane Selwyn.

Obéissant à l’appel du cowboy, l’héroïne se réveille, et va ouvrir la porte à laquelle, effectivement, quelqu’un est en train de frapper. C’est le premier signe qui indique que tout ce qui précède n’est qu’un rêve. D’autres signes viennent immédiatement le confirmer : la personne qui frappe à la porte s’avère être la voisine, rencontrée auparavant par Betty et Rita. Toujours aussi agacée que dans le rêve, elle vient récupérer ses derniers cartons, que Diane tardait à lui rapporter. Car l’échange d’appartements a bel et bien eu lieu, mais en revanche Diane Selwyn n’est pas morte : elle est bien vivante, sous les traits de la jeune femme que nous connaissions jusqu’à présent sous le nom de Betty.

Nous comprendrons alors que Betty n’était qu’une identité rêvée, comme nous apprenons, juste après le départ de la voisine, que l’identité perdue de Rita était Camilla Rhodes, ce nom que portait jusqu’à présent l’actrice imposée à Adam Kesher par la Mafia. Cela, nous l’apprenons lorsque Diane, prise d’une hallucination, voit apparaître “ Rita ” et lui dit :

“ Camilla, you’ve come back ! ”

(“ Camilla, tu es revenue ! ”).

Une fois le mirage dissipé, Diane retrouve le visage fermé, tendu, presque défiguré par la souffrance, qu’elle a depuis son réveil, et qui contraste singulièrement avec le visage radieux qu’elle avait lorsqu’elle d’appelait Betty dans ce qui n’était finalement qu’un rêve. Nous comprenons alors qu’il y a bien eu une histoire d’amour entre les deux femmes, mais qu’à l’heure qu’il est, Camilla a quitté Diane.

Nous apprenons aussi, par la bouche de la voisine, que deux agents de police sont passés deux fois à son domicile, pour interroger Diane. Cette allusion ne peut que nous rappeler l’image des deux agents de police sur les lieux de l’accident, au début du film, dans la partie rêvée. Nous soupçonnons donc que quelque chose a bien eu lieu, probablement autour de Camilla, probablement à Mulholland drive, que cette chose est suffisamment grave pour que des agents de police mènent une enquête, et que Diane est suffisamment impliquée pour s’en soucier au point de rêver des deux inspecteurs..

Diane s’approche ensuite d’un canapé vert avec sa tasse de café, et ce canapé lui rappelle un épisode passé : le moment où, sur ce même canapé, Camilla lui a annoncé qu’elle allait la quitter. Toute la fin du film alterne des plans de Diane, prostrée sur son canapé vert, fixant une clé bleue posée sur la table basse, et des souvenirs qui s’enchaînent dans son esprit, notamment le souvenir tragique d’un tournage dirigé par Adam Kesher.

[Le cinéaste est en train de diriger son acteur principal dans une scène d’amour qu’il doit jouer avec Camilla, qui est l’actrice principale du film. Prétextant de le diriger, il fait évacuer le plateau et embrasse longuement Camilla, sous les yeux embués de larmes de Diane, restée seule spectatrice sur le plateau, à la demande de Camilla.]

Nous retrouvons Diane sur le canapé verre, seule face à une clé bleue dont la signification s’expliquera bientôt, en train de se masturber, en larmes, avant d’être interrompue par un coup de téléphone, et par sa boite vocale qui répond :

“ hello it’s me, leave a message ”

(“ bonjour, c’est moi, laissez un message ”).

C’est exactement la même voix – la sienne – et la même formule laconique que celle du répondeur de la mystérieuse Diane Selwyn du rêve : nous comprenons alors pourquoi, dans ce rêve, Betty faisait remarquer à Rita que “ ça doit faire bizarre de s’appeler soi-même ”. Nous avions alors compris : “ ça doit te faire bizarre de t’appeler toi-même ” (puisque l’hypothèse, à ce moment précis du film, était que Diane Selwyn était peut-être l’identité perdue de Rita) ; nous nous rappelons désormais que c’est Betty qui a prononcé cette phrase, et nous comprenons que, de fait, c’était bien elle qui était en train de “ s’appeler elle même ”, puisqu’elle appelait Diane Selwyn, sa véritable identité dans la réalité. Nous comprenons aussi à quel point Rita a eu raison, toujours dans le rêve, lorsqu’elle a répondu à Betty :

“ Non, ce n’est pas moi ; mais je connais cette voix ”.

