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Chronique d’une vieille habitude

Retour sur l’émeute de Barbès du 30 Juillet 1955

par Farid Taalba
9 août 2013

Que s’est-il passé le samedi 30 juillet 1955 dans le quartier de la Goutte d’or ? L’histoire peu connue de cette « émeute » a été reconstituée pour la première fois par Farid Taalba, écrivain et militant, dans le texte qui suit.

De ce périmètre délimité par le Bld de la Chapelle, les rues de Chartre et de la Goutte d’or dans le 18ème arrondissement de Paris, R. Gautier parle de « cette médina qui s’est lentement reconstituée autour de la rue de la Charbonnière » [1]. Pour l’Humanité, il s’agit du « quartier ouvrier de la Goutte d’or (…) où s’entassent dans une inimaginable promiscuité des ouvriers algériens surexploités » [2]. Paris-Match quant à lui révèle « la « cour des miracles » de la Charbonnière » où « les Nords-Africains n’avaient fait que succéder aux GI’s déserteurs de 1944 et aux mauvais garçons montés des ports du Sud » [3]. L’Aurore, pour finir, décline « les ouvriers musulmans venus chez nous pour y gagner leur vie » [4] sans cesser d’agiter le spectre de la « la criminalité Nord-africaine » dont il faut débarrasser les Parisiens.

Aussi faut-il rappeler que la guerre d’Algérie dure depuis 9 mois et que le quartier reste sous l’œil vigilant de la police. Comme le rappelle Marie Rose Pineau, « Surveillance au travail, surveillance dans les foyers, la police sait aussi exercer sa surveillance dans les hôtels » dont la Goutte d’or est remplie. Elle précise que « la brigade Nord-africaine a été constituée sous l’appellation de « brigades des agressions et violences », rappelant qu’en juin, un peu plus d’un mois avant le 30 juillet, « une rafle organisée par la préfecture de police a donné les résultats suivants : 810 personnes interpellées, 40 conduites au commissariat » tout en concluant que « ce ne sont pas les marchands de sommeil qui ont été inquiétés » [5].

C’est ainsi que le 29 juillet, la veille du 30, l’Assemblée nationale prolonge l’état d’urgence en Algérie. Enfin, le 30, le hasard du calendrier veut que ce jour soit le jour de l’Aïd el Kébir. Et malgré ce contexte inquiétant chargé de symboles, les travailleurs émigrés viennent en masse à la Goutte d’or pour célébrer cette fête importante qui rappelle le sacrifice d’Abraham.

Entre 13h 30 et 14h, tout commence dans la rue de la Charbonnière. Selon l’Humanité :

« un car de police fit irruption sur le marché aux puces qui se tient au coin et les agents arrêtèrent un jeune Algérien qui venait d’acheter une chemise. « Une chemise a été volée ! » Le car repartit, fit un tour, revint et, soudain, virant, vint défoncer la vitrine d’un café, broyant au passage la table d’un marchand de 4 saisons. Le marchand fut grièvement blessé. Il perdait son sang en abondance. Les policiers s’opposèrent à son transfert à l’hôpital et, devant l’indignation de la foule des Algériens qui s’étaient massés, ils se hâtèrent de demander du renfort  » [6].

L’Aurore relate :

« c’est l’arrestation, vers 13h30, d’un Algérien, Mohammed Madi, 28 ans, demeurant rue de Chartres, qui allait déclencher les bagarres. Sur plainte d’un commerçant du quartier, qui venait de repérer un Algérien occupé à revendre des vêtements qui avaient été volés dans sa voiture en stationnement rue de la charbonnière, le commissaire de la Goutte d’or dépêcha un car de police sur les lieux. Les agents firent monter le malfaiteur dans leur véhicule, en dépit de ses protestations et de celles de ses coreligionnaires. Au moment où le chauffeur allait démarrer, les Nord-Africains, dont le nombre allait croissant, se mirent à cribler le car de projectiles divers : pavés, boulons, pastèques. Atteint au visage par une pastèque, le conducteur, aveuglé, monta sur le trottoir en marche arrière, heurta la devanture d’un magasin et renversa deux Nord-Africains : Salah Hemour, 13 rue de Chartres et Lakhdar Chalan, 7 rue St sauveur, qui furent peu après transportés à l’hôpital lariboisière. Cependant, le chauffeur du car de police, bien qu’encerclé, put finalement se dégager. Au même instant, les manifestants entourèrent un second car de police, venu à la rescousse, et le lapidèrent. Les gardiens réussirent à disperser les manifestants  » [7].

