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Diane et Camilla

Mulholland drive : la clé des songes (Chapitre 6)

par Pierre Tevanian
25 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy, nous publierons ce weekend, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00. Ce septième et avant-dernier chapitre propose quelques éclaircissements sur la détresse de Rita, la vitalité de Betty, la scène d’amour, le spectacle du club "Silencio" et les chansons de la séance de casting...

Chapitre précédent : « Problèmes d’identité »

Après avoir fait revenir Camilla dans le monde des vivants, après lui avoir fait perdre sa “ part maudite ” symbolisée par son nom, après s’être débarrassée du fardeau de souffrance et de culpabilité qui accompagnait le nom de Diane Selwyn, le travail onirique peut passer aux choses sérieuses : la réécriture de l’histoire.

Toutes les conditions sont désormais réunies pour que l’histoire d’amour ait lieu, sous la forme idéalisée qui convient à l’imaginaire hollywoodien de Diane Selwyn, et qui compense les frustrations, les blessures narcissiques et les souffrances qui ont jalonné la relation de Diane et Camilla dans la réalité.

À ce stade, les correspondances entre le rêve et la réalité obéissent à une logique très simple : tout se rejoue à l’envers. Diane était malheureuse ; Betty sera radieuse. Diane était passive, reléguée à la place du spectateur impuissant (successivement du baiser de Camilla et Adam, de celui de Camilla et l’inconnue, de l’annonce du mariage) ; Betty sera au contraire l’élément actif, dynamique, entreprenant du couple qu’elle forme avec Rita. C’est elle qui insistera pour mener l’enquête sur “ l’accident qui a eu lieu à Mulholland drive ”, et pour téléphoner à la police puis à la mystérieuse “ Diane Selwyn ” dont se souvient Rita ; c’est elle encore qui osera sonner chez la voisine de cette Diane Selwyn ; c’est elle enfin qui prendra l’initiative de passer par la fenêtre pour pénétrer chez Diane Selwyn. Il en va de même lors de l’audition chez Bob Brooker, et dans tout le rêve : c’est Betty qui mène le jeu, et Rita ne fait que suivre - alors que, dans la réalité, Camilla a toujours été sûre d’elle et de son charme, souveraine, dominatrice, voire manipulatrice, et elle n’a eu qu’à passer un coup de téléphone à Diane - puis la prendre par la main [1] - pour que celle-ci accoure à Mulholland drive se faire humilier une fois de plus.

Rita, quant à elle, apparaît tout au long du rêve comme une beauty in distress, littéralement diminuée par l’accident de voiture que lui a fait vivre le rêve : amnésique, passive, craintive, “ larguée ”, elle a besoin de Betty pour la recueillir, la soigner, la consoler et la protéger [2]. Ce que nous devons bien entendu traduire tout autrement : c’est Diane qui a besoin de penser que Rita (alias Camilla) a besoin d’elle.

C’est cette inversion de la relation de dépendance qui constitue la véritable revanche de Diane. La détresse que Camilla lui a fait vivre dans la réalité, elle la lui fait vivre à son tour dans le rêve - à ceci près que, revanche ultime, elle se montre magnanime et lui accorde une compassion que Camilla ne lui a jamais accordée dans la réalité. Là où Camilla représentait la force sans la pitié, la puissance de séduction insensible aux ravages qu’elle peut causer chez l’autre, Diane choisit d’incarner la force tempérée par la compassion, la bienveillance et le véritable amour. Là où Camilla, le jour de la fête chez Adam Kesher, a laissé le piège de Mulholland drive se refermer implacablement sur Diane [3], le rêve fait revivre à Rita la même arrivée angoissante à Mulholland drive, mais en introduisant un deus ex machina (l’accident de voiture) qui lui permet d’échapper au pire (le meurtre). Et là où Camilla, après l’avoir quittée, a laissé Diane seule avec sa souffrance, Betty offre à Rita un toit [4], une couverture [5], son aide [6] puis son amour [7].

Enfin, pour que la revanche de Diane soit complète, Rita ne sort de sa torpeur que pour manifester à Betty sa reconnaissance, puis son amour. Lorsqu’elle se réveille de sa sieste, elle demande pardon pour son intrusion dans la maison de Tante Ruth - et pour Diane qui dort, ces mots (“ I’m sorry ”) sonnent comme un triomphe : cette femme qui l’a fait tant souffrir présente ses excuses [8].

La cruauté de Camilla est d’ailleurs rachetée une seconde fois dans la séquence de la nuit d’amour, lorsque Rita dit à Betty :

“ Thank you for everything ”

(“ Merci pour tout ”).