La suite de la séquence nous apprend enfin ce qu’est Mulholland drive, ce lieu mystérieux dont Rita se souvenait simplement qu’elle s’y rendait au moment où elle a eu son accident. C’est le lieu où vit Adam Kesher, et où, lors d’une épouvantable party hollywoodienne, Diane a vécu une ultime série d’humiliations, de la part de Camilla, d’Adam Kesher, mais aussi de la mère du cinéaste, qui se fait appeler Coco, et que nous connaissions dans la partie rêvée, avec le même surnom mais dans un autre rôle : celui d’une concierge extravagante, mais aimable et serviable. Lors de cette fête à Mulholland drive, nous voyons également apparaître, de manière furtive, la jeune femme blonde que nous connaissions dans le rêve sous le nom de Camilla Rhodes et dans le rôle d’une actrice débutante soutenue par la Mafia - ainsi qu’un étrange convive, habillé en cowboy et qui n’est autre que le cowboy.

Enfin, un ultime souvenir de Diane nous éclaire sur le sens de la clé bleue, et vient donner une dimension encore plus tragique à l’histoire que nous découvrons peu à peu : Diane se remémore le contrat qu’elle a passé avec un tueur, (le même que celui du rêve) dans un Winkie’s (le même que celui du rêve), sous les yeux de la serveuse du rêve, dont le prénom, arboré sur son badge, n’est plus Diane, mais... Betty ! La clé, explique le tueur, est le signe qui indiquera à Diane que “ le travail a été fait ” et que Camilla est bien morte.

D’autres correspondances apparaissent : le tueur qu’elle a engagé est le même que celui que nous avions vu dans le rêve se ridiculiser en assassinant trois personnes au lieu d’une pour un mystérieux agenda - un agenda qu’il a désormais entre ses mains et qui semble avoir beaucoup intrigué Diane. Enfin, la manière dont Diane condamne à mort Camilla ressemble étrangement à la manière dont la mafia impose à Adam Kesher son actrice principale : elle montre au tueur une photo, en lui disant simplement :

“ This is the girl ”.

La photo porte un nom en légende, le même que celui que portait la photo brandie par le mafieux dans le rêve : Camilla Rhodes - à cette différence prêt que le visage qui correspond à ce nom n’est plus le même : c’est désormais celui de la femme aimée, que nous connaissions, dans le rêve de Diane, sous le nom de Rita.

Les derniers plans du film nous montrent Diane, à nouveau prostrée face à sa clé bleue, dont nous connaissons désormais la signification tragique. On frappe à sa porte - probablement les deux agents de police qui la recherchent, et dont lui a parlé sa voisine. Diane est alors prise à nouveau d’hallucinations : elle voit se glisser sous sa porte deux petits gnomes, qui s’avèrent être, en modèles réduits, le couple de vieillards de la séquence d’ouverture du film, qu’on avait retrouvé aussi au début du rêve, dans la séquence de l’arrivée de Betty à Hollywood. Prise de panique, Diane fuit les deux gnomes qui lui foncent dessus, l’air menaçant, elle se réfugie dans sa chambre, ouvre le tiroir de sa table de chevet, saisit son arme et se tire une balle dans la bouche.

Le rêve était donc un rêve prémonitoire, et la mort de Diane Selwyn, une mort annoncée : nous retrouvons Diane morte, dans la même position et sur les mêmes draps roses que la Diane Selwyn du rêve – et le film s’achève comme il a commencé : sur une image en sur-impression, celle cette fois-ci des visages radieux de Diane et Camilla.

Chapitre 2 : « La véritable histoire de Diane Selwyn »