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Un devoir de réserve à géométrie variable

À propos de l’Affaire Bruno Guigue et de la non-affaire Goasguen

par Collectif Les mots sont importants
24 mars 2008

Nous apprenons, ce dimanche 23 mars, qu’un sous-préfet vient d’être expéditivement limogé pour avoir publié sur le site Oumma.com une tribune considérée par sa hiérarchie comme « violemment anti-israélienne ».

La dépêche qui suit, ainsi que la tribune mise en cause, montrent bien ce que recouvre cette formulation savamment équivoque :

« Paris (Afp). Le sous-préfet de Saintes (Charente-Maritime), Bruno Guigue, a été limogé après avoir publié une tribune "violemment anti-israélienne" sur le site internet Oumma.com, a-t-on appris samedi auprès du ministère de l’Intérieur. Dans une tribune publié le 13 mars, M. Guigue estime notamment qu’Israël est "le seul Etat au monde dont les snipers abattent des fillettes à la sortie des écoles". Il ironise également sur les "geôles israéliennes, où grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer pendant Shabbat". La ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, a "été mise au courant mercredi du contenu de cette tribune et a immédiatement décidé de mettre fin aux fonctions" de M. Guigue, a-t-on indiqué au ministère de l’Intérieur, sans fournir plus de précision. »

On le voit :

- si le propos de Bruno Guigue peut être qualifié de « violent », ce n’est en aucun cas au sens d’un appel à la violence physique contre des personnes, mais au sens d’une critique virulente, ciblant des actes objectivement odieux (bombardements, torture) ;

- si le propos est effectivement « anti-israélien », ce n’est pas le peuple israélien dans sa globalité qui est visé, mais un État, et la politique qu’il mène.

Ce qui vient donc d’être sanctionné – et, pour le coup, violemment sanctionné – n’est donc pas un « dérapage raciste », mais bel et bien une expression politique légitime, que notre Constitution est censée protéger.

Cette atteinte scandaleuse à la liberté d’expression prend tout son relief quand on la rapporte à un autre scandale, advenu quelques jours auparavant, le 11 mars 2008 : les déclarations « anti-palestiniennes » du député UMP Claude Goasguen, sur le parvis de la Place de la République [1] :

« Comment vous dire la honte qui nous parcourt quelquefois, lorsque nous savons qu’à Sdérot, où j’étais la semaine dernière, on subit, quotidiennement, les agressions d’un peuple sauvage, de terroristes épouvantables ! »

Contrairement aux propos « anti-israéliens » de Bruno Guigue, cette diatribe « anti-palestinienne » ne vise pas seulement un ou plusieurs actes précis (comme l’attentat de la Yeshiva Merkaz Harav à Jérusalem), qu’on a parfaitement le droit de dénoncer violemment ; elle vise, au-delà, tout un ensemble de personnes qui ne sont pas partie prenante de ces actes. Elle stigmatise même, explicitement, tout un Peuple : le peuple palestinien – en usant, qui-plus-est, d’un terme très chargé : « sauvage » [2]

En d’autres termes, là où le propos « anti-israélien » de Bruno Guigue relève du droit constitutionnel et inaliénable à la critique d’un État et d’une politique, le propos « anti-palestinien » de Goasguen relève indiscutablement de la provocation à la haine raciale, passible en théorie d’un an de prison, de 45000 euros d’amende et d’un an de privation des droits civiques.

C’est pourtant Bruno Guigue qui a été sanctionné, avec une rapidité (trois jours après que la ministre ait pris connaissance de ses propos) et une rigueur (un pur et simple limogeage, sans autre forme de procès) qu’on aimerait voir s’appliquer face aux propos racistes, en particulier lorsqu’ils sont tenus sur la place publique par des représentants élus du peuple français, des enseignants ou des hommes de loi.

Car telle est bien la situation de Claude Goasguen : député UMP, chargé de conférences à HEC et avocat à la Cour d’appel de Paris, il a tenu des propos indiscutablement racistes (puisque rabaissant tout un peuple au rang de sauvages) en plein Paris, devant une foule rassemblée qui-plus-est Place de la République ! Or, plus de dix jours après les faits, aucune sanction n’est venue : ni limogeage, ni blâme, ni avertissement – ni à l’Assemblée nationale, ni à HEC, ni à la Cour d’Appel de Paris. Pas même une sanction sociale : ni scandale médiatique [3], ni réaction indignée de la classe politique – même l’opposition de gauche n’a pas jugé utile de porter l’affaire sur la place publique. Pas même un communiqué des associations antiracistes : ni SOS Racisme, ni la LICRA, ni le MRAP. Seules des associations de soutien au peuple palestinien, comme le CAPJPO et des médias alternatifs, comme Oumma.com ou le site des Indigenes de la Republique, ont réagi.

