Accueil du site > Appels, hommages et fictions > Fictions > Dix euros

Dix euros

Nouvelle

par Mustapha Kaouah
31 juillet 2007

Il avait décidé de se coucher tôt. Vers 19h30, il avait pris un bain bien chaud, s’était rasé de près, parfumé et avait enfilé un pyjama propre. Marc avait le lendemain matin à 8h30 précises un rendez-vous très important…

Ce rendez-vous devait se tenir à un endroit de la ville relativement éloigné de son domicile. Pour ne pas être en retard et aussi pour être en bonne forme, il avait prévu de se mettre très tôt au lit. Donc vers 20h30, Marc s’est couché toutes lumières éteintes sans même attendre sa femme. Elle comprendra certainement car ce n’est pas tous les jours que son mari décroche un entretien d’embauche. Cela faisait dix-sept mois qu’il était sans travail. D’ailleurs, ces derniers temps, elle sentait que Marc avait tendance à s’énerver très vite, et à ne plus savoir comment occuper ses journées. Lui aussi savait que sa femme était chagrinée, c’est pour cela qu’il s’était bougé un peu plus et avait fini par avoir ce premier entretien.

Avant de dormir, Marc n’oublia pas de régler son réveil à sept heures précises. Habituellement, l’appareil reste toujours réglé sur onze heures mais Marc se lève toujours cinq minutes avant la sonnerie car il déteste le bruit aigu du réveil électronique. Une fois le bouton bloqué, il a aussi pour habitude de jeter un coup d’œil sur la table de nuit. Tous les matins, avant de rejoindre son boulot, sa femme lui laisse un billet de dix euros. Cet argent permet à Marc d’acheter son paquet de cigarettes, de boire un coup au bistrot du coin, de prendre le pain avant d’aller chercher les enfants à l’école et les faire manger à midi. Ce soir, Marc était soulagé d’échapper à ce rituel quotidien qui, sans être fastidieux, n’est pas moins une routine dans laquelle il s’est complaisamment englué ces derniers temps.

Donc, demain réveil matinal, transports en commun, foule des grandes gares. Un autre environnement que Marc a longtemps fréquenté mais qui depuis presque deux ans ne fait plus partie de son univers. Il ressentait une réelle joie de pouvoir renouer avec cette ambiance faite d’attitude dynamique, affairée et pressée. Mais ce dont il avait le plus besoin, c’est cette galerie de portraits. Les transports en commun ont toujours été à ses yeux un véritable musée vivant où il se régale à scruter avec étonnement une infinité de visages de toutes formes et aux psychologies diverses.

Marc s’arrêta vite de penser à ces choses. Il devait dormir pour être d’attaque, donc son réveil risquerait d’être difficile. Au bout de quelques minutes, il sentit le sommeil le gagner et s’abandonna très vite à ses bienfaits. Quand sa femme le rejoignit au lit, il ne sentit même pas sa présence, il dormait paisiblement.

Soudain, au beau milieu de la nuit Marc se réveilla en sursaut pensant qu’il était en retard sur son rendez-vous alors que le réveil n’indiquait que trois heures du matin passées de peu. Dehors, il faisait encore noir. Rassuré, il essaya de se rendormir mais le sommeil s’était totalement envolé. Marc décida donc de quitter le lit conjugal. A pas de loup, il se dirigea vers la salle de bain pour faire une toilette sommaire puisque la veille il avait pris un bon bain et s’était rasé avec soin. Quinze minutes plus tard, il était habillé d’un costume minutieusement repassé par sa femme ainsi que d’une chemise claire. Pour cette occasion, il avait également mis des mocassins assortis à sa tenue. Sans être flambant neuves, les chaussures étaient d’une bonne souplesse et avaient encore de la gueule.

Une fois prêt, Marc regarda sa montre-bracelet. Elle indiquait à peine quatre heures. Il décida donc de se réfugier dans le salon. Dans cette pièce trônait un confortable divan sur lequel Marc aimait se prélasser. Il alluma la télé et baissa le son afin de ne déranger personne. Sur la « Une » passait, comme d’habitude, un documentaire animalier. Marc zappa. Sur « LCP », la chaîne parlementaire, il y avait une rediffusion d’un débat politique qui ne l’obligeait pas à garder les yeux rivés sur l’écran. Marc aime beaucoup écouter la radio et quand il a la possibilité de transformer la télé en radio il le fait avec joie. Il ferma donc les yeux et suivit d’une oreille attentive le reste de la causerie. Comme d’habitude, c’est une sorte de chamaillerie entre deux personnalités politiques importantes qui ne sont d’accord sur aucun point mais qui se disputent tout en restant polies.

Au bout des quelques instants, Marc ouvrit l’œil pour regarder l’heure mais la montre n’avançait pas très vite. Il était juste cinq heures vingt. Marc s’enfonça un peu plus dans son fauteuil moelleux et porta toute son attention sur l’émission. Quelques minutes plus tard, celle-ci s’acheva pour laisser place à une autre mais moins intéressante. Marc ne zappa pas mais laissa libre cours à son esprit.

Soudain, un grand fracas retentit. Surpris par le vacarme assourdissant, Marc, tel un ressort, se leva. C’était, en fait, le réveil qui sonnait violemment. Le premier réflexe de Marc ce fut de l’arrêter net pour ne pas réveiller sa femme et ses enfants. En se relevant précipitamment de son canapé, il aperçut son reflet dans la glace de l’armoire qui lui faisait face. Là, il se vit avec une barbe hirsute, les cheveux en bataille et habillé d’un pyjama délavé et usé. La pièce était baignée par la lumière du jour. A son grand étonnement, Marc ne se trouvait pas dans le salon comme il le pensait mais bel et bien dans sa chambre. Le réveil redoublait de stridulation et affichait exactement onze heures. La femme de Marc n’était plus à ses côtés dans le lit et sur la table de chevet, bien en évidence, se trouvait un billet de dix euros.

P.-S.

Vaulx-en-Velin, le 17 juin 2007