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Eléments de langage

Toi aussi, apprends à rédiger un manifeste pour refonder à gauche !

par Collectif Les mots sont importants
9 avril 2015

De très bons livres ont été écrits, par George Orwell ou Victor Klemperer par exemple, sur la novlangue totalitaire, stalinienne ou nazie. Alain Bihr plus récemment a très bien répertorié et déconstruit la novlangue néolibérale, Myriam Marzouki celle de la Tunisie benaliste et Akram Belkaïd celle du despotisme qatari. Mais il s’est aussi constitué en France, ces dernières décennies, une novlangue de gauche, consistant pour une large part en un mélange subtil entre la phraséologie stalinienne et les derniers acquis du jargon néolibéral, publicitaire et entrepreneurial...

Comme les autres novlangues, la novlangue de gauche se caractérise avant tout par une grande pauvreté, et par la récurrence de quelques mots-clé, quelques substantifs, quelques adjectifs et quelques verbes au fort pouvoir incantatoire, glissés pour cette raison à tous les coins de phrase, de manière à relever, enjoliver ou tout simplement gonfler, remplir, meubler un discours souvent indigent quant au fond. Car il faut tout de même signaler cette différence notable avec la novlangue totalitaire ou néolibérale : ce n’est pas la violence d’Etat, ou l’exploitation économique féroce, que vient masquer, enjoliver et enchanter la novlangue de gauche, mais plutôt le vide sidéral de la pensée.

Le collectif Les mots sont importants se propose donc aujourd’hui d’initier ses lecteurs et lectrices à cette langue de bois garantie 100% de gauche, qualité française, qui a nourri depuis trente ans plusieurs trentaines d’appels et de manifestes à "recréer du lien", "rassembler", "refonder à gauche" et retrouver, "tous ensemble" bien entendu, "l’espoir" d’une "transformation sociale" – cela à base de "convergences" et de "rendez-vous unitaires" plus que d’idées politiques bien précises.

Voici donc un petit kit de 23 mots-clés, permettant à tout un chacun de se fabriquer son propre petit manifeste de la refondation unitaire à gauche. En assemblant, dans plusieurs ordres possibles, les noms, les adjectifs et les verbes qui suivent, vous pourrez aisément, sans même inclure la moindre analyse ou la moindre proposition politique précise, créer ex nihilo un beau discours qui présentera toutes les apparences du sérieux et vous ouvrira sans doute la porte d’une publication dans L’Humanité ou dans Regards – voire, qui sait, une place à la tribune d’un meeting du Front de gauche.

Afin de vous aider dans vos premiers essais, un modèle vous est ensuite proposé, dont vous apprécierez l’efficacité.

Les 23 mots-clé :

Noms :
1. gauche
2. transformation sociale
3. espoir
4. convergence
5. tous et toutes
6. énergies
7. projet
8. chantier
9. espace
10. temps fort
11. stratégie
12. responsabilité

Adjectifs :
1. social
2. émancipateur
3. écologiste
4. inédit
5. ouvert
6. porteur

Verbes :
1. convaincre
2. ne pas renoncer
3. changer la vie
4. refonder, reconstruire
5. faire société, faire force commune

Modèle de texte incluant les 23 mots-clé :

"Notre responsabilité, c’est de convaincre toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à changer la vie, de la nécessité de faire force commune. Seul un espace politique inédit, ouvert sur la société et porteur d’un projet de transformation sociale et écologiste, peut permettre la convergence de toutes les énergies qui souhaitent reconstruire un projet et une stratégie d’une gauche émancipatrice. Les Chantiers d’espoir, avec leur temps fort le 11 avril, doivent y contribuer."

P.-S.

Cette composition, qui n’est qu’une des multiples combinaisons possibles de nos 23 mots-clés, n’est pas l’oeuvre d’un générateur automatique de textes, mais d’une génératrice, nommée Clémentine Autain. Il est paru, le 5 avril 2015, dans le journal L’Humanité, au milieu de quelque autres paragraphes tout aussi virtuoses, nous apprenant notamment que "nous sommes au pied du mur de nos responsabilités historiques", que "nous avons à répondre à un double défi" : "reconstruire une gauche dans notre pays" et "endiguer la défiance à l’égard de l’espace politique", ajoutant que "face aux repères brouillés" il faut "prendre la mesure du chantier de reconstruction qui nous attend", et qu’heureusement "une recomposition se prépare", qui devra résulter "d’une cohérence nouvelle dans le champ social, culturel, politique" mais aussi "d’une convergence de ce qui émerge comme intelligence et action critiques dans la société". Etc, etc...