De son côté, Paris-Match [8] rappelle qu’ « une commerçante se plaint au commissariat. « On m’a volé des vêtements que j’avais laissés dans ma voiture. J’ai vu les voleurs, deux arabes  ».

Puis les policiers appréhendent les deux voleurs :

« Mais les deux hommes avaient eu le temps de crier, d’ameuter la rue. Et la rue avait répondu. En un clin d’œil, 2000 Nord-Africains étaient apparus. C’était l’obstruction, le refus de circuler. Ce n’était pas encore l’émeute. (…) Tout pouvait rester en l’état. Et d’autant mieux que l’objet du litige ne concernait en rien la politique ou le terrorisme. (…) Mais la pastèque fut de trop. La pastèque s’écrasa sur la face du conducteur. Aveuglé, affolé, l’homme fit une embardée, faucha 2 Nord-Africains au passage ». Le magazine peut ainsi faire porter la responsabilité de ces événements à « une belle pastèque bien mûre » qui « compliqua tout  ».

Pour le magazine, ces événements seraient la simple conséquence d’une blague de collégien qui aurait mal tourné et ne semble pas tenir compte de l’actualité d’une guerre qu’on perçoit peut-être encore comme une simple opération de maintien de l’ordre.

Pourtant, R. Bony enflamme les colonnes de l’Aurore qui partage avec Paris-Match le fait de rendre compte d’un déroulement des faits assez similaire :

« Assez de ce scandale ! Les Parisiens doivent être protégés contre ces Nord-Africains qui, samedi, dans le quartier de la Goutte d’or ont fait régner une atmosphère d’émeute. (…) Surexcités sans nul doute, à l’occasion de l’Aïd el kébir, par les propagandes que l’on sait, des Nords-Africains se sont déchaînés dans le quartier de la Goutte d’or, s’attaquant aux passants, brisant les vitrines et les voitures, saccageant et essayant de mettre le feu, allant jusqu’à assiéger le commissariat de Police.  » [9].

A l’opposé, l’Humanité titre à la une avec une photo où l’on voit un policier user d’une lance à incendie pour repousser des manifestants :

« Sanglante provocation au quartier de la Goutte d’or samedi à Paris. La police ouvre le feu sur des travailleurs algériens ».

Le quotidien souligne alors le caractère politique en remarquant que « l’opération provocatrice a été conduite par la police comme si le gouvernement tentait de justifier en pleine capitale l’injustifiable prolongation de l’état d’urgence que la majorité gouvernementale venait de décider la veille à l’Assemblée nationale » [10].

Et après avoir rendu compte du déclenchement des événements consécutifs, comme on vient de le voir, après que des policiers se soient rendus coupables de non assistance volontaire à personnes en danger, et contrairement à l’Aurore qui insiste sur les saccages commis par les « Algériens » sans nous dire comment les deux cars de police ont pu se dégager de la foule, l’Humanité se démarque radicalement de son confrère en relatant notamment la répression à l’arrivée des renforts :

« Ce fut une avalanche de policiers casqués, spécialement équipés, ayant troqué le bâton blanc pour la longue matraque noire à l’américaine, brandissant revolvers et mitraillette, tirant des coups de feu, qui s’abattit sur le quartier de la Goutte d’or. Les agents faisaient irruption dans les cafés, obligeaient les consommateurs à partir un par un et les matraquaient au passage. Des Algériens furent saisis, assommés et emmenés au commissariat de la rue Doudeauville. Quelques instants plus tard, les Algériens, plus nombreux, se rassemblèrent devant ce commissariat de la rue Doudeauville pour exiger la libération de leurs camarades. Les policiers s’étaient verrouillés dans leur local. C’est alors qu’arrivèrent les « réserves de la Cité », l’arme au poing  ».

Paris-Match raconte tout de même que « les agents n’eurent que le temps de se barricader » :

« Puis comme la foule se faisait pressante et réclamait les deux voleurs, les policiers tirèrent. La plupart des balles éraflèrent le haut de l’immeuble d’en face. Mais une rafale, tirée plus bas, blessa plusieurs personnes. Quelques instants plus tard, des renforts dégageaient le commissariat et faisaient la jonction avec les assiégés  » [11].

