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Énergie militante

Rencontre avec Ismahane Chouder et Ndella Paye, femmes, musulmanes et engagées

par Ismahane Chouder
13 mars 2015

Un jour de 1996, alors qu’elle porte le foulard depuis deux ans, Ismahane Chouder se retrouve face à une employée de l’ANPE qui lui explique qu’elle est « sur-diplômée », et qu’il va être difficile de trouver un emploi avec son foulard. « J’ai répondu que le foulard était dans les yeux de celui qui ne voit pas au-delà, et que j’entendais être jugée sur mes compétences et non mon apparence. Rien ne se crée, rien ne se perd : j’ai transformé mon envie de travailler en énergie militante ! ». Et de fait, Ismahane milite depuis comme mère d’élèves à la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) et à MTE (Mamans toutes égales), comme féministe au CFPE (Collectif des féministes pour l’égalité), comme laïque à la commission « Islam et laïcité », comme musulmane à PSM (Participation et spiritualité musulmane), même si elle ne cesse nulle part d’être mère, féministe, laïque et musulmane. À l’heure, aujourd’hui, où sur la France souffle un vent réactionnaire, anti-démocratique, raciste, et plus spécifiquement islamophobe, à l’heure notamment où se multiplient les offensives idéologiques, médiatiques et parlementaires contre les femmes musulmanes portant le foulard, à l’heure aussi où des résistances s’organisent, une rencontre est organisée le mercredi 18 mars 2015, 19h00, à la librairie La Brèche (27 rue Taine, Paris 12ème) autour d’Ismahane Chouder et Pierre Tevanian, coordinateurs du livre Les filles voilées parlent, et Ndella Paye, militante de Mamans Toutes Egales. En guise d’invitation à cette rencontre, nous republions ici un extrait du livre, celui justement qui donne la parole à Ismahane Chouder.

« Le voile, symbole d’oppression des femmes », c’est pour moi un argument fallacieux, qui permet d’éviter le dialogue avec les filles et les femmes concernées. Je considère qu’on ne peut pas objectiver le voile et lui donner une signification unique, valable quel que soit le lieu, quel que soit le contexte social et quelles que soient les filles.

Pour ce qui me concerne, il n’est pas un symbole d’oppression, il est au contraire l’aboutissement d’une recherche spirituelle. Avant d’arriver au voile, je suis passée par beaucoup d’étapes, y compris par le bouddhisme, avant de me réconcilier avec mon héritage musulman et d’aller voir à la source. Le voile peut être une oppression quand on contraint la fille à le mettre. Ce n’est donc pas le voile qui est l’oppression, c’est la contrainte. D’autant que, tel qu’il est proposé aux femmes dans l’Islam, il ne peut être que le produit d’une liberté de choix.

Ce que les médias ont dit sur la « pression » des « frères », le « contrôle social » du quartier, c’est une donnée réelle, mais infime, qui a été totalement surdimensionnée. J’ai connu des filles qui subissaient une pression, mais pas à ce point-là : pas à un niveau tel qu’une fille serait obligée de porter le voile. Il m’est arrivé personnellement d’intervenir contre ces pressions, avec succès. J’ai connu notamment une fille qui ne voulait pas le porter, et qui a 24 ans aujourd’hui. Elle était en conflit perpétuel avec ses parents, surtout sa mère, qui voyait dans le port du voile l’aboutissement absolu de sa pratique. Elle la harcelait tous les jours, même si ça partait d’un bon sentiment : si elle était voilée, sa fille devait être voilée, c’est ce dont elle avait hérité.

Tout se joue à ce niveau : l’héritage d’une pratique mais sans la compréhension qui va avec. Mais dans ce genre de cas, en discutant avec les parents, et en leur apportant des arguments religieux, mais aussi purement pratiques, pragmatiques, humains, on arrive à désamorcer les problèmes. Dans ce genre de situations, la fille vit forcément le voile comme une oppression, puisque ce n’est pas sa propre démarche.

Tous les cas auxquels nous avons eu affaire, moi ou d’autres copines, étaient des situations de ce genre. Ça n’a jamais été un groupe qui exerçait une pression de manière organisée. Cette image participe d’une diabolisation des garçons issus de l’immigration : le garçon arabe, noir, musulman, potentiellement oppresseur des filles et des femmes. C’est pour cela que nous n’avons eu aucun mal à nous retrouver avec les copines non musulmanes dans le Collectif des féministes pour l’égalité : notre accord ne s’est pas fait autour du voile, pour ou contre le voile, mais autour de la question de la liberté de choix pour les femmes.

