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Une fatwa contre Bové ?

À propos de l’inégalité de traitement entre les menaces de mort reçues par Robert Redeker et douze autres menaces de mort

par Collectif Les mots sont importants
21 octobre 2006

En étudiant le traitement médiatique et politique de « l’Affaire Redeker » et en le comparant, à la fois du point de vue quantitatif (la place accordée) et qualitatif (la nature des réactions) avec le traitement d’une précédente affaire de menaces de mort, le texte qui suit met en évidence une incontestable inégalité de traitement, liée à une non moins incontestable institutionnalisation de l’islamophobie. Il ne s’agit donc pas de mettre en concurrence deux combats tout aussi nécessaires l’un que l’autre, et parfaitement conciliables : le combat contre l’antisémitisme et le combat contre l’islamophobie, mais au contraire de contribuer à une approche unitaire et égalitaire du combat antiraciste.

On a parfois l’impression, quand on voit la manière dont sont médiatiquement et politiquement traitées les menaces de mort reçues par Robert Redeker, que c’est la première fois qu’un intellectuel engagé ou un homme public reçoit des menaces de mort. Or, en fouillant dans les recoins de sa mémoire puis sur le moteur de recherche google, on tombe par exemple - et ce n’est sans doute qu’un exemple parmi beaucoup d’autres - sur ceci. C’est extrait du journal Le Monde, et daté du 12 mai 2006 [1] :

« Douze balles envoyées par courrier, accompagnées d’un bristol anonyme portant cette phrase : "La prochaine n’arrivera pas par la poste." Douze parties civiles étaient présentes au procès de Raphaël Schoemann, qui comparaissait devant le tribunal correctionnel de Paris, jeudi 11 mai. Les propalestiniens radicaux voisinaient avec quelques figures des réseaux franco-arabes, notamment Gilles Munier, secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes. Les personnalités, parmi lesquelles le député européen (Verts) Alain Lipietz, le dirigeant altermondialiste José Bové ou le cinéaste israélien Eyal Sivan, s’étaient fait représenter [2].

C’est un mail envoyé à l’une des parties civiles qui a permis de remonter jusqu’à ce retraité de 65 ans, marié et père de deux enfants, au casier judiciaire vierge, qui voulait s’en prendre à des personnes qu’il estimait "antisémites" en raison de leurs écrits sur le conflit israélo-palestinien. Raphaël Schoemann signait ses mails "Nadine Mouk", une formule qui signifie en arabe dialectal : "Maudite soit la religion de ta mère."

Le prévenu ne conteste pas les faits. "J’ai choisi mes victimes en raison de leurs liens avec l’extrême droite, déclare-t-il. Ils se sont tous livrés à des déclarations à caractère antisémite [3]
. J’ai essayé de saisir la Licra. Sans résultat. Je ne voyais pas d’autre issue. Mais cela n’a pas suffi. Ils n’ont pas assagi leur propos."

"Je n’avais aucune intention de passer aux voies de fait, surtout avec des armes", assure-t-il. Pourtant, des armes à feu, les enquêteurs en ont trouvé chez Raphaël Schoemann : un véritable arsenal, et notamment un fusil à répétition SIG et un revolver Smith et Wesson, deux armes interdites à la vente en France et acquises illégalement en Suisse, en décembre 2003, quelques mois après l’envoi des courriers. "J’utilisais ces armes pour tuer des nuisibles dans la propriété de mes parents, ou dans mon club de tir", se défend le prévenu.

"Nous avons frôlé un massacre, du genre de la tuerie de Nanterre" [4], estime Maître Mylène Stambouli, avocate d’Alain Lipietz. "A partir du moment où l’on prend des positions aussi tranchées sur le conflit israélo-palestinien, on prend le risque de recevoir des menaces de cet ordre", avance l’avocat de la défense, Me David Sellam [5]

Le parquet a requis douze mois de prison avec sursis, avec obligation d’indemnisation des victimes. Jugement le 22 juin. »

Le verdict sera finalement de 10 mois de prison avec sursis et 1 euro de dommages et intérêts pour chacune des douze victimes.