Mais le magazine note seulement l’arrivée de renforts pour dégager le commissariat, l’Humanité, faisant référence à deux envois de renforts, une fois pour dégager le car de police puis au moment du siège du commissariat, les deux journaux étant d’accord sur l’usage d’armes par les policiers, à l’exception de l’Aurore qui n’y fait pas référence même s’il mentionne par contre les deux envois de renforts. Pourtant, dans un communiqué, la préfecture de Paris ne cache pas que «  le service d’ordre fit usage de ses armes » et l’assume en s’appuyant sur la responsabilité qu’on prête alors aux Algériens du quartier et à ceux qu’on soupçonne de les avoir poussés à l’émeute sans qu’on nous explique de qui il s’agit.

Aussi, si l’Aurore parle de violences policières, c’est en relevant qu’il s’agit de fausses rumeurs utilisées pour pousser la foule au siège du commissariat de la Goutte d’or :

«  Mais les Nord-Africains, obéissant à des mots d’ordre mystérieux, se regroupèrent peu à peu dans les rues proches du Bld de la Chapelle. Des agitateurs se mirent alors à les haranguer, réussissant par des comptes rendus mensongers des incidents (en racontant par exemple que la police avait tué des dizaines de coreligionnaires) à chauffer les esprits. Ils étaient plus de 1500, quand, venant du carrefour Barbès Rochechouart où ils s’étaient finalement réunis, ils débouchèrent aux 2 extrémités de la rue Doudeauville, où, au n° 50, se tient le commissariat de la Goutte d’or. L’un des habitants de cette rue assista, de sa fenêtre, à l’arrivée de cette horde hurlante… » [12].

En tout cas, il ne nous relate pas comment les deuxièmes renforts, ceux de la Cité, ont délogé cette « horde » assiégeant le commissariat.

Toujours est-il que

« dans la soirée, vers 21h 30, des Algériens se rassemblèrent à nouveau et descendirent le boulevard de la Chapelle, pour protester contre la provocation policière de l’ après midi. Tard dans la nuit, le quartier était toujours en état d’alerte, ou d’ « urgence », infesté de policiers, l’arme au pied  » [13].

Contrairement à Paris-Match et à l’Aurore qui imputent finalement la responsabilité des événements à la population du quartier, coupable d’entraver l’action des forces de l’ordre et que son comportement justifierait l’usage qu’elles firent de leurs armes, l’Humanité conclut en affirmant que

« tous les témoins des incidents de samedi sont d’accord sur ces points : Le mécanisme de l’opération policière et la sauvagerie de son exécution prouvent une volonté de dresser les Parisiens contre les Algériens ; ensuite que les travailleurs algériens ont fait front aux hordes policières et démontré qu’ils étaient prêts à ne pas se laisser traiter comme des chiens » [14].

Selon la préfecture, le bilan officiel de cette journée s’élève à 15 blessés parmi les gardiens de la paix et de 10 manifestants, dont trois par balle, et l’Humanité d’ajouter « de nombreux autres qui n’acceptèrent que les soins de leurs compatriotes ». Puis poursuivant :

« On comprend qu’ils aient hésité à accepter les « bons soins » de ceux-là dont ils venaient d’essuyer le feu. Le nombre véritable des manifestants blessés est difficile à établir. Certains ont été arrêtés par la police. Blessés par balle, par matraque ou par écrasement des cars, sont nombreux » [15], Paris-Match comptant « 10 Nord-Africains, dont 4 blessés par balle et une cinquantaine d’autres soignés à domicile ».

Sur le plan judiciaire,

« le parquet de la Seine a été saisie des procès verbaux de police et une double information a été ouverte samedi au quartier de la goutte d’or. La première information vise les délits de vol et de recel et est relative à ce vol de vêtement qui est à l’origine de l’émeute. Madi Mohammed, appréhender pour avoir été trouvé en possession d’un des objets dérobés, a été inculpé de recel par M. Pitti-ferrandi ».