Par ailleurs, ce que je trouve aberrant, c’est que sous prétexte de protéger les filles qui subissent une pression, on a sacrifié d’autres droits tout aussi fondamentaux : le droit de choisir pour celles qu’on contraint à l’enlever, et puis le droit à l’éducation pour celles qui refusent de l’enlever. C’est vraiment un chantage infect :

« Renoncez de gré ou de force à votre droit de choisir, vous qui avez choisi de porter un voile, au nom d’autres femmes qui ne veulent pas porter le voile ».

Les termes du débat ont été faussés : on a prétendu que le droit de porter le voile et le droit de ne pas le porter étaient incompatibles, et que c’était le droit de ne pas le porter qui devait primer. Alors qu’on peut parfaitement défendre ces deux droits en même temps, en défendant le principe fondamental de la liberté de choix. Ce qui fonde la liberté, c’est l’existence d’une conscience autonome qui fait ses choix selon ses propres convictions, et non pas la forme que revêt ensuite ce choix chez tel ou tel individu dans telle ou telle société. Or, on a exclu les élèves, et plus largement les femmes voilées, du champ de cette liberté, en disant qu’il était impossible qu’une femme puisse en toute conscience et librement faire le choix de porter le foulard. C’est une atteinte gravissime aux droits humains, et plus particulièrement aux droits des femmes. C’est un camouflet à la reconnaissance de voies multiples d’émancipation et d’auto détermination pour chacune.

Dans les réactions de l’entourage, il y plusieurs niveaux. Il y a d’abord l’aspect fantasmé du foulard. Pour schématiser, chez beaucoup de garçons de culture arabo-musulmane, une fille qui met le foulard va être vue comme une fille plus sérieuse que les autres. Du côté des femmes aussi, d’ailleurs. Il y a une espèce d’admiration :

« Tu as le voile, tu es quelqu’un de recommandable, de confiance, à qui je peux confier mes questionnements et mes soucis ».

Un peu comme si la femme voilée était le modèle achevé de ce à quoi elles aspiraient. Ces femmes disent d’ailleurs qu’elles aimeraient le faire « un jour ».

Et puis, à cette attitude « traditionnelle » se mêle aussi une certaine admiration pour la force que représente le fait d’assumer le choix de porter le voile dans le contexte de la France de 2007 : le fait de résister à la mode et au modèles dominants, de se démarquer et d’assumer plus qu’une différence : une autre façon d’être. C’est quelque chose que les copines non voilées disent souvent. Elles nous parlent aussi du courage d’assumer nos choix, malgré le rejet.

Si bien que pour moi, le clivage n’est pas, et ne sera jamais, « voilées / non voilées » ou « musulmanes /non musulmanes », mais plutôt : d’un côté les voilées et les non voilées qui nous acceptent pour ce que nous sommes et nous respectent dans notre humanité commune, et de l’autre les « éradicatrices » et autres « psychorigides islamophobes » : des racistes, mais aussi des « arabes de service » qui ont peur de la « mauvaise image » que nous risquons de véhiculer. Par « mauvaise image », il faut comprendre cette visibilité que nous assumons, à l’aune de ce que nous sommes et a contrario des évidences entretenues. Une visibilité qui constitue une vraie menace pour leur fond de commerce... et pour les privilèges « institutionnels » qui en découlent !

Il y a aussi des réactions réticentes, par peur de ce qui pourrait nous arriver et/ou de notre devenir. Par exemple, le jour où j’ai choisi de mettre le foulard, ma mère et ma grand-mère ont eu peur pour moi. Pour ma mère, qui ne porte pas le voile, mon choix marquait un coup d’arrêt aux rêves de réussite qu’elle avait pour moi :

« Tu as bac plus 7, mais tu vas faire quoi avec un foulard sur la tête ? »

Pour ma grand-mère, qui portait le voile, c’était une peur encore plus forte :

« Dans cette société là, le voile va t’attirer des gros ennuis. Attention à toi parce qu’ils ne nous aiment pas ! »

Mes sœurs, en revanche, ont dès le départ adopté une attitude protectrice – bien que je sois l’aînée !