Nous verrons, dans les mois qui viennent, à quelle peine sera condamné l’auteur du mail de menaces envoyé à Robert Redeker - qui, rappelons-le, n’était lié à aucune organisation et ne possèdait chez lui aucun arsenal guerrier. Nous verrons alors si la Justice respecte le principe d’égalité de traitement. Nous savons d’ores-et-déjà, en revanche, que le « Jugement médiatique » fonctionne à deux poids, deux mesures : sur le site pressedd.com, référençant les archives des agences de presse et de l’ensemble de la presse quotidienne nationale, on trouve


- 4 dépêches et 6 articles de presse pour toute l’année 2003 sur les menaces reçues par Eyal Sivan ;

- 8 dépêches et 1 article de presse pour toute l’année 2003 sur les menaces reçues par José Bové ;

- rien du tout sur les menaces reçues par Monique Chemillier-Gendreau et Alain Lipietz ;

- 5 dépêches et 4 articles en mai 2006 sur le procès opposant Raphaël Schoemann à ses douze victimes ;

- 68 dépêches et 102 articles de presse consacrés à Robert Redeker en seulement quatre semaines.

La série des douze menaces de mort envoyées par Raphaël Schoemann aura donc été une non-affaire : ni tempête médiatique, ni mobilisation générale pour la liberté d’expression, ni montée en généralité et interpellation du « Judaïsme » ou du « Sionisme ». Aucun quotidien n’aura jugé utile de poser en « Une » la question « Peut-on encore critiquer Israël ? » (alors que Libération et beaucoup d’autres médias ont titré « Peut-on encore critiquer l’Islam ? » à l’occasion de l’affaire Redeker). La solidarité professionnelle, syndicale, politique, intellectuelle aura été moins massive et surtout beaucoup moins bruyante et solennelle. Une pétition de soutien à Eyal Sivan a certes été lancée sur internet par les cinéastes Jean-Louis Comolli, Frédéric Goldbronn et Abraham Segal [6], mais elle n’a bénéficié d’aucune médiatisation et n’a recueilli aucune signature de « célébrité » : pas un BHL, pas un Philippe Val, pas un Michel Onfray pour soutenir en bloc, « sans réserve » et « sans condition » les 12 personnes menacées de mort, « quoi qu’elles aient pu dire ou écrire ». Pas un Yves Calvi, pas un Guillaume Durand, pas un Marc Weitzmann pour sommer « les Juifs » ou « les sionistes modérés » de prouver leur modération en manifestant un soutien inconditionnel non seulement à José Bové, Alain Lipietz ou Eyal Sivan, mais aussi à Mondher Sfar ou Ginette Skandrani - et c’est tant mieux : pourquoi en effet chaque Juif serait-il comptable des errements de l’un (ou même de plusieurs) de ses « co-réligionnaires » ou de ses « défenseurs » [7]. ?

Le problème, c’est que cette distinction élémentaire entre l’individu, la poignée d’individus et la totalité du groupe (religieux, ethnique, national...) ne se fait plus lorsque l’individu ou la poignée d’individus fautifs est musulman(e) :

- l’acte répréhensible quitte la page des « Brèves », « Dépêches » ou « Faits divers » pour envahir les pages « Société » et les pages « Débats », puis la « Une » et les plateaux de télévision, « chez FOG » [8], chez Calvi et chez Guillaume Durand ;

- un mail anonyme, lorsque l’auteur est présumé musulman, est rebaptisé « Fatwa » [9], et ce n’est plus un individu qui est en cause, mais « l’Islam » dans son entier ;

- les animateurs de débats sortent de leurs gonds et parlent avec leurs tripes : ils somment les musulmans de « soutenir sans réserves » le professeur islamophobe, et ils les accusent de complaisance avec « la Fatwa » s’ils émettent la moindre critique sur le texte de Redeker ;

- la peur et la haine deviennent palpables : les sociologues, anthropologues et politistes qui tentent de garder la tête froide sont, comme Olivier Roy chez Guillaume Durand, quasi-insultés lorsqu’ils tentent de contrer les amalgames et de rappeler cette vérité élémentaire : « l’Islam » recouvre des formes de religiosité et des modes de vie d’une grande diversité [10] ;

- enfin [11], un jeune écrivain branché (un certain Marc Weitzmann, chef de rubrique à l’hebdomadaire Les Inrockuptibles) se sent autorisé à stigmatiser ces musulmans soi-disant modérés qu’on ne voit pas manifester dans les rues pour la défense de Redeker...