A cet homme, s’ajoutent, l’inculpation de Saïdi Saïd, jeune homme de 24 ans, poursuivi pour violence à particulier et de dommage à la propriété mobilière d’autrui, celle de Karaoui Mohammed, 18 ans, pour violence à agents et de port d’arme prohibée et, pour finir, celle de Fatima Meknes, 27 ans, poursuivie pour violence à agents, tous trois, ainsi que Madi Mohammed ayant été placés sous mandat de dépôt.

Aussi pour clore ce bilan, faut-il rappeler que « au moment où se produisaient les sanglants événements de Marrakech et de Moulay Idriss, le même phénomène était d’ailleurs constaté à Paris, dans cette médina qui s’est lentement reconstituée autour de la rue de la Charbonnière  » [16], ce qui élargit cette foule que chaque journaliste nomme de différents ethnonymes à l’ensemble des Nord’Africains et rappelle que l’actualité n’est pas limitée à la guerre d’Algérie qui n’est officiellement qu’une opération de maintien de l’ordre.

Au lendemain des événements, le dimanche se passa calmement bien que « des détachements de la police municipale stationnent rue de la Charbonnière, axe de ce quartier où s’est rassemblée une fraction importante de la population algérienne de la capitale » [17].

Pourtant le calme n’est qu’apparent. Lundi 01 août 1955, dès 7 heures du matin,

« d’importantes forces de police bloquent tout un quartier de Paris : le quartier ouvrier où ont trouvé asile des milliers de travailleurs algériens. Le blocus englobe les rues de la Charbonnière, de Chartres, de la Goutte d’or et une portion du bld de la Chapelle. Toute personne qui veut entrer dans le périmètre délimité par ces rues et le bld Barbès doit montrer ses papiers et justifier de sa résidence ou de son travail dans le quartier bloqué ». Le directeur adjoint du cabinet du préfet de police, a déclaré que la mise en place du « dispositif d’assainissement dans ce quartier du 18ème arrondissement, constituait la première des mesures de la politique de fermeté que le préfet de police entendait suivre ». Une politique raciste. Le gouvernement veut ainsi nous habituer à voir traquer les algériens ».

« Pendant une semaine et peut-être davantage, précise Le Monde, seuls les particuliers ayant leur résidence ou justifiant d’une occupation dans ce périmètre pourront y accéder librement. Tout le jour des agents disposés en barrages filtreront les passants à l’entrée de cette zone  » [18].

Au lendemain de l’implantation de ce qui s’apparentent bien à des cheik ponts, le blocus toujours maintenu, des effectifs de police ont procédé mardi soir à des vérifications dans tous les cafés et hôtels du quartier. Lounas Zoum, Nord-Africain, 24 ans, soudeur, est arrêté « pour avoir frappé de plusieurs coups de poing un gardien de la paix qui l’empêchait de forcer le barrage établi rue de Chartres » [19] et Cécile Robillard, née Legent, est condamnée à 8 jours de prisons avec sursis et 6000 francs d’amende « pour outrage à agent », ayant insulté dimanche matin dans le quartier « des policiers occupés à prendre des photographies pour dresser le constat des dommages causés par les manifestations de la veille ». Ainsi pendant toute la semaine, « dans le quartier de la Goutte d’or, où la police poursuit ses exactions, plus de mille travailleurs algériens continuent d’être à être chassés des logements qu’ils occupaient  » [20].

Au niveau du débat public, M. Grousseaud (ARS), député et conseiller de Paris « suggère que les Nord-Africains soient mis en garde par tous les moyens possibles (presse, radio, tracts,etc) contre le danger de se laisser entraîner à des violences que la population ne saurait tolérer et qui leur feraient encourir les plus graves sanctions, dont la première devrait être l’interdiction de résidence dans la région parisienne  » [21].

Dans une question au préfet de police, 4 conseillers municipaux communistes «  affirment que des opérations du 30 juillet qui se sont déroulées dans le quartier de la Goutte d’or font ressortir, au-delà du prétexte de la recherche de délinquants de droit commun, la volonté du gouvernement et de la police de porter atteinte aux libertés les plus élémentaires des originaires d’Afrique du Nord travaillant en France » [22].