Là encore, Rita fait ce que Camilla n’a jamais daigné faire dans la réalité : valoriser Diane, lui rendre un peu de l’amour qu’elle a reçu d’elle, au lieu de la quitter de la manière la plus brutale qui soit.

Enfin, l’incroyable douceur de cette nuit d’amour est également le produit d’un travail de réécriture : car si l’on en juge à la seule scène érotique réelle qui nous est donnée à voir, et qui peut faire pendant à la nuit d’amour rêvée (la scène de la rupture sur le canapé vert), la relation qu’ont vécu dans la réalité Diane et Camilla a été froide et dénuée de toute douceur. Elle semble même avoir été d’une grande violence : Diane, rejetée par Camilla, la menace (“ Ne dis plus jamais ça ! ”) et tente presque de la violer. Et si, dans le rêve, au cours de cette nuit d’amour extatique, Betty répète à deux reprises : “ I’m in love with you ”, sans doute est-ce aussi parce que, précisément, dans la réalité, ces paroles ont manqué. (dans le souvenir de Diane, Camilla se contente de lui dire "Tu me rends dingue" ("You drive me wild").

“ Silencio ! ”
(Une parole manquante)

Cette dernière hypothèse expliquerait pourquoi la transition entre le rêve idyllique (qui s’achève sur une nuit d’amour extatique entre Betty et Rita) et la triste réalité (le réveil de Diane) se passe dans un club nommé Silencio.

Le nom de ce club, ainsi que le chant de Rebekka Del Rio en playback, indiquent en effet qu’il y a, dans l’histoire de Diane, un problème de parole et de silence. C’est ce que semble indiquer aussi la pancarte Sunset boulevard qui apparaît au début du rêve - car Sunset Boulevard est le titre d’un film racontant l’histoire d’une star du cinéma muet, reléguée dans l’oubli par l’arrivée du parlant.

La signification de l’ensemble commence à se faire jour lorsqu’on prête attention à la chanson interprétée dans le rêve par Camilla Rhodes, lors de l’audition pour L’Histoire de Sylvia North : I told every little star :

“ I told every little star,

just as sweet I think you are,

Why haven’t I told you ? ”

(“ J’ai dit à toutes les étoiles

à quel point je te trouve adorable

Pourquoi ne te l’ai-je pas dit à toi ? ”)

En rêvant qu’une femme nommée Camilla Rhodes prononce ces mots en regardant Betty, son alter ego [9], Diane peut s’imaginer que cette fois-ci, c’est bien la vraie Camilla Rhodes qui lui parle, et qu’elle lui dit en substance ceci : si je ne t’ai jamais dit que je t’aimais [10], c’est seulement par timidité  ; mais je t’aime.

Les paroles de la chanson permettent aussi à Diane de s’imaginer que Camilla avait parlé de sa relation avec elle à toutes les étoiles, autrement dit : à toutes les stars, à tout le gotha hollywoodien - alors que dans la réalité, la relation homosexuelle de Diane et Camilla est très probablement restée “ dans le placard ”.

Et le couplet suivant, lui aussi, semble réaliser un coming out qui n’a jamais eu lieu :

“ Friends ask me : am I in love ?

I always answer Yes

Might as well confess

If the answer’s yes”

(“ Mes amis me demandent si je suis amoureuse

Je leur réponds toujours oui

Autant le leur avouer

Si la réponse est oui ”)

Autre détail significatif : à la bande très masculine de vieux “ ringards ” répugnants qui entoure Bob Brooker lors de l’audition de Betty, s’oppose un couple de femmes, probablement lesbien : Linney James et son assistante Nikki. C’est ce couple de femmes qui libère littéralement Betty des mains de l’onctueux Wally Brown et du libidineux Woody Katz, en lui expliquant qu’elle vaut mieux que ça.

La revanche, ici encore, est double : tandis que, dans la réalité, les femmes sont les victimes (Diane humiliée, abandonnée, au bord du suicide ; Camilla assassinée), le rêve nous montre des femmes qui mènent le jeu : Linney James est présentée clairement comme étant un agent de casting d’une tout autre envergure que Wally Brown [11] ; et cette agent de casting dont l’avis fait manifestement autorité à Hollywood assure Betty qu’elle est elle aussi d’une toute autre envergure, et que Bob Brooker, Woody Katz et Walli Brown ne la méritent pas.