Pour résumer :

- d’un côté : douze balles réelles accompagnées de menaces de mort, sont adressées à douze personnalités opposées à la politique israélienne [12] par un défenseur auto-proclamé des Juifs qui s’avère détenir chez lui un véritable arsenal guerrier : tout le monde laisse la police enquêter et la Justice trancher, en gardant la tête froide.

- de l’autre : un mail de menaces de mort est envoyé à un intellectuel islamophobe par un défenseur auto-proclamé des Musulmans - et ce mail suffit à déclencher une tempête médiatique, à mobiliser toute l’aristocratie intellectuelle et à remettre sur la sellette toute la communauté musulmane.

En d’autres termes : si l’antisémitisme n’a pas disparu, nous pouvons néanmoins nous réjouir du fait qu’il n’existe plus en France d’antisémitisme systémique et légitime comme il en existait un dans les années 30 [13]. Il y a en revanche bel et bien un racisme systémique et légitime, comparable à l’antisémitisme des années 30, à l’encontre des musulmans [14]. Il serait temps d’en prendre la mesure, et de le combattre.

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Xavier Ternisien, « Les balles et lettres de menace d’un retraité obsédé par l’antisémitisme », Le Monde, 12-13/05/2006

[2] Note du collectif Les Mots Sont Importants : La liste complète des personnes ayant reçu les menaces de mort de Raphaël Shoemann est la suivante : Eyal Sivan, Isabelle Coutant-Peyre, Ginette Hess-Skandrani, Maria Poumier, Lucien Bitterlin, Monique Chemiller-Gendreau, Alain Lipietz, Gilles Munier, José Bové, Annie Coussemant, Mondher Sfar, Jean-Claude Willem

[3] Note du Collectif Les Mots Sont Importants : C’est évidemment totalement faux. Si certaines des cibles de Raphaël Schoemann (par exemple Ginette Skandrani, Maria Poumier ou Mondher Sfar) sont engagés dans de véritables dérives antisémites ou négationnistes, d’autres sont tout simplement des opposants résolus à la politique israélienne, qui n’ont pas le moindre lien avec l’antisémitisme - si ce n’est sur le mode du combat contre l’antisémitisme. C’est notamment le cas d’Eyal Sivan, de Monique Chemillier-Gendreau, d’Alain Lipietz et José Bové. Pour ce qui est d’Isabelle Coutant-Peyre, Lucien Bitterlin,Gilles Munier, Annie Coussemant et Jean-Claude Willem, nous ne les connaissons pas et ne pouvons donc dire s’ils ont ou non tenu des propos antisémites. Ceci étant dit, quand bien même l’un ou plusieurs de ces gens auraient tenu des propos antisémites, cela ne justifierait aucunement des menaces de mort, de même que le racisme antimusulman de Robert Redeker ne justifie aucunement les menaces de mort qu’il a reçues.

[4] Note du Collectif Les Mots Sont Importants : à Nanterre, le 26 mars 2002, un forcené s’est introduit dans le Conseil municipal de Nanterre et a ouvert le feu. Neuf personnes ont été tuées, quatorze grièvement blessées.

[5] Sic !!! Imaginons les réactions si les menaces de mort reçues par Robert Redeker étaient justifiées de la sorte par le contenu plus que « tranché » de sa tribune du Figaro.

[6] Pétition de soutien au cinéaste Eyal Sivan :

Notre ami et collègue Eyal Sivan, cinéaste israélien installé en France, a reçu dernièrement une lettre contenant une balle de 22 mm avec ces mots : « La prochaine n’arrivera pas par la poste ».

Après une longue série de menaces et d’insultes proférées par téléphone, l’envoi de cette balle marque une nouvelle étape dans la campagne d’intimidations et de calomnies lancée contre Eyal Sivan par l’extrême-droite pro-israélienne. Ce sont les mêmes, sans doute, qui, il y a quelques mois, attaquaient à Paris un cortège de Shalom Arshav et blessaient grièvement à coups de couteau un commissaire de police. Affaire sans suite jusqu’à aujourd’hui...