Dans ce climat, le journaliste de l’Huma prévient même :

« il se confirme que des opérations semblables se dérouleront prochainement dans d’autres secteurs de Paris. Ainsi, le samedi 6 août, une semaine après les « émeutes », comme une réponse aux questions des 4 conseillers municipaux, « sans abandonner leur blocus du quartier de la Goutte d’or, les policiers tentent (…) une nouvelle provocation contre les travailleurs algériens. Porte de Clignancourt (sur un terre-plein) derrière le marché aux puces se tient un petit marché algérien, analogue à celui de la rue de Chartres. Pour empêcher la tenue du marché, les policiers ont occupé le terre-plein. Ils ont interpellé les Algériens qui passaient exigeant d’eux papiers et explications  » [23].

Le 07 août,

« l’occupation de ce terre-plein maintenant désert se poursuivait (…) encore. Cependant dans le quartier de la Goutte d’or continuaient les tracasseries et les provocations policières contre les travailleurs algériens. Dans le périmètre interdit, et autour, les forces de police, installées en permanence, sont toujours aussi considérables ».

Enfin, répondant enfin aux questions des 4 conseillers, la préfecture annonce dans le bulletin de la ville de Paris « qu’un nouveau poste de police permanent serait installé dans ce quartier » [24] et que « le PC des forces policières, primitivement installées dans un car à Barbès, est logé maintenant rue Fleury dans un cabinet dentaire désaffecté » [25].

Mais loin de se limiter, tout de suite après l’occupation du terre-plein et les jours qui suivent, les opérations policières s’étendent au 15ème arrondissement et à la ville de St Denis, des rafles sont organisées à Toulon et dans certaines villes du nord et, le 19 août à Lyon, sont signalées des interpellations en nombre. La question qui se pose est alors de savoir si la répression anti-algérienne va s’abattre à d’autres villes du pays. Effectivement le phénomène va crescendo et montre que l’émeute de la Goutte d’or est bien le point de départ d’une action plus vaste qui s’accentue après les événements du 20 août 1955 [26] dans les Aurès que les historiens considèrent comme le véritable « début » de la guerre d’Algérie.

C’est ainsi que, le 05 septembre, dès 5 H du matin, on assiste à «  des rafles monstres parmi les travailleurs algériens dans toute la France » après qu’ « une information contre X, du chef d’atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat, a été ouverte par le parquet d’Alger à la suite des événements qui se sont déroulés le 20 août 1955 » [27]. On signale des milliers d’interpellations, de perquisitions, d’interrogatoires et d’arrestations à Paris et dans une quinzaine de départements. Rien que « dans Paris et sa banlieue, 40 commissaires et 200 inspecteurs de police y ont participé  », 48 localités situées dans 18 départements étant concernées dans l’ensemble du pays. On évalue le nombre le nombre d’Algériens interpellés à plus de 30 000, à plusieurs centaines les emprisonnés et plusieurs centaines les reconduites en Algérie par avions cellulaires.

On insiste sur le fait que « les conditions dans lesquelles se sont déroulées les opérations policières dont l’envergure rappellent les « chasses aux juifs » des années 1940-1944 paraissent démontrer que le gouvernement avait l’intention d’arrêter un grand nombre d’Algériens et d’en contrôler un nombre encore plus grande » [28], les arrestations étant suivies d’une soumission au service anthropomorphique qui permet à la police d’établir des fichiers de contrôle. Là, ce n’est pas pour des raisons de simples délinquance que l’on motive l’intervention mais bien pour des raisons politiques liées à la guerre puisque « les opérations de contrôle ont pour but de permettre l’arrestation des « agitateurs » algériens travaillant dans notre pays. A cet égard, le ministre de l’intérieur a lancé un appel à tous les Algériens résidant en France afin que ceux-ci facilitent les opérations policières entreprises !  » [29].

Sur cette lancée, pendant tout le mois de septembre les opérations se multiplient et voit un début de mobilisation nationale contre cette répression. Les communistes participent activement à cette mobilisation même s’il faut la relativiser à la lumière du fameux discours de Thorez du 11 septembre où il proclame que « le droit au divorce n’implique nullement le droit de divorcer » et du fait que de nombreux algériens membres du MTLD de Messali Hadj sont impliqués au sein de la CGT. Toutefois, si on signale effectivement une mobilisation des Algériens, des Nord-Africains ou des ouvriers musulmans, on ne mentionne jamais le ou les organisations qui sont censées les représenter comme s’ils réagissaient spontanément sans encadrement politique du MTLD bien implanté en immigration ou du FLN, ce dernier, à l’état embryonnaire en France, faisant réellement son apparition dans le débat public français au mois de septembre à la suite d’une interview de Krim Belkacem par R. Barrat qui sera arrêté et la publication du livre des époux Jeanson « L’Algérie hors la loi ».