Au-delà de l’entourage proche, les réactions sont très mitigées. À Chatou, où je vis, je ne rencontre pratiquement pas de regards hostiles. Au musée d’Orsay, quand je suis la seule voilée dans le musée, je suscite de l’étonnement, de la curiosité mais sans véritable hostilité. Mais je rencontre aussi parfois du mépris et de l’agressivité. Face à ces regards, j’ai pris le parti de ne jamais baisser les yeux. Je me retrouve donc prise dans des « joutes visuelles », comme il y a des joutes verbales ! Il y a alors une gêne qui s’installe, on la sent passer dans le regard de l’autre, et c’est toujours l’autre qui finit par baisser les yeux. Je ne sais pas si c’est la peur ou la honte de nous avoir fixé ainsi des yeux... Il faut dire que ma politique, quand je rencontre un regard insistant ou agressif, c’est un grand sourire et un grand « Bonjour ! ». Du coup, ça déstabilise ! C’est sadique de ma part, mais ça fonctionne !

Bizarrement, quand je suis avec mon mari, j’ai l’impression de devenir invisible : on vient lui parler, en faisant comme si je n’existais pas, avec de temps en temps des coups d’oeil furtifs et fuyants dans ma direction. Cela m’est tellement insupportable que là, forcément, je force ma nature réservée et me lance dans un monologue effréné pour délibérément asséner à l’autre mon français irréprochable ! Il y a aussi les regards perplexes de certaines femmes, et ceux ahuris de certains hommes, lorsqu’ils me voient parler avec un homme. Et là, je ne parle pas spécialement des musulmans, mais de tous les hommes ! Ce n’est pas une question de religion ou de culture, c’est la rencontre entre des préjugés orientalistes et le machisme universel ! C’est « l’homme » qui parle, et qui se dit :

« Ben zut alors, elle est voilée et elle parle avec un homme ! ».

Depuis le 11 septembre 2001, et plus encore depuis le battage médiatique de 2003-2004, les regards se sont durcis : moins de pitié ou de compassion – ce qui était déjà agaçant – et plus d’animosité, et même parfois une haine palpable. Depuis que la loi anti-voile est passée, les choses évoluent en fonction de l’agenda médiatique : tantôt ça se calme, tantôt ça se radicalise. Dès qu’il y a un événement qui touche aux terrorisme, automatiquement, le lendemain, rien qu’en croisant le regard des gens, je devine qu’il y a eu quelque chose sur l’Islam à la télévision ! ça ne rate jamais !

Le rôle des médias est déterminant : pour moi, c’est lui qui explique le consensus si large qu’il y a eu sur la loi. Car les médias sont des faiseurs d’opinion : ils n’ont relayé qu’une seule position, sans donner la parole aux principales concernées, ni plus largement aux personnes susceptibles de donner un point de vue autre que « Non au voile, symbole d’oppression ». Si bien que finalement, on a contribué à cloisonner la société en disant qu’il y a des bons et des mauvais, des assimilables et des inassimilables… Et on a provoqué ainsi du repli chez les musulmans, et encore plus parmi les non-musulmans, chez tous ceux qui se sont sentis investis d’une mission : éradiquer le fameux « symbole d’oppression ».

J’ai trois copines voilées qui se sont expatriées. La première en Angleterre ; elle est cadre, et elle travaille avec son foulard. Une autre est partie de Belgique vers Londres et elle travaille comme infirmière dans un hôpital public avec son foulard. Et la troisième est partie vivre à Bruxelles, elle est étudiante dans une école de sage-femme, avec son foulard. Elles ont gagné en termes d’épanouissement personnel et de reconnaissance sociale, puisqu’elles peuvent continuer à évoluer et à progresser avec leur foulard. Mais cette expatriation est aussi une défaite à mes yeux, dans la mesure où ce n’est pas un départ complètement choisi : elles y ont été poussées par la force des choses, parce que la France leur interdisait l’accès à un parcours professionnel avec le foulard.

J’ai aussi une amie qui est partie à Abou-Dabi, mais elle est vite revenue. Elle n’a pas tenu le coup, à cause des rapports hommes/femmes, le fait de vivre dans des mondes vraiment cloisonnés... Les gens ont du mal à intégrer que la majorité d’entre nous est socialisée en France, parle, mange, vit et rêve français, et que nous ne sommes pas prêtes à nous plier à des coutumes qui ne sont pas les nôtres. Donc ma copine se retrouve avec un drôle de choix à faire : soit l’exclusion patriarcale à Abou Dabi, soit l’exclusion en France, sans droit à la scolarisation et au travail !