Parce que nous sommes attachés à l’établissement d’une paix juste au Proche-Orient, nous ne pouvons tolérer que certains tentent par des méthodes violentes d’empêcher le dialogue entre Israéliens et Palestiniens, comme nous ne pouvons accepter le climat de terrorisme intellectuel sur lequel s’appuient ces méthodes. Nous condamnons l’assimilation systématique de la critique du gouvernement israélien actuel avec des manifestations d’antisémitisme.

Nous réaffirmons notre pleine solidarité à Eyal Sivan et nous demandons à la Justice de tout mettre en oeuvre pour placer les auteurs de ces actes hors d’état de nuire.

Premiers signataires : Jean-Louis Comolli (cinéaste) ; Frédéric Goldbronn (cinéaste) ; Abraham Segal (cinéaste)

[7] L’article du Monde ne donne pas de précisions sur le rapport qu’entretenait Raphael Schoemann avec « le judaïsme ». Mais quel que soit ce rapport, Raphael Schoeman a agi au nom des Juifs, au nom de leur défense contre l’antisémitisme, comme le jeune orléanais qui a menacé Robert Redeker a agi au nom des musulmans, au nom de leur défense contre l’islamophobie

[8] Franz-Olivier Giesbert

[9] Sur l’usage fallacieux de ce terme, cf. J. Richaud, « Robert Redeker : il n’y a jamais eu de fatwa ». L’idée de fatwa est en fait le produit d’un amalgame entre des mails de menaces anonymes et une condamnation publique du texte de Robert Redeker par le Cheikh Youssef Al Quradami. C’est Caroline Fourest qui, parmi les premières, a lancé la campagne de désinformation, en prétendant que le Cheikh Al Quradami avait prononcé une « fatwa mondiale » désignant Robert Redeker à la « vindicte » de millions de musulmans (SIte Prochoix.org, 25/09/2006). Affirmation reprise par Michel Onfray dans l’appel qu’il a lancé en faveur d’un « soutien inconditionnel » à Robert Redeker : « Le cheikh islamiste Youssef al-Qaradawi a livré Robert Redeker à la vindicte des fous de Dieu. » À trois reprises dans cet Appel, Robert Redeker est décrit comme la victime d’une « fatwa ».

La réalité est tout autre :

- Youssef Al-Qardaoui a en réalité parlé moins d’une minute de l’affaire

- il n’a même pas cité le nom de Robert Redeker

- il s’est contenté d’appeler les téléspectateurs à « protester d’une manière sage contre les propos du Pape Benoît XVI et l’auteur de l’article du Figaro » 

- il a également appelé à « ne pas donner l’image de musulmans violents dont les médias occidentaux sont friands »

[10] Olivier Roy a également été sommé par Guillaume Durand de « reconnaître » qu’« aucun pays musulman n’est une démocratie » et que « par conséquent », « l’Islam » est incompatible avec la démocratie ; lorsqu’il a voulu faire remarquer que les obstacles à la démocratisation dans lesdits « pays musulmans » sont d’ordre économique et géo-politique, et que tous les pays du Tiers-Monde, musulmans ou pas, connaissent le même déficit démocratique, Guillaume Durand l’a violemment - et à deux reprises - interrompu en lui reprochant de « noyer le poisson ».

[11] Toujours sur le plateau de Guillaume Durand.

[12] Dont quelques racistes, mais aussi d’incontestables antiracistes.

[13] Le caractère systémique et légitime (au sens sociologique de : communément considéré comme légitime) de ce racisme se mesurant précisément au fait qu’il va alors de soi, pour la majeure partie de la population, et surtout pour la majeure partie du monde médiatique et politique, que les méfaits d’un Juif impliquent l’ensemble des Juifs et posent la fameuse « question juive ». Cf. J.-P. Sartre, Réflexions sur la question juive, Folio essais

[14] Au sens où, précisément, il va de soi, pour la majeure partie de la population, et surtout pour la majeure partie du monde médiatique et politique, que les méfaits d’un musulman implique l’ensemble des musulmans et posent la fameuse « question de l’Islam »