Cette mobilisation s’agrandissant au rythme effrénée de la répression, elle prend véritablement son essor au début et au cours du mois d’octobre 55. Plusieurs rassemblement et manifestations pacifiques sont marqués par des interventions policières brutales, voire sanglantes. Ainsi, à Douai, un correspondant de l’Humanité raconte que, le 09 octobre, plusieurs centaines d’Algériens s’étaient rassemblés. Dans le calme, ils défilaient en ville criant des mots d’ordre réclamant une juste solution du problème algérien, quand la police entra en jeu. Plusieurs policiers tirèrent des coups de feu en l’air, ce qui eut pour effet de provoquer une bousculade. Les manifestants passèrent et se dirigèrent vers le pont de Lille quand, subitement, rue de Marchiennes, ils furent accueillis par une fusillade nourrie. Les policiers mettaient en pratique les directives de « Présence Française » :

« tirez les Nord-Africains comme des chiens au coin des rues. (…) Au pont de Lille, le spectacle était horrible. Des hommes plongeaient du pont dans l’eau pour échapper à la fusillade, d’autres se réfugiaient dans les maisons ou les jardins. Et la police tirait toujours cachée derrière ce qu’elle trouvait. Les policiers se livraient à une véritable chasse à l’homme. Les balles sifflaient, des centaines de coups de fusils ou de mitraillettes trouaient l’atmosphère. Ce crime a provoqué une grande indignation à Douai où on en souligne la lâcheté. (…) Si Douai a vécu une journée sanglante, la faute en incombe à la police. Et qu’on ne vienne pas dire que les policiers craignaient pour eux-mêmes puisque dans leur rang il ne se trouve que 3 blessés ».

Le bilan est de deux morts par balle et de nombreux blessés dont « l’un d’eux avait les reins littéralement hachés par une rafale de mitraillette  ».

Au-delà des faits que nous avons repris dans la presse de l’époque et qui mériteraient une enquête plus fine pour montrer les ressorts de la mise en place d’une véritable guerre psychologique sur le territoire français, et alors que la fédération de France du FLN n’est qu’embryonnaire et qu’elle n’y a pas encore ouvert de front, les violences policières apparaissent bien comme étant déjà installées au début de la guerre et révèlent le traitement qui sera réservé aux Nord-Africains pendant son tout son déroulement. A la lumière de ces événements, la répression du 17 octobre 1951 n’est finalement que le point d’orgue d’une vieille habitude.

P.-S.

Lire aussi sur le même sujet, l’article d’Emmanuel Blanchard.

Notes

[1] Journal Le Monde du 02 Août 1955.

[2] Journal L’Humanité du 01 Août 1955.

[3] Paris-Match n°334 du 20 au 27 Août 1955.

[4] Journal L’Aurore du 01 Août 1955.

[5] L’Humanité du 26 septembre 1955.

[6] L’Humanité du 01 août 1955.

[7] L’Humanité du 01 août 1955.

[8] Paris-Match op.cit.

[9] L’Aurore op.cit.

[10] L’Humanité op.cit.

[11] L’Humanité op.cit.

[12] L’Aurore op.cit.

[13] L’Aurore op.cit.

[14] L’Humanité op.cit.

[15] L’Humanité op.cit.

[16] Le Monde du 02 août 1955.

[17] Le Monde op.cit..

[18] Le Monde op.cit.

[19] Le Monde du 04 août 1955.

[20] L’Humanité du 06 août 1955.

[21] Le Monde du 05 août 1955.

[22] Le Monde op.cit.

[23] L’Humanité du 08 août 1955.

[24] L’Humanité du 06 août 1955.

[25] L’Humanité du 23 août 1955.

[26] Le 20 août 1955, dans les Aurès, les responsables FLN organisent une insurrection populaire armée qui va marquer l’engagement des masses paysannes dans la guerre et provoquer le ralliement de Ferhat Abbas, des Oulémas et de manière plus large des classes moyennes au FLN.

[27] L’Humanité du 06 septembre 1955.

[28] L’Humanité du 07 septembre 1955.

[29] L’Humanité du 06 septembre 1955.