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Du bouc émissaire à l’ennemi de l’intérieur

Réflexions sur l’identité nationale

par Saïd Bouamama
26 septembre 2011

Les lignes qui suivent sont extraites du très recommandable recueil de Saïd Bouamama, La manipulation de l’identité nationale, qui vient de paraître aux Éditions du Cygne. Les textes regroupés dans ce recueil s’étalent de 1991 à 2011, ils n’ont pour l’essentiel subi aucune modification et peuvent laisser affleurer, aux dires même de leur auteur, « des hésitations et mêmes les contradictions d’une pensée en mouvement tentant d’appréhender l’évolution de la situation sociale ». Mais « en dépit de ces hésitations, ils laissent apparaître la construction progressive d’une conception raciste, sanguine, essentialiste de l’identité nationale qui est loin de se limiter au seul Nicolas Sarkozy ».

La mise en place d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » en 2007 puis le débat national sur cette même identité organisé par le ministre Éric Besson en 2009 marquent indubitablement l’éclatement d’un verrou idéologique issu de la lutte contre le nazisme au mitan du vingtième siècle. La prétention de l’État à définir une identité nationale a, à juste titre, été considérée depuis 1945 comme appartenant à une logique de pensée fascisante et à une pratique étatique assumant et revendiquant une xénophobie d’État.

Il y a donc une dimension de rupture dans l’introduction officielle de l’identité nationale comme prérogative de l’appareil d’État. Il ne faut jamais sous-estimer les effets de l’éclatement d’un verrou idéologique quand bien même celui-ci se limiterait à la sphère symbolique. La disparition d’un verrou idéologique libère et autorise, invite et incite, légitime et rend utilisable, des termes et des concepts, des logiques de pensées et des modes de raisonnement, jusque là prohibés par l’état du rapport des forces. Un tel processus est en œuvre, bien entendu, autant dans l’éclatement de « verrous réactionnaires » que dans l’éclatement de « verrous humanistes et démocratiques ». Il n’est dès lors pas étonnant de voir ressurgir dans le débat public une panoplie de concepts et de théories que d’aucuns ont cru trop rapidement avoir été rangés dans les archives de l’histoire politique. Ce qui est autorisé par l’éclatement d’un verrou idéologique, ce sont aussi des pratiques jusque là prohibées. Que l’on constate que la prohibition antérieure ne signifie pas la disparition complète de ces pratiques ne change rien à la situation. Bien qu’existantes elles étaient de fait limitées par le verrou en question.

Bien sûr, cette dimension de rupture ne signifie pas l’inexistence d’invariances avec le passé. Les changements n’apparaissent jamais brusquement et ont, selon nous, des racines antérieures qui en se consolidant ont permis le passage qualitatif qu’est l’éclatement d’un verrou idéologique. Il y a donc avant le ministère de l’identité nationale un usage officiel et une pensée d’État reliant immigration et identité nationale, présentant la première comme problème pour la seconde, tendant à définir étatiquement ladite identité nationale et en déduisant des orientations publiques en matière d’immigration. Ruptures et invariances sont ici à prendre en compte simultanément comme inclues dans un même processus global. Sous-estimer le pôle invariances, c’est se contenter, comme beaucoup l’ont fait, de critiquer la rupture sans jamais interroger les racines qui l’ont rendue possible. Se centrer à l’inverse sur le pôle invariances, c’est au contraire sous-estimer l’ampleur et donc les conséquences de ce qui est enclenché par l’explosion du verrou.

La disparition du terme identité nationale du titre du ministère ne change pas non plus fondamentalement la donne. Elle n’a pas comme signification sociale et politique la réinstauration du verrou antérieur. Elle n’est pas non plus la prise de conscience de la gravité d’une décision, ni le signe d’une perception de ses effets délétères sur la vie sociale et politique. Elle n’est qu’une adaptation à une conjoncture laissant intacte les autorisations suscitées par l’éclatement du verrou.

Au-delà de l’introduction du terme « identité nationale » dans le titre d’un ministère se sont donc les conceptions de l’identité nationale qui s’affrontent dans notre société et dans son histoire qu’il convient d’examiner. Deux conceptions antagonistes se révèlent alors en affrontements dans toute l’histoire moderne de la nation française. La première définit la nation de manière culturaliste et pose un lien entre ses composantes de nature culturelle. Il en découle dès lors une confusion entre unité politique de la nation et unicité culturelle se traduisant par une logique assimilationniste consistant à poser l’État comme producteur de la culture légitime et comme opérateur de destruction des cultures illégitimes. L’État devient ainsi légitimement un chirurgien du social mandaté pour éliminer les tumeurs qui menacent les cellules saines.