Pour ma part, je garde espoir, d’abord parce que j’ai un tempérament optimiste, et puis parce qu’il existe des espaces comme Une école pour tou-te-s ou le CFPE (Collectif des Féministes Pour l’Égalité), avec des Français de tous horizons qui se démarquent de l’idéologie dominante et qui se retrouvent avec nous sur des combats communs. Cet engagement nécessite toujours des efforts supplémentaires pour surmonter les préjugés, dépasser les appréhensions et les suspicions, et entrer vraiment dans des relations de proximité. Mais ça vaut le coup parce que, après, c’est fabuleux ! Même si au départ, on a souvent droit à des remarques, même de la part de gens bienveillants :

« Ah mais vous parlez très bien le français ! »

« Ah, mais alors, vous êtes vraiment française ! ».

J’ai, ceci dit, du mal à me situer sur l’échiquier politique français, pour la simple raison qu’il y a des gens qui me détestent, en tant que voilée, sur tout cet échiquier politique ! Mais de fait, je suis plus à gauche qu’à droite : tous les combats que j’ai menés, c’était avec des gens de gauche. Beaucoup de musulmans refusent de se positionner politiquement en disant :

« Gauche et droite, c’est la même chose : ils n’aiment pas les musulmans, regardez la loi sur le voile ».

Il y a du vrai dans ce constat, mais pour moi, la question du voile n’est pas la seule qui doit entrer en ligne de compte, loin de là. Si un homme politique est réac sur le logement ou les sans-papiers, même s’il a voté contre la loi anti-voile, je ne peux pas le soutenir. Et la réciproque est vraie – et d’ailleurs plus fréquente ! Je ne peux pas me reconnaître dans un parti qui défend les sans-papiers mais stigmatise les femmes voilées.

Il y a donc une gauche avec laquelle les relations sont très difficiles. Par exemple, à la manifestation contre « l’immigration jetable », nous étions plusieurs « Féministes pour l’égalité » à défiler, dont Malika et moi qui portons le voile, et un bonhomme furibard nous a apostrophé en nous voyant. Il nous a dit que nous n’avions rien à faire là parce que « Ni Dieu, ni maître ! ». J’ai répliqué :

« OK, mais alors toi, tu n’es pas mon maître ! ».

Mais c’était tout de même très violent... Ce qui a été bien, c’est que Xavier, un militant des Panthères Roses, est venu le rembarrer en lui disant :

« C’est dingue ! On est dans une manif contre les exclusions, et toi, tu viens exclure des manifestantes ! ».

Mais ce qui me donne le plus de courage, c’est ma foi, les exigences et les valeurs qui m’animent. Et c’est quelque chose que j’entends faire respecter, quelles que soient les difficultés, les ruptures ou les incompréhensions que cela peut engendrer : on ne peut pas m’accepter dans tout ce que je suis, militante, altruiste, etc, et occulter voire rejeter cette dimension spirituelle qui m’anime. Hors de question d’être une musulmane sans Islam ! Enfin, ce qui m’aide à tenir au quotidien, c’est le soutien et le réconfort de mon mari, la joie de vivre de mes enfants, et la fierté de mes parents pour ce que je suis.

Si je devais faire passer un message, c’est à chaque citoyen que je m’adresserais. Le dialogue commence toujours à petite échelle, à la base, avant de se diffuser dans des cercles de plus en plus larges et de « remonter » peu à peu vers les sommets. Ce que j’ai à dire, à chaque individu, c’est que c’est la posture et l’état d’esprit de départ qui conditionne la manière d’entrer en relation et de vivre avec les autres. Si on choisit de ne voir en l’autre que ce qui nous déplaît, que ce qui nous pose potentiellement problème, on bloque toute possibilité d’échange, car on aura toujours quelque chose de négatif à trouver chez l’autre.

Je voudrais m’adresser aussi aux membres de la commission Stasi, pour les renvoyer à leur conscience, par rapport au simulacre de débats qu’ils ont mis en scène, en cautionnant la confiscation de la parole des principales concernées. Quant aux députés qui ont voté cette loi, je leur dis qu’ils ont failli à leur mission en permettant la promulgation d’une loi d’exception, raciste et sexiste. Ils ont entériné une perception caricaturale du voile, sans venir me questionner sur la réalité de la signification que moi, Ismahane, je lui donnais. Alors qu’après tout, c’est sur ma tête qu’il est, et pas sur la leur !

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris, le 28 octobre 2006, et publiés initialement dans le recueil Les filles voilées parlent.