Imaginons maintenant la situation inverse :

- Un sous-préfet qui, dans un article, s’en serait pris avec virulence aux attentats palestiniens : se serait-on inquiété de son manquement au devoir de réserve, et l’aurait-on limogé pour cela ?

- Un député, par ailleurs avocat à la Cour d’Appel de Paris, qui aurait publiquement qualifié le peuple israélien de « peuple de sauvages, d’abominables tueurs d’écolières » : les médias, les associations antiracistes, l’opposition de gauche, ses autorités de tutelle, ses amis politiques, même, l’auraient-ils laissé à ce point tranquille ?

On rétorquera sans doute – tel est l’argument du Ministère de l’Intérieur – que Bruno Guigue était, en tant que haut fonctionnaire, tenu au devoir de réserve, auquel Claude Goasguen ne saurait être tenu puisqu’il est un homme politique. Ce paramètre peut effectivement entrer en ligne de compte, mais en prenant bien soin de remarquer aussi

- que Bruno Guigue ne s’est pas prononcé sur la politique de son ministère de tutelle (le Ministère de l’Intérieur) mais sur une question de politique étrangère ;

- qu’il ne l’a pas fait en qualité de sous-préfet, mais en tant qu’intellectuel, auteur de livres et d’articles sur la question évoquée [4].

Il faudrait aussi vérifier si, par le passé, on a déjà été aussi regardant quant aux « manquements au devoir de réserve » de la part de sous-préfets, et le cas échéant, si les autres sous-préfets fautifs ont été sanctionnés aussi durement – Jean-Claude Lefort vient de montrer, dans un article publié par Oumma.com, que ce n’était pas le cas.

Et il faudrait en tout état de cause souligner une nouvelle manifestation, particulièrement écoeurante, d’un « Deux poids deux mesures » que tout le monde peut observer, mais qu’il est difficile de dénoncer sans se faire accuser de paranoïa ou de complotisme. Car, quand bien même l’article de Bruno Guigue pourrait sans abus de langage être qualifié de manquement au devoir de réserve, et quand bien même le sous-préfet pourrait sans abus de pouvoir être limogé pour ce manquement, il reste que la provocation à la haine raciale est un délit autrement plus grave, et que Claude Goasguen, comme bien d’autres palestinophobes, arabophobes, islamophobes ou négrophobes (Philippe de Villiers, Philipe Val, Sylvie Noachovich, Claude Imbert, Alain Finkielkraut, Oriana Fallacci, Michel Houellebecq, Maurice Dantec...), bénéficie pour ce délit d’une totale impunité.

Il est même invité, comme si de rien n’était, à commenter l’actualité politique, ce dimanche 23 mars sur France 5, à l’émission Ripostes. Tant pis pour les Palestiniens.

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Face à une foule de près d’un millier de personnes, rassemblées en réaction à l’attentat de la Yeshiva Merkaz Harav, à Jérusalem

[2] Joint par le site « Rue 89 » pour s’expliquer, Claude Goasguen se défend d’avoir visé le peuple palestinien, et prétend n’avoir ciblé que les auteurs des attentats. Cette « mise au point » ne tient évidemment pas : le mot peuple n’a jamais désigné des groupes politiques, militaires ou para-militaires organisés ; il désigne toujours une entité bien plus large, regroupant des individus partageant un même sol et/ou une même langue et/ou une même référence religieuse, politique ou nationale et/ou une même conscience d’être un peuple.

[3] La presse a été remarquablement discrète sur l’événement. Saluons malgré tout le site Rue 89, qui a relayé l’information, et contacté Goasguen pour lui demander de s’expliquer : cliquer ici

[4] Bruno Guigue est notamment l’auteur de Proche-Orient : la guerre des mots et Les origines du conflit israélo-arabe, ainsi que de nombreux articles sur le site Oumma.com. C’est ainsi qu’il est présenté dans l’article incriminé par sa hiérarchie. Contrairement, par exemple, à Robert Redeker, qui avait signé sa fameuse tribune islamophobe dans Le Figaro en tant que « professeur de philosophie », en mentionnant même son lycée de rattachement. Ce manquement au devoir de réserve lui avait été reproché dans un premier temps par son ministre de tutelle Gilles de Robien, avant que ce dernier, sous la pression politique et médiatique, ne se rallie au consensus aveuglément pro-Redeker. Cf. « Injures et menaces : pas en notre nom ! ».