La fonction sociale et la base matérielle de cette approche sont repérables dans les conséquences logiques d’une telle approche essentialiste de la nation et de l’identité nationale. Elle a conduit historiquement à plusieurs reprises et est réutilisée aujourd’hui avec l’espoir des mêmes conséquences : canaliser le clivage de classes dans une logique que nous avons résumée par la formule suivante, unifier ceux qui devraient être divisés et diviser ceux qui devraient être unis.

L’approche essentialiste de la nation est loin d’avoir encore donné tous ses effets même avec la fonction d’autorisation qu’a consisté l’éclatement du verrou idéologique. La raison en est l’existence de résistance et d’acquis de pensée de la période antérieure ainsi que la perception plus ou moins nette, plus ou moins consciente, des conséquences politiques et sociales de la logique essentialiste poussée à son terme. Le Front National l’a admirablement compris, en ajoutant des paliers tactiques supplémentaires d’approfondissement de la logique essentialiste de la nation. Ainsi par exemple l’islamophobie est une conséquence inévitable de la logique culturaliste et essentialiste. À centrer l’identité sur une « l’essence » considérée comme héritage se transmettant comme tel de génération en génération et réalité anhistorique, il est inévitable de rencontrer le lien religieux qui a été le lien dominant et hégémonique du passé lointain. La nation et l’identité nationale conçues de manière essentialiste conduit inévitablement à une identité nationale définie de manière religieuse.

Il n’est dès lors pas étonnant de voir surgir des propos sur la compatibilité entre islam (lui-même essentialisé, bien sûr) et république, entre islam et laïcité, entre islam et Identité nationale. Le retour des propos sur l’identité chrétienne comme fondement de l’identité nationale cesse d’être le propre d’une minorité fascisante pour apparaître comme le résultat cohérent de l’éclatement du verrou idéologique impulsé par l’État. La mission assimilationniste et chirurgicale confiée ainsi à l’État peut se déployer dans la chasse à la tumeur musulmane.

À l’opposé de cette approche, et en conflit récurent avec elle, se trouve l’approche historique et matérialiste de la nation et de l’identité nationale. Loin d’être un héritage invariant, la nation et son identité sont des productions humaines en mouvement permanent. Elles marquent l’État d’une société à un moment donné de son histoire et ne peuvent dès lors se définir que comme construction permanente. La nation peut dès lors se comprendre comme résultat des conflits et rapports de forces matériels et idéologiques qui la caractérisent. La nation française est donc la France telle qu’elle est à un moment de son histoire et être français c’est tout simplement vivre durablement sur le territoire et être touché par tous les déterminants sociologiques qui en découle et ce indépendamment même de la nationalité juridique du sujet. Il y a ainsi des français sociologiques appartenant à la nation française et ayant une nationalité étrangère, de même qu’il peut y avoir des français juridiques qui parce vivant durablement à l’étranger ne sont plus français sociologiquement.

Est-ce à dire qu’il n’y a aucune question identitaire en France ? Bien sur que non : simplement, les questions identitaires brûlantes qui sont posées sont celles des identités sociales. Les processus de paupérisation, de précarisation et d’ethnicisation en œuvre depuis trois ou quatre décennies et que nous avons développés dans d’autres travaux plongent les milieux populaires dans une crainte pour leur présent et dans une incertitude sur leur avenir. Les repères de leurs quotidiennetés et les espoirs nécessaires d’améliorations dans l’avenir sont fortement déstabilisés. De surcroît l’offensive idéologique libérale a fortement atteint les grilles de lecture de la réalité permettant de donner une cible pertinente et logique aux colères sociales.

Toute l’histoire des milieux populaires dans la France contemporaine peut se lire comme une lutte incessante entre insécurité sociale produite par le système capitaliste et conquête de stabilités sociales. À faire exploser ces stabilités sociales à un rythme aussi soutenu que celui des quatre dernières décennies, on produit une crise des identités des classes populaires et des couches moyennes sans précédents et d’une violence gigantesque. Le marché politique peut alors s’ouvrir à une offre identitaire nationale désignant un « bouc émissaire » et faisant écran aux véritables débats de société.

Telle était la situation dominante avant la création du ministère de l’identité nationale. Le verrou explosé permet lui de passer à une logique de « l’ennemi de l’intérieur » conduisant à rechercher désormais l’ennemi non plus seulement dans l’étranger de nationalité mais aussi dans le français d’origine étrangère ou de confession musulmane ou supposé telle.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Saïd Bouamama, La manipulation de l’identité nationale, qui vient de paraître aux Éditions du Cygne. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur.