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Elle ou l’exception française (confirmée)

Misogynie et fantasmes de viol dans le film de Paul Verhoeven

par Ginette Vincendeau
4 janvier 2017

2ème dans la liste des 10 films préférés des Cahiers du cinéma pour 2016 ; carrément au top de la liste des Inrockuptibles. Le film Elle fait consensus. Largement partagés par un milieu culturel français prétendument « de gauche », l’aveuglement à la misogynie et la fascination pour le viol semblent rassembler la cinéphilie distinguée de ce pays. Raison de plus pour aller lire le tout nouveau et très précieux site Le Genre et l’Ecran, et notamment l’analyse qu’ll propose de l’odieux film de Verhoeven.

« La plus dangereuse, Michèle, c’est tout de même toi  » [1]

Les critiques français ont adoré Elle (réalisé par Paul Verhoeven), les spectateurs en salles et les internautes un peu moins : les résultats au box-office de 555 000 spectateurs ne sont pas extraordinaires pour un film au budget de 8,2M€ (le double du budget moyen d’un film français), une grande star (Isabelle Huppert) et une campagne publicitaire en rapport.

Le consensus critique [2] est frappant : Elle est du « grand cinéma », « sulfureux », d’une virtuosité « emballante », un film « passionnant, magnifique, grandiose », un chef d’œuvre d’ambigüité (« on ne sait plus très bien qui sadise qui »), une œuvre « au-delà du féminisme ». Delphine Aslan, une des rarissimes critiques à attaquer le film, intitule son article sur le Huffington Post : « Elle fait bander les critiques, il est à gerber » – une opinion que je partage. Elle souscrit à la culture du viol selon laquelle les femmes au fond ne demandent que ça et montre que « le patriarcat reste un système malin, sournois, et encore très performant en 2016, qui permet à la misogynie la plus crasse d’être intériorisée par les femmes ».

Le film débute sur le viol brutal de Michèle (Huppert) par un homme masqué. Elle comprend vite que le violeur est son gentil voisin Patrick (Laurent Laffite), mais au lieu de le signaler à la police, elle se masturbe en le regardant dans son jardin avec des jumelles, l’invite à son dîner de Noël (où elle le caresse avec son pied sous la table), l’appelle au secours quand elle a un accident, accepte son invitation à dîner puis à descendre dans sa cave pour se faire tabasser et violer à nouveau. A la fin elle lui dit qu’elle a l’intention d’appeler la police, mais elle détourne la tête pour sourire. C’est encore un jeu, pour qu’il revienne l’attaquer, ce qu’il fait sauvagement. Seule l’intervention de son fils Vincent (Jonas Bloquet) lui sauve la vie.

On voit donc que l’interprétation copieusement relayée par la presse selon laquelle Elle serait un film qui montre une femme qui « se venge » de son violeur ne tient pas debout. De même, si Michèle survit au violeur, elle n’est pas la « final girl » triomphale dont parle la chercheuse américaine Carol Clover dans son livre Men, Women and Chainsaws sur le film d’horreur américain, puisqu’elle ne survit que grâce à son fils.

Oui, je sais : Elle est un film de genre qui joue sur les codes du thriller pour créer le suspense (Michèle rentre seule dans sa maison plongée dans le noir, etc.), il a un côté volontairement « trash » et il cite le cinéma français « extrême » dans lequel Huppert excelle. Oui, le film se veut allégorique en s’appelant Elle et nous sommes censés y déceler un discours sur « l’humanité » (argument d’Iris Brey sur le blog Le Deuxième Regard). Fille d’un monstre (son père est un serial killer), Michèle est un monstre. Mais dans sa présentation genrée de ce monstre, le film de Verhoeven reste d’une misogynie confondante.

Contrairement à ce qu’affirme Pascal Mérigeau dans L’Obs, le fait que Michèle sollicite la violence contre elle ne signifie pas qu’elle « affronte ses propres fantasmes », mais plus banalement qu’elle incarne les fantasmes de deux hommes sur les femmes violées (Philippe Djian, auteur du roman et Verhoeven). La fin a beau montrer Michèle et sa collègue Anna (Anne Consigny) bras dessus, bras dessous, débarrassées de leurs hommes, les rapports entre les femmes sont tous conflictuels, lieu commun de la misogynie : Michèle couche avec le mari d’Anna (sa « meilleure amie »), blesse volontairement la compagne de son ex-mari et est cruelle envers sa mère.

Michèle dirige, avec Anna, une société de jeux vidéos qui mettent en scène des fantasmes de viol, fabriqués par une équipe presqu’entièrement masculine (on aperçoit deux jeunes femmes mais elles ne parlent jamais). Riche et talentueuse, Michèle humilie son ex-mari, son fils et sa mère avec son argent et agresse ses collaborateurs (elle aime que les hommes, littéralement, se déculottent dans son bureau). Elle fait donc partie de ces films (et ils sont nombreux) qui visent surtout à punir la femme de pouvoir, montrée inlassablement comme « castratrice ».

Un internaute fait remarquer judicieusement que « le seul mystère [soulevé par Elle], ce sont les motivations des critiques de presse dithyrambiques ». Outre la misogynie, j’avancerai un autre élément. Verhoeven voulait tourner son film aux États-Unis mais n’a apparemment trouvé aucune grande actrice américaine prête à incarner le personnage – un fait qu’il présente comme typique du « puritanisme » américain, contrairement à la « liberté d’esprit » des Français et au « courage » d’Isabelle Huppert, vision reprise unanimement par la critique.

Voilà donc la réponse : Elle ou l’exception française.

P.-S.

Cet article a été publié initialement sur Le Genre et l’Ecran, un site qui propose des critiques féministes de fictions audiovisuelles, dont nous recommandons vivement la lecture. Nous remercions également l’auteure pour la reproduction de son article.

Notes

[1] Réplique du film, dite par son mari Richard (Charles Berling)

[2] Les citations sont extraites des critiques du film disponibles sur allocine.fr et de l’émission radiophonique La Dispute