Ensuite, le couple que forment Linney James et Nikki est une revanche sur l’ordre hétérosexiste : lorsque Linney, hilare, finit par confier à Betty qu’elle est l’ex-femme de Walli, les regards entendus que lance Nikki laissent deviner que c’est pour partir avec elle que Nikki a quitté Walli. Linney James est en cela modèle pour Betty, qui est sur le point de faire la même chose : quitter un homme qui la désire (Adam Kesher, qui est tombé amoureux d’elle dès le premier regard) pour rejoindre une femme (Rita, qui l’attend dans la maison de Tante Ruth). Cette vague d’abandons d’hommes par des femmes qui préfèrent rester entre elles est évidemment une revanche sur une réalité tout autre : dans la réalité, c’est au contraire une femme (Camilla) qui a quitté une autre femme (Diane) pour rejoindre le droit chemin hétérosexuel, conjugal et hollywoodien.

La chanson de Camilla Rhodes se conclut par un retournement :

“ Maybe you may know it too,

oh my darling if you do,

Why haven’t you told me ? ”

(“ Peut-être que toi aussi tu le sais,

oh mon amour si c’est le cas,

Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? ”)

Par ces mots, Camilla Rhodes s’adresse toujours à Betty qui est en train de la regarder. Diane s’offre donc la revanche de voir Camilla lui confier que si elle ne lui a jamais dit qu’elle l’aimait, c’est tout simplement parce qu’elle non plus ne le lui a pas dit. Mais il aurait suffit que l’une d’entre elles ose se lancer pour que l’autre se déclare aussi. On peut alors comprendre la fin de la séquence comme une revanche ou un rattrapage : tout comme lors de l’audition chez Bob Brooker, Betty évite de refaire l’erreur que Diane a commise dans la réalité. En l’occurrence, les paroles de la chanson rappellent à Betty que Rita l’attend : suivant le conseil de la chanson (“ Why haven’t you told me ? ”, “ pourquoi ne me l’as-tu pas dit (que tu m’aimes) ? ”), Betty court retrouver l’être aimé et lui dire ce que, dans la réalité, elle n’a jamais osé lui dire directement - c’est ainsi que s’explique le fait que, lors de la merveilleuse nuit d’amour qui a lieu peu de temps après, Betty répète à deux reprises :

“ I’m in love with you ”.

Cette répétition s’explique par le fait qu’il y a un vide à combler : dans la réalité, de la part de Diane comme de la part de Camilla, cette parole a été manquante.

Il y a donc une parole qui a manqué, mais il y a aussi une parole en trop, celle que Diane regrette : la fameuse phrase fatidique, “ this is the girl ”, accompagnant la photo de Camilla. Le nom Silencio donné au club peut de ce point de vue être entendu comme une expression du regret de Diane, le regret d’avoir proféré cette phrase.

Enfin, ces paroles manquantes ou en trop expliquent sans doute la manière singulière dont Diane se tue (et dont, avant cela, elle rêve, anticipe, prémédite sa propre mort) : pour n’avoir jamais dit ce qu’elle devait dire (“ I’m in love with you”), et pour avoir dit ce qu’il ne fallait surtout pas dire (“ This is the girl ”), Diane se punira par où elle a péché, en se tirant une balle dans la bouche.

Chapitre 8 : « La revanche prise sur Hollywood et sur Adam Kesher »

Notes

[1] Séquence de l’arrivée de Diane à Mulholland drive

[2] Cf. par exemple la séquence où elle s’endort et où Betty vient la recouvrir délicatement d’un manteau, ou encore la séquence où Rita fond en larmes en se rendant compte qu’elle n’a pas retrouvé la mémoire

[3] Séquence de la fête à Mulholland drive

[4] Séquence de l’accueil de Rita dans la maison de Tante Ruth

[5] Séquence de la sieste de Rita : Diane pose délicatement une couverture sur le corps de Rita

[6] Séquences des coups de téléphone à la police et à Diane Selwyn, séquence de la visite à Sierre Buonita

[7] Séquence de la nuit d’amour

[8] Ce “ I’m sorry ” du rêve est d’autant plus nécessaire que, dans la réalité, non seulement Camilla ne s’est jamais excusée du mal qu’elle a fait à Diane, mais elle a même pris un malin plaisir à la faire souffrir. Pire encore : c’est Diane, l’offensée, qui a dû prononcer ces mots : “ I’m sorry ” (à cause de son retard, que Coco lui rappelle avec insistance) le soir où, à la fête de Mulholland drive, elle a subi les pires offenses.

[9] La chanteuse regarde en direction d’Adam Kesher, et Betty se trouve dans l’axe de son regard, juste derrière le cinéaste.

[10] Dans la réalité, Camilla Rhodes semble s’être contentée de dire : “ You’re driving me crazy ” (“ tu me rends folle ”). Cf. la réminiscence de la rupture sur le canapé.

[11] Wally la présente comme quelqu’un qui lui a fait “ l’honneur ” d’une visite, et lorsqu’elle s’en va, il l’invite avec insistance à “ repasser ” quand